152 Iconoclaste dans l’Everest

La visite d’un ashram (en quête de possibles cours de massage) m’a conforté dans l’idée… de ne pas en fréquenter. En tout cas pas de ce genre là. M’est avis qu’en la matière il vaut mieux être trop suspicieux que pas assez, comme pour tout ce qui touche à ce qui est censé influencer, orienter ou modifier la pensée. Ici en tout cas les petits gars de Bristol, Sydney ou Milan se la jouent un tantinet trop soudainement hindi-mystico-transcendantal à mon goût. Avant de s’assoir pour méditer ils devraient s’enlever le manche à balai qu’ils ont là où je pense. Ambiance bizarre de comportements forcés, surjoués, trop de préciosité et pas assez sourires si on veut mon avis, encore plus si on ne le veut pas! Et puis, pendant que j’attendais de savoir que le prof de massage est une femme et que ça va donc pas être possible (au cas où je la viole à l’huile camphrée sur sa paillasse de catin ou qu’elle se livre entièrement à moi comme une chienne lubrique tellement je suis irrésistible quand j’apprends à faire des papouilles…) j’entendais les novices en méditation parler de l’Inde en grands connaisseurs: Ils avaient souffert le martyr du trajet en taxi climatisé depuis l’aéroport jusqu’au jardin enchanté de l’ashram, ça n’a pas dû être facile…

J’en faisais le commentaire au chauffeur du rickshaw, mort de rire, pendant que le moteur refroidissait à côté de l’un de ces micro-stands au bord du grand nulle part de la route où les camions te frisent les poils toutes les trois secondes, avec la mamé « n’a qu’une dent » et traces de pisse qui s’apprête à occire une poule galeuse, pendant que les piafs, tout là-haut dans l’énorme banian, nous chiaient allègrement dessus, ce qui ne semblait perturber que moi. Le vendeur me commentait que les occidentaux viennent souvent ici pour pouvoir enfin fumer et prendre un café à l’ombre (et se faire un petit peu chier dessus…) qu’ils se tapent volontiers un curry de poulet (le genre horrible que la mamie plume et rince dans l’égout-ruisseau de derrière…) parce qu’ils ne supportent pas le régime imposé par les règles de vie de l’ashram… Ahhh! J’adore la poétique de la réalité, l’humain si splendide à sa façon sous son masque. Pour un peu je serais retourné m’inscrire, rien que pour en observer plus!

J’ai bien lu la brochure: horaires pénibles sinon ça ne fait pas sérieux. Règles monastiques, et donc tous les trucs qui font caguer tout le monde (pas de sexe, ni de drogue, ni de musique) et les trucs qui font de la peine parce qu’ils devraient aller de soi. (Respecter les autres, nettoyer derrière soi, participer aux tâches ménagères, ne pas comploter ou être médisant, hautain, méprisant, violent, etc…) Les divers « menus » de yoga avec juste des doses apéritives ou carrément pour les gourmands de quoi te disloquer toutes les articulations pour faire de toi un élastique en quinze jours d’écartèlement studieux. Il y a les « lois » hyper sérieuses de la méditation pour dire que c’est pas pour du rire, pour essayer de faire comme ils font les vrais balèzes dans les montagnes escarpées où ça ne rigole pas, où c’qu’ya pas de wifi et où les cailloux font drôlement mal au cul. (et où il n’y a pas de bistrot de secours bande de petits saligots!)

