153 Toujours retoucher le portrait

Il est vraiment rare de ne pas être traité avec gentillesse dans les commerces ou les restaurants. Ce qui peut (rarement) passer pour de la mauvaise humeur est souvent une distraction fatiguée, si le serveur est dans le coaltar ou que l’on est un vrai goujat impardonnable, ou que la surprise de trouver un occidental devant sa guitoune est trop forte pour que la curiosité laisse passer les sourires et les formules sacrées de politesse. Il y a bien sûr des exceptions, des ours mal léchés, des qui ne sont pas du matin ou bien des râleurs de nature, on les reconnait à ce qu’ils traitent tout le monde avec mutisme et brutalité, sans distinction de couleur, d’appartenance ou de race. (Je dis de « race » parce que même les vaches ou les chiens se font expliquer manu militari qu’il vaut mieux ne pas s’attarder.) Bref, on est dans l’ensemble très bien reçu.

Mais pour recevoir toute sa dose de sympathie est même en avoir de reste, il faut répéter, revenir, se resservir dans le sac de tendresse. Il faut voir alors quelle fête il t’es fait, les attentions, les petites touches apportées pour parfaire le portrait de ce moment pourtant parfois si court. C’est vrai sur tout le globe (passer du total étranger au type qu’on a déjà croisé fonctionne partout) mais je crois qu’ici plus qu’ailleurs. Bien sûr pour bien faire il faut être « reconnaissable » sortir un tout petit peu du lot des touristes puisque pour eux on se ressemble évidemment tous. Il faut se démarquer par un mot sympa, un salut un peu plus appuyé. Ne pas oublier de flatter aussi en retour, s’intéresser, complimenter. Flagorner parce que loin de chez soit ce n’est pas malvenu, parce qu’il faut s’auto-caricaturer lorsque l’on est tellement différent. Cela compte autant, voir davantage, que le pourboire dérisoire de se souvenir de détails personnels, de dire que l’on apprécie leur douceur et qu’elle n’est surtout pas inutile. Il faut partager au mieux avec ces gens qui ne voyageront sans doute jamais, leur dire qu’entre leurs mains on se sent bien et leur montrer que leur vie compte, qu’elle a absolument toute son importance, qu’elle n’est en rien inférieure à nos destins de favorisés capricieux.

Quoi que l’on fasse, on voyage toujours en ambassadeur de quelque-chose. Autant que ce soit positif. Parce que loin de ses terres on « est » de manière beaucoup plus intense. On « représente » comme disent très bien les rappeurs. On représente « les blancs » à soi tout seul, les tatoués, les grands, les maladroits, les solitaires, les inconscients qui partent seuls autour d’une planète pourtant tellement remplie. C’est pour cela qu’en voyage « on s’y croit », qu’on se prend pour ce qu’on n’est pas: en fait on est, faute de mieux, ce qui se rapproche le plus de ce pour quoi l’on se prend.

Je ne me considère par exemple pas du tout comme quelqu’un de courageux: J’ai la trouille dans le noir, je stresse comme un puceau en abordant les femmes, je dois me faire violence pour ne pas croire au vertige ou à la vitesse excessive. Il n’y a qu’en surface que je fais le balèze bien paisible si je dois croiser cinq bad boys patibulaires dans une rue déserte de Los Angeles ou México. Mais bon, jusqu’à nouvel ordre je suis celui qui s’aventure quand-même à passer ou sauter, je suis le seul exemple dans le quartier, celui que tout le monde regarde aller entre les rizières ou sur la voie ferrée, et par conséquent je deviens « celui qui », « le français », « le gars de l’autre jour ». Et peu importe que je ne sois qu’une contrefaçon de la réalité. L’exemple, l’image, le symbole du voyageur importe plus que ce qu’il est véritablement. Nul n’est prophète en son pays, mais tout le monde le devient sitôt passé la frontière. Je pense ainsi que les prophètes sont des menteurs, mais qu’ils ont carrément raison de mentir. S’il fallait être véritablement vertueux pour enseigner la vertu, il y aurait une sacré carence en professeurs! Et qu’est ce que ça peut faire si on est véritablement fils de dieu ou que l’on a vraiment refusé le nirvana rien que par compassion? L’important n’est peut-être pas là.

