155 Délices de fuite

Il faudrait une force indescriptible, du jamais-vu d’énergie et de planification pour parvenir à retrouver l’état de joyau inégalable qu’a dû être l’Inde avant qu’elle ne passe le point de non-retour démographique. Paradis surpeuplé, jardin d’éden ingérable. Assainir, simplifier, organiser… partout se présentent des défis surhumains, des douzaines de millions de travaux herculéens dont personne ne peut sensément oser se charger. L’Inde, c’est le pays qui te laisse à penser que les dieux existent, et aussi qu’ils nous ont abandonnés.

Trajets de bus qui deviennent des excursions à eux seuls. On m’offre la place en plein pare-brise, (13mm de plus pour les jambes) parce que je suis le seul inconscient (avec le pauvre chauffeur) à me taper la ligne entière: Presque six heures d’ébullition lente dans la caisse bondissante qui dévale les pentes superbement travaillées par les plantations de thé et la brume. On dirait qu’on a manucuré les collines aux ciseaux. Puis à brides abattues dans la traversée de deux parcs naturels, au risque de percuter un léopard, un tigre ou un buffle. Cerfs majestueux, ballets d’oiseaux et panneaux « traversée d’éléphants », « ne pas nourrir les singes », « ne pas titiller les bêtes sauvages »…

Encore une fois la répétition, la quantité, sont faiseuses de majesté: les troncs si élégamment étirés des palmiers-bambou, comme un bois de baguettes à pompon de 25m de hauteur, donnent un effet stroboscopique à notre course dans le soleil. Puis des forêts de cèdres, variété dont c’est toujours un pléonasme de dire qu’ils sont admirables. Il y a des plantations d’eucalyptus que la chaleur distille jusque très haut dans le ciel blanc. Ils poussent leur destin de poteaux, croissance au fil à plomb avec une perfection géométrique confondante. Il y a des allées de flamboyants comme de puissants phares infrarouges, tellement grands qu’ils font penser à des temples où vénérer l’ombre. Les bosquets de bambous verts font des huttes géantes, et leur succession à perte de vue fait halluciner des villages de sorciers commandeurs des épines.

Puis à force de siestes d’épuisement seulement bonnes à t’émietter les cervicales, la vitesse du slalom continue de plus belle dans une plaine dont la seule étendue t’assoiffe. On tire la langue sous la cathédrale des banians, on pisse ce qu’il nous reste d’eau derrière le rideau de plusieurs tonnes des racines aériennes. Des humains modelés par la lumière impitoyable passent tout doucement presque entre les roues des camions. Les chèvres suivent en mâchouillant des ronciers secs pour alimenter leurs pattes grêles. Autoroute où tous les transports se télescopent, du char à buffle aux 4×4 climatisés. Avec un baobab ou deux on serait en Afrique subsaharienne.

Mysuru, point de ralliement de toute l’agitation qui alentours se dissipe dans les plaines timidement grattouillées de cultures. Ces villes qui poussent à toute allure au milieu du grand rien. Son palais pour se croire Maharadja une seconde et s’enfuir bien heureux de ne pas avoir à assumer une telle charge. La cité m’impressionne surtout par ses arbres somptueux. Les branches, telles des bras de colosses, déplient le parasol d’un houppier consternant. On s’assoit sous ces immeubles de cellulose en faisant acte d’allégeance à leur majesté, plus émouvante que les 750kg d’or du palanquin royal, les portes en argent massif ou les chaises taillées dans le verre. Je trouve que le plus méritant des architectes est encore la photosynthèse. Le pays est tellement varié, ensemble hétéroclite maintenu entier par les vendeurs de noix de coco, les plateaux de concombre, les crachats de bétel, unifié par les millions de motos, par l’hymne national des klaxons, par une trinité de thé, de riz et de pains (qui ont toutes les formes et les densité à l’exception de celle que l’on connait chez nous.)

Monde auquel un fond d’odeur perpétuel de pisse, de jasmin, de calcin d’ordures et d’encens donne sa continuité. Une file infinie de rickshaws noirs et jaunes semble parcourir en dodelinant l’intégrité du continent, telles ces files de fourmis que l’on est sûr de voir où que ce soit. J’en compte au moins quatre variétés différentes sur le carrelage de ma chambre. Elles ne sont pas emmerdantes, du moins parce que j’ai suspendu mes biscuits au clou du crucifix qui côtoie le portrait noyé de détails de baba Ganesha. Pour retrouver mon homestay assez excentré je me repère à l’atelier sommaire du fabriquant de cercueils. Nos secondes sont comptées par le bruit de son marteau sur les planches de récup’ des caisses auxquelles il donne leur forme funèbre.