Et puis mon passage préféré: le long panégyrique pour encenser le « maître » qui, comme chaque fois, (les brochures de ce genre ne manquent pas en Inde) à passé mille ans à méditer dans l’Himalaya en trouvant quand même le temps de répandre la bonne parole et le planning sacré, de monter des structures de ce type au Canada, dans l’Oregon, en Angleterre, etc… Alors, cherche pas, c’est un mec formidable: la photocopie noir et blanc du visage super sérieux de sa photo floue et cet éloge non signé en sont des preuves parfaitement recevables et suffisantes. C’est pas comme tous ces faux gourous qui te sortent une photo mal foutue et te disent qu’ils sont allés dans l’Himalaya et qu’ils ont trouvé l’illumination et qu’ils ont décidé de la partager comme du saucisson avec tous les touristes occidentaux vachement emmerdés parce que les Alpes c’est pas suffisamment haut pour s’illuminer bien comme il faut. Rien à voir, lui c’est du solide, j’en veux pour preuve cette liste non exhaustive de qualités et de hauts-faits, telle qu’il n’est nul besoin de l’étayer d’arguments ou d’exemples, je vous rappelle quand-même que c’est un maître: est-ce qu’on demande à un maître de se justifier? Non mais sans blague… Et mèfi! parce qu’il a aidé des tas de gens à s’en sortir (on ne sait pas exactement de quoi, ni eux non plus, mais ça les occupe beaucoup de chercher) et à retrouver des tas de trucs spirituels qu’ils avaient égarés bien avant de savoir qu’ils en avaient vachement besoin. Ah! mes amis, tellement de personnes lui sont redevables qu’on ne va pas en citer une seule, mais si vous saviez comme ils sont mieux désormais, et tout ça grâce aux enseignements secrets de ce monsieur au nom un tantinet trop long pour pouvoir l’épeler sans s’essouffler. (J’imagine quand même que sa mère lui avait donné un sobriquet plus court, au moins par commodité…)

Bon, « Lui », autant vous prévenir: il ne faut pas vraiment compter le voir un jour. Il aura toujours un truc plus important à faire et ce jusqu’à la fin des temps. Mieux vaut transférer vos dons directo sur son compte HSBC. (Je mettrai les coordonnées bancaires en annexe pour me faire pardonner). Mais flûte alors (on n’a pas le droit aux gros mots) C’est enquiquinant ça que l’on n’ait pas le bon timing. Excréments! Prostituée! Envie de déféquer! Jamais on est là au bon moment quand il y a un megasupergrand dodécamaître spirituel en action! Déjà qu’on à raté le coche dans le Sinaï, à Jérusalem, à Médine, que les coins où Bouddha est passé pendant sa tournée en Asie ça n’est pourtant pas ça qui manque, que toutes les municipalités indiennes ont vu au moins une fois passer un dieu, que les massifs himalayens sont farcis de futures stars du mysticisme… et ben non, à chaque fois on déboule quand il est transcendé, trucidé, réincarné ailleurs ou déjà trop connu pour qu’on puisse avoir le sublime honneur de lui embrasser ses divins pieds un tout petit peu puants à cause des 4000 bornes qu’il faut se taper pour venir depuis le Kashmir avec des pompes en peau de chèvre.

Mais heureusement il y a la photo (pas meilleure: les labos-photo dans l’Himalaya c’est vraiment de la merde de mouflon) et la biographie (rédigée par le même anonyme dithyrambique) de son meilleur disciple qui, lui, n’a passé seulement rien que 970 ans dans l’Himalaya, mais qui, somme toute, médite lui aussi pas mal du tout. Alors, lui, au lieu d’être chauve il a les cheveux longs; et au lieu d’être sérieux, il est hilare. Vu qu’on n’est pas vraiment officiellement porté sur les gros pétards de « K2 vertigo » dans le quartier, j’imagine que c’est pour qu’on voit que t’es pas forcé d’être chauve pour être un sage, et que l’on peut tout à fait rire de tout (sauf de la liste en annexe et seulement les premiers mardi du mois de 14h30 à 15h00 hors périodes de vacances scolaires et célébrations religieuses.) Sa bio à lui est encore plus mystérieuse: Il fait tellement de trucs géniaux qu’il n’a pas le temps de noter; il doit vraiment être costaud, limite cosmique le mec.