Pour en revenir au rôle de simple touriste dans des pays dix fois plus pauvres, il convient également de surprendre par sa simplicité, sa maladresse, confesser qu’on ne maîtrise pas tout ni tout le monde, apporter la preuve par l’embrassade, le sourire ou le haussement d’épaules que nous ne sommes pas tous des molochs avides de confort et de service, qu’on ne vit pas que de courbettes, que notre boulimie est avant tout contemplative, que l’appétit nous fait mousser les lèvres surtout lorsque les plats sont pleins de partage et d’apprentissage. Voyager sans être écorché, épluché ou mis à vif n’a pas de sens. Pour se disséminer la graine doit oser fendre sa coquille, se lancer dans le vide sans avoir appris à voler, s’aventurer loin du tronc, s’agripper à des animaux, à des jambes, à des pantalons, à des toisons d’or ou des toisons pubiennes, flotter sur l’autoroute de la rivière, appartenir aux courants d’air, passer par des bourrasques ou des tubes digestifs, se faire déposer au hasard, se nourrir de ce que l’on trouve. Sinon autant rester pendu aux branches.

Allapuzha. Le vent est brûlant, la plage est dégueulasse et les humains surnuméraires. D’où je suis la ligne d’horizon décapite les passants. La succession des lames de l’océan me dissèque moi aussi. On se comprend mieux soi-même une fois mis en morceaux. Et les promeneurs saluent les parties de toi qui leur plaisent. Certains d’entre nous ne sont pas faits pour être un tout homogène et cohérent. Je me sens comme un jeu de mécano, sans cesse réassemblé. On me voit toujours arriver comme un nouvel avatar de ce que je n’arrive pas à être y compris en profondeur. Ce n’est pas que je suis mal dans ma peau. C’est que je suis bien dans plusieurs. Téo indistinct aux contours changeants selon l’axe du soleil. Mieux vaut me dessiner au crayon à papier, ne rien commencer sans sa gomme. Mais la flamme des soleils tropicaux, mes divers semestres d’errance dans une seule immense canicule ont révélé un texte à l’encre sympathique, quelque-chose qui était écrit en moi depuis toujours. Je comprends lentement que l’instabilité peut être un trait de caractère, que ce qui fait mon unité c’est justement d’être pluriel, recombinable, que ma meilleure définition c’est de n’en pas avoir, et qu’être compliqué à décrire c’est pour moi un très grand honneur, presque une consécration.

Aujourd’hui je me simule une vie de peu, de presque rien dans un univers foisonnant. J’ai pagayé tout le jour dans la chaleur collante des « backwaters » du Kerala. Mon guide sait merveilleusement bien doser l’exacte quantité de discussion et de silence qu’il faut pour apprécier l’instant. On progresse doucement entre les ilots de limon noir, entre les reins pliés par les corvées quotidiennes, les filets qui ressortent si souvent vides. J’ai observé en coin une lavandière épatante qui parvient à conserver une dignité de reine, à mi-corps dans la lessive et les algues vertes. J’ai mangé mon gruau de riz en regardant mûrir la récolte suivante. Toujours à l’étage des parias j’ai pourtant des mémoires de maharaja. Je suis un prince que la mendicité déguise, essayant de ressembler aussi aux vertus qui m’environnent.

Certains occidentaux préfèrent l’inconfort, aiment mieux goûter au pain noir, ce qui fait sourire les locaux, surpris que l’on ne soit pas comblés par notre niveau de vie si cher payé. A croire que la balance est impossible et que la définition de la réussite, comme la mienne, reste à écrire…

« Vous n’êtes pas vivants à moins que vous ne sachiez que vous vivez ». (Albert Camus)

Allapuzha. Kerala. Avril 2016.

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