157 Puisque tout vacille

Les champs sont parsemés d’énormes montages de briques qui sont en fait leur propre four dans le four de la plaine. Immeubles sans fenêtres qui rougissent aux flammes de leurs entrailles, les naseaux fumants des ventilations, le feu qui sait aussi construire, faire de la pierre avec la boue. On dirait que l’on a livré des temples thaïlandais en kit, ou que l’on va réassembler Toulouse ici… On est environnés d’incendies. Après les briquèteries, les « sucreries », où l’on triture et chauffe de formidables fagots de canne, jusqu’à ce que ressortent le sucre savoureux et de belles collines de foin mâchouillé. Les résidus alimentent la chaudière, la fumée acre parfume le fond de l’air bouillant. Je pense aux anciennes distilleries de lavande, moi-même réduit à ma seule essence dans l’alambic du car.

Lorsque tu t’es lancé dans la pure folie que