156 Messages de feu et de fumée

Moi qui ai mis quelque-chose comme cinq ans à tracer convenablement le a commercial, voici que je me retrouve à bader devant des panneaux de magnifique n’importe quoi, à essayer misérablement de donner un sens à ces langues dont les signes superbes se suivent comme des tresses d’arobases. Je suis dans le Karnataka, nom d’un état qui n’évoquera peut-être pas grand-chose aux heureux habitants de Bastia, alors que c’est un poil plus grand que le cap corse. (Plus torride également). Mais rassurez-vous, je vous referai le coup lorsque j’irai traîner mes guêtres en Chine. Le Karnataka, disais-je, et je ne sais pas encore quelle langue ils parlent ici. Ça a l’air d’aller un tout petit peu moins vite que le Tamoul (encore que…) et les lettres ont l’air d’être différemment tarabiscotées. (Renseignement pris ils parlent le Kannada, prononcer « keunnnnââdā ») Je serais vraiment curieux de savoir comment Marco Polo faisait, lui, pour commander son petit déjeuner. Finalement les complications pour obtenir un visa d’entrée sont rachetées par la multiplicité de pays que l’on traverse en visitant cette nation…

Je commence à piger le principe: alors que je traversais un passage à niveau, que j’ai vu le garde-barrière relever son sari, je me suis dit qu’il fallait jeter un œil… Tu m’étonnes! Ici tout est évènement. Déjà la barrière est bien entendu manuelle, donc constituée de tout un système embrouillé de rouages, de câbles et de grosse graisse que c’est un délice de voir fonctionner, et puis, qui dit humain aux commandes dit que l’on va râler contre lui, le supplier, l’invectiver, négocier son passage, et qu’il va soit faire montre de sa puissance de feu verbale en couvrant d’insultes le groupe des râleurs (qui sont toujours les plus en retard) soit rayonner d’une impassibilité à toutes épreuves. C’est un de la deuxième catégorie, ceux qui ne réagissent qu’aux sourires en coin. Il ne va pas se vriller le dos parce que les gens pressés n’apprendront jamais à se bouger plus tôt! Le processus d’abaissement étant relativement long, c’est le débattement en hauteur des véhicules candidats au passage coûte-que-coûte qui filtre peu à peu le flot. Les derniers cyclistes font passer leur vélo à plat, pendant que les piétons continueront longtemps de traverser sans même jeter un regard vers la voie. Les moteurs sont coupés, tout le monde sort commenter le moment, (j’imagine parler de la compagnie de train, du ciel de rôtissoire, ou du touriste saugrenu qui prend des notes en regardant un stupide passage à niveaux.) Après il y a le moment où même les Indiens commencent à trouver la traversée périlleuse. Les enfants sont maintenus au collet, les femmes ont trop peur de se retrouver coincées par leurs longs tissus. Le train klaxonne tellement longtemps avant et tellement longtemps après que j’imagine qu’il ne doit que rarement arrêter ses gros coincoins.

On pourrait serrer la main des voyageurs. Le convoi est d’une lenteur presque animale. Il a l’air de faire vraiment très bon dans les wagons; sale temps pour le beurre et la chaîne du froid des denrées alimentaires mais aucun risque de prendre froid. Types allongés dans les galeries à bagage, surnombre là, comme partout ailleurs. Puis on s’attend au lâché de furieux du guidon sitôt la dernière voiture passée en grinçant tout ce qu’elle sait. Ben non. Le garde-barrière n’est pas dans sa guitoune. Il doit avoir envie de changer l’eau des olives, ou surtout attendre quelque signal radio ou klaxonnique pour tourner la manivelle dans le sens opposé. Le signal, on dirait que c’est la cohue qui le lui envoie. Je ne sais pas ce qu’ils crient mais les sourcils sont froncés et les moteurs redémarrent avec un semblant de colère. C’est reparti dans l’autre sens, les bipèdes ont depuis longtemps repris leur marche molle, les deux-roues créent une masse informe de tubes chromés, de carburateurs souffreteux, de zigzags dont je suis  bien content de ne pas avoir à me sortir sans coup férir ni recevoir. La queue (meilleur dire « la grappe ») sera longue à se résorber. Je n’attends pas jusque là pour reprendre mon chemin à moi, non pas bloqué par la barrière (je suis passé avec le contingent des piétons semi-raisonnables) mais par ma passion pour l’observation. Cesser de regarder le monde c’est le laisser tomber, c’est le laisser à d’autres, c’est prendre sa laideur pour acquise, et je crois que toute forme d’indifférence est maléfique.