L’Himalaya c’est assez pratique: c’est tellement vaste et inaccessible qu’avant de trouver un connard pour aller vérifier ton histoire… Tandis que si tu affirmes que tu as médité sans bouger ni manger ni boire pendant six mois aux Baux de Provence, il va forcément y avoir un enfoiré pour te contredire. Bon, ceci-dit on pourra pas lui demander parce que personne n’a son facebook perso et il est lui aussi de toute façon assez occupé en ce moment entre San Francisco et Zurich, du coup y’aura pas moyen de profiter de son silence tellement évocateur, et il est fort possible que l’on médite surtout avec Martine ou Günter, des bénévoles qui se payent ainsi le voyage un peu au sud de la source même de la spiritualité. Je pense d’ailleurs avoir eu affaire à eux: Ils ont des super fringues indiennes que je n’ai encore vu portées par aucun indien (peut-être que dans l’Himalaya?) et des bijoux que je me dis qu’ils doivent être pleins de pouvoir vu le nombre de spiritualités auxquels ils font référence. Je me demande si les émissions ioniques de tous ces cristaux ne créent pas d’interférences à force…

Bon, j’en fais un sketch, je suis vraiment un sale mécréant dionysiaque sans foi ni loi, mais je ne dis pas… c’est peut-être excellent de venir quelques jours ici, l’endroit est super joli et le calme est véritablement délicieux quand tu arrives de la ville. Et les participants doivent tous avoir des trucs passionnants à raconter (ah! mais merde, oh! pardon, « déjection »: il ne faut pas trop parler non plus…). Si tant est qu’ils existent, les gourous ont peut-être effectivement su guider, réconforter, faire profiter de leur expérience des tas de gens en manque d’écoute. Ce serait dommage que les saints n’appartiennent qu’au passé et qu’il n’y ait plus de miracles depuis l’invention de la photo. (Le miracle est timide de nature) Je serais vraiment malvenu de critiquer les talents de yogi ou de méditateur (?) de cette pauvre Martine ou de ce brave Günter… Il vaut mieux des gens comme ça que des obsédés de la gâchette ou des déficients cérébraux d’extrême droite.

Mais à les voir faire il me semble aussi très intéressant de parcourir un peu tout seul les chemins de la sagesse ou de la folie. Moi, gérer le karma yoga (=laver les cabinets et faire la vaisselle) respecter les autres, faire vœux de silence et d’ascèse, avoir un régime végétarien léger, me lever aux aurores, jardiner, méditer et faire du yoga: je l’ai fait chez moi et face à la mer, sous les étoiles, en taillant sans chouiner des avenues de vignes, pendant des années et de mille manières différentes. Bon, ok, j’avoue, je n’avais pas un chouette planning tout bien organisé avec de jolies cases (mais bon il me restait le calendrier…) et je ne bénéficiais pas de la bonne aura des photos de mes gourous et de leurs bons conseils télépathiques. Ceci étant dit j’avais Lie-Tseu, Blaise Cendrars, les évangiles, François Villon, Miguel de Cervantes, Bill Watterson, le Spleen de Paris, Kobayashi Issa, John Coltrane, Hermann Hesse, Isidore Ducasse, Tex Avery… Pas rien que de la bouse quand même! Je ne demande pas que l’on soit entièrement d’accord avec tout ce que je déblatère: Si je croisais quelqu’un qui pense exactement pareil que moi je crois qu’il me ferait vachement flipper…

Comme toujours je me suis immédiatement acoquiné avec les types qui bossent, les indiens de la réception ou des espaces verts. Mais je n’allais pas me payer quinze jours de réveil à la cloche pour courir m’asseoir avec la mi-molle sous la paillote et fantasmer comme un gros dégueulasse sur la masseuse parce que je suis un obsédé et que je ne sais pas méditer, pour finir par passer tout mon temps avec le cuistot ou les jardiniers et devenir dealer de beedees, de nuggets et de papier-cul! Bien entendu, en partant, le chauffeur du tuktuk leur à piqué des mangues au passage. Nous sommes tous terribles et irrespectueux à notre manière, par nos rapines ou par nos écrits…

« Je ne m’adresse qu’à des gens capables de m’entendre, et ceux-là me liront sans danger. » (Marquis de Sade)

Kerala. Inde. Avril 2016

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