La profusion de détails est à la limite exaspérante pour un auteur. C’est l’opposé du zen qui en arriverait presque à le rejoindre par un chemin de démesure. Tu passes un village et par ta fenêtre s’engouffrent suffisamment d’informations pour couvrir une bible seulement descriptive. Et soudain la campagne t’offre les escaliers royaux des terrasses de canne à sucre. Des rectangles de riz, une colonnade de cocotiers comme une salle de prière, mosquée merveilleuse de simplicité. Et là, après les bicoques de briques fondues par la salive du temps, après les tracteurs endormis en plein trottoirs, les hommes qui n’ont plus rien à attendre que la mousson, les meules de foin qui empiètent sur le pallier, les tombes en plein champ, les cimetières où les ordures volettent comme des pages de prières ou des listes de remords posthumes, les entassements des godets de thé que l’ennui vide en regardant vers là où le regard ne rencontre rien pour s’arrêter, là sur les marches de terre nettoyées par le brulis du ciel et du briquet, passe une bergère plus colorée qu’un feu-follet, avec trois chèvres blanches. On croirait qu’elle doit à elle seule garder absolument tout l’horizon.

Encore des œuvre d’architecture remarquables. Ça devient une savoureuse habitude. Au temple de Beluru on jurerait qu’il n’est pas possible de sculpter autant la roche, que ce sont des coulages en bronze ou du bois un peu dur. Les doigts ont leurs bagues, les ceintures leurs grelots, les instruments leurs cordes. Il y a des gens qui savent faire au burin ce que je ne fais pas avec un crayon. Repasser dix fois devant ne suffit pas à épuiser les détails. On dirait que les personnages changent de posture entre deux passages. La force évocatrice de la matière est confondante. Il a fallu que la pierre soit d’accord, qu’elle fasse un pacte avec le maillet pour accepter de raconter ainsi les belles histoires de l’esthétique.

De petites filles décorées comme des poupées me parlent en martien, me touchent comme les idoles des piliers. J’aimerais bien que leur maman me palpe aussi. J’en aurai passé des heures assis à divaguer dans l’ombre silencieuse des temples… L’arrière-plan de palmiers dansants dans le vent d’orage fait un peu onduler lui-aussi le « pilier de la gravité », un genre d’obélisque assez fin qui repose fermement sur sa base sans fondation ni attache. Pas non plus à tomber le cul par terre mais une assez belle image de zen efficace, très bien pour rêvasser au beau milieu du temps qui passe. Les énormes nuages d’orage passent sans s’arrêter, ne laissant à la plaine que sa soif et l’aumône de quelques minutes d’ombre.

Pour mon anniversaire je me suis offert le plus grand livre d’images qui soit. C’est en cela que le voyage est une manière de retrouver un plaisir de gosse. Avaler des images, satisfaire notre appétit gargantuesque de sensations. Le propre de l’homme c’est d’être absolument indescriptible…

Je n’ai vraiment aucune honte à confesser ma faiblesse. Celui qui continue de se croire fort en pouvant témoigner de l’état du monde est un malade. Je n’ai pas peur de dire que je préfère la fuite en avant, que j’aime mieux courir que de tomber dans ça, de me laisser gagner par la vague, le galop de l’humanité. Je me sens bien mieux sans freins que sans propulsion, je préfère me consumer dans ma course que de finir au musée des météorites. C’est en partie vrai que ma vie a beaucoup tenu à la débandade, mes choix ont souvent été des tentatives d’évasion. Il faut croire que c’est ainsi que ça devait être… Je croyais écrire de la poésie, je ne faisais qu’aiguiser des sabres. Je cherchais des métaphores et je suis devenu un creuseur de puits. Les adjectifs m’ont appris à chasser, ma quête de beauté est un outils multifonction, mon stylo est un couteau-suisse, mes soupirs sont des gaz lacrymogènes, je lis l’art de la guerre dans les panneaux d’aéroport. Il faut voir mes écrits comme un manuel de survie…

« Is there anyone who’s weak in the audience tonight? Yes? This song is for you, it’s called: run like hell! » (Y a-t’il quelqu’un de faible dans le public ce soir? Oui? Cette chanson est pour vous, elle s’appelle: cours comme un damné! Pink floyd).

Beluru. Karnataka. Inde. Avr 2016

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