Le vent et les échappements amonticulent une nouvelle dose de déchets, de papiers gras, d’emballages de bonbons, comme chaque fois que l’impatience indienne est forcée de marquer un temps d’arrêt. On a beaucoup de mal à ne rien faire, à ne rien mastiquer, à ne rien dire. Tu m’étonnes qu’ils admirent les sadus qui se contentent de s’assoir en silence. Le peuple ne tient pas en place, dégaine le portable toutes les trois secondes, à un point que je me demande comment ils peuvent avoir autant de correspondants et d’appels, à un point que moi je me sens pathétique d’en avoir si peu… La foule gaspille une énergie folle dans les gigotements jusqu’à évanouir sa sieste n’importe où et à n’importe qu’elle heure.

Ici et maintenant…hummm… je crois que ce qui conviendrait mieux aux indiens c’est « n’importe où et n’importe quand ». Au sens philosophique bien sûr, parce qu’ils ont oublié d’être cons et leur énergie ratisseuse est palpable dans bien des domaines. Les discutions où débordent les idées, les projets, me rappellent parfois les USA, de même que leur air étonné quand ils voient que certains d’entre nous préfèreraient se contenter de peu et de petit. Cette envie de racler tout ce qu’on peut tant que possible, sûr que je la comprends et ne la juge pas, mais ça n’empêche qu’elle me fait peur. Le pays est l’endroit parfait pour apprendre qu’en dépit des quantités astronomiques de terrain ou de richesses, il n’y aura pas assez de progrès pour tout le monde. Lorsque la demande sera contrainte de s’adapter à l’offre, on verra la souffrance commencer son apothéose.

Banlieues de bidonvilles, petits villages de tentes rudimentaires en sacs plastiques cousus, habitats tellement précaires qu’on croirait les étapes temporaires d’un exode en masse. Des gamins lumineux jouent à la piscine olympique dans une gamelle de 25 litres. On dirait que les ordures qu’ils produisent essaient de transmettre un message d’alerte, ou d’écrire le roman du désarroi. Là où l’on n’a pas la parole on s’exprime avec des flingues ou du feu, on communique avec sa crasse, on veut dire que l’on souffre de violence, de ras-le-bol, d’insalubrité, de misère, on dit un discours de bruit et de fureur que personne n’écoute, alors on monte le son… On va crescendo dans le rien à foutre, on est bruyant dans un monde de sourds, on dresse des drapeaux rouges pour essayer qu’ils se voient de loin.

Et bien souvent on finit par trouver que la peur écoute soudain bien mieux que la pitié ou le partage, on réalise que la machette peut en dire long, que les bombes passent en premier à la télé, que les flingues sont des portes-voix formidables, et l’on donne la sienne et son soutien, même imbécile, à des meneurs certifiés en massacre, des salops mais qui parlent sans trembler avec les autres chefs de guerre, qui soutiennent le regard des présidents, et la connerie recommence… Il faut être gré aux indiens de résister si bien à leur propre explosion. Mais à trop tirer sur la corde elle finira un jour par lâcher. Et la révolte étendra son bras désabusé loin sur nos hémisphères.

« Il me semble que les fous ont droit à leur vision aussi bien que nous. » (Henri Miller)

Hosapet. Karnataka. Inde. Avr 2016

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