154 Grisé de vert dans l’eau de vie

L’aventure, ce n’est pas seulement se livrer à la différence, c’est parvenir à ne pas s’en lasser. C’est ne pas réfuter la profusion, gérer le flot d’informations, intégrer le manque, la fatigue ou les privations à la notion de plaisir, c’est risquer de ne plus jamais voir la vie en rose, ouvrir des yeux qu’on ne referme pas, miser lourd sans être certain de recevoir, savoir déceler la douceur des baies acides. Ainsi dit on dirait un truc de masochiste, mais c’est comme de préférer une hypothétique poignée de fraises des bois à un saladier de gros fruits couronné de crème, et ce malgré l’incertitude, les écorchures, l’échinococcose et les crampes.

Je suis toujours un peu surpris de constater que ceux qui passent tout le week-end à remuer le mille-feuille de la boue froide de l’automne pour, éventuellement, dénicher une paire de méchants bolets piqués d’asticots ne comprennent pas que l’on puisse être tenté d’appliquer le concept à toute sa vie. Pareil pour le barbecue, la moto ou la descente en rappel alors que sont bien plus commodes et mille fois moins risqués le micro-ondes, le métro ou les ascenseurs. Mais il y a un plaisir presque vicieux à se couper l’accès à la facilité. On veut des cartes routières qui ignorent les autoroutes, on prend le bac alors qu’il y a un pont, on s’entiche de nanas dont les frères sont armés…

Bon, ça n’empêche que je suis arrivé avec deux heures d’avance pour l’embarquement. Tu parles d’un aventurier! Mais c’est qu’en Inde, quand tout se goupille bien, tu en es le premier surpris. Ça laisse le temps de regarder œuvrer le passeur décharné, tanné par 70 ans de soleil, arc-bouté sur les huit mètres de sa perche qui fait sauter très doucement sa barque d’une rive à l’autre. On dirait qu’il paye une dette, qu’il vit posément, résigné, un genre de châtiment sisyphéen sans interruption. On ne le paie pas, il ne parle presque à personne, il est là pour pousser, pour accomplir cette insensée navigation. Techniquement il aura passé des centaines de milliers d’heures sur l’eau, il n’aura jamais cessé de se mouvoir, marin de travers, de hauts-fonds…

Toute forme d’existence est paradoxale et docile. Les épouses sont des lessiveuses. Bruit de fond des tissus dont on frappe brutalement la pierre. Horribles élevages de canards qui serrent leurs plumes pouilleuses dans des camps de concentration de grillage tendus sur l’eau franchement douteuse. Paniers de gros œufs pleins de chiure qui mûrissent en plein soleil. Même menacé de mort je ne goûterais pas ces espèces de palourdes noires dont les amoncellements de coquilles sont tels qu’il finissent par participer au substrat.

Ce matin deux ans me séparent exactement de mes quarante ans. Je me suis réveillé comme au coup de pistolet d’un espèce de sprint de la dernière chance. A vos marques, prêts? Partez! Les jeunes ont besoin de la place… Les cocotiers se balancent et croassent dans la matinée éclairée au chalumeau. Il est six heures et le ventilateur remue la soupe de l’atmosphère. Le dentifrice est chaud. On dirait qu’il va tourner au yaourt dans le tube. Je dis « bonjour » au chauffe-eau mort d’ennui. La douche n’a que peu d’effet sur mon insomnie existentialiste. Je ne sais même pas quel effet je pourrais bien escompter d’une grosse averse ciblée sur mon crâne: Je ne veux pas forcément me débarrasser des leçons de ce drôle de sommeil, ni même étouffer le tamtam de la migraine. Je tiens à être pleinement moi pour commencer cette tournée d’adieu à ma jeunesse. Je me suis levé tôt pour mieux la regarder partir… Aujourd’hui je me tiens tout entier à ma disposition. Je me tiens à l’écoute. Je me tiens compagnie. Je suis vrai avec toutes mes saloperies, avec ma candeur, mes béquilles et mes attelles pour maintenir mes amours, mon cœur qui aspire et recrache comme un beau diable le sang, les souvenirs et le décompte du temps, mes poumons maculés des goudrons de l’angoisse, mon intestin qui fait sa gym du matin sur le trône.

Hâtivement jugé coupable et aussitôt gracié d’être ce que je suis et de ne pas être autre-chose. Bon Dieu, j’aimerais être encore en train d’écrire sur mes 28 ans, sur ce temps où l’absurdité n’avait pas le pouvoir absolu, lorsque je croyais encore aux réponses, quand je pensais que mes déductions finiraient par me simplifier la vie, quand je trouvais qu’approcher des trente ans c’était déjà énorme… Je ne compte même pas les raisons d’être satisfait par cette décade, en dépit des uppercuts qu’elle me réservait. Je suis très content du travail d’équipe que j’ai accompli avec le fatum et l’immensité. 10 ans de plus c’est toujours ça de pris au continuum espace-temps. Je commence à avoir le droit de mourir sans qu’on trouve ça dommage ou gâché. Les traces de blessures sont la preuve que je sais bien cicatriser. Alors pour fêter ça j’ai acheté sept ou huit pâtisseries, et j’en ai déjà offert trois à un mendiant. Mais surtout je m’offre sept heures de rafiot souffreteux dans l’infini verdoyant des marais côtiers du Kerala. Encore une perle irremplaçable au collier de mes souvenirs. Je finirai recouvert des parures de la mémoire, j’aurai une armure de jade et de cristal de roche, des bracelets de corail, des dents de jaguar, un masque d’or pur des plastrons d’obsidienne, j’aurai l’air honoré comme un empereur inca.

Paysage à perte de vue de canaux, de lacs, d’îles, de rizières, de nénuphars. Un jeu de feuilles et de reflets à rendre Monet complètement fou. Les manguiers accoudés sur le miroir des eaux, les martin-pêcheurs, les immenses filets à bascule, les embarcations de toutes les tailles, de toutes les castes, de la pirogue d’un seul tronc au palace flottant. La subtile polychromie chlorophyllienne piquetée de tissus rouges et des éclairs blancs de ces sourires extraordinaires. Les petites maisons que l’eau rase, les longues langues de terre, les ilots où se serrent les sveltes cocotiers, les gamins luisants dans la vase, la voix enrouée des prêtres hindous, les courbettes incessantes des bananiers, les grosses grappe de plantes dérivantes dont je ne connais que le nom amazonien, les chèvres qui débroussaillent les digues-trottoir, les vaches à mi-corps dans les champs inondés… tout cela est déjà sublime en soi. Mais il est des fois où la beauté, que cela plaise ou non, est aussi une affaire de taille, de quantité, de surdose, d’exagération. La masse de ce que je ne peux pas décrire est monumentale. Cela confine au rêve, à la folie ou à la science-fiction. J’ai le sentiment d’halluciner les paysages, d’être pris par un délire tropical, que la terre entière est devenue le Kerala.

Les canaux étriqués comme des ruelles où le bus flottant ralentit pour ne pas envoyer sa vague dans les chaumières se dispersent dans les lagunes criblées de cultures. Une pelle mécanique fait avancer son ponton en se traînant avec son bras comme un mastodonte inconnu. Elle envoie de grosses plâtrées de limon pour affermir un peu les berges, apporter des nutriments aux bananiers presque flottants. Puis les lagunes deviennent des lacs immenses, et les eaux douces deviennent salées après une écluse manuelle superbe de lenteur. On frôle la mousse de l’océan dont j’ai toujours l’impression qu’il m’appelle, on est à une digue de naviguer en mer. Nous passons devant l’estuaire au moment des rayons rasants du couchant, je ne sais quelle panne récurrente fais que nous stoppons les machines toutes les trois heures, laissant notre coquille de noix errer dans le silence. De tels moments justifient l’intégralité d’un voyage.

Comme il est bon que tout cela dure, qu’on ait le temps de tester tous les garde-fous, de savoureux bien tous les angles, de pouvoir s’offrir le luxe de s’assoupir en plein spectacle! On te répète de partout que le surnom du coin c’est « god’s own country », le propre pays de dieu. Au début on est dubitatif quand on voit défiler les poubelles au son des klaxons incessants et on se dit que bof… Puis on pénètre l’équivalent de ce qui serait la campagne sur la terre ferme et là, ouf… on commence à se dire que ça colle assez bien. On pense avec émotion aux époques d’avant l’industrialisation, d’avant le moteur à explosions et l’emballement démographique, on passe dans des bras d’eau qui sont comme des quartiers riches, nettoyés, jardinés, fleuris, soignés, et on se met carrément à saliver, totalement convaincu par le surnom de ce pays divin.

Je me doutais que ça me plairait, je ne savais pas que cela me marquerait tellement profond. La caresse du vent est presque meilleure que celle d’une fille. Par mes yeux s’engouffrent des tourbillons. Quel délice que ce déluge d’images lentement appliquées sur toute la rétine pour mieux coller à tout mon être! Nous sommes mis à tremper dans les marais du Kerala pour totalement nous en imprégner, comme ces pâtisserie orientales qui se gonflent de sirop de miel parfumé. Lorsque je serai servi au repas de l’univers, que la mort croquera à belles dents dans mon âme, je suis certain qu’elle trouvera ça savoureux.

« …îles inoubliables et sans nom, je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller jusqu’à vous. » (Blaise Cendrars)

Ferry des transports publics (Surnommé « boat-dirty », bateau sale, par comparaison avec les bateaux-hôtels hors de prix sur lesquels les gens ont la clim et la télé et ne semblent pas sourire autant que nous…). Ligne Allepey-Konam. Kerala. Inde. Avril 2016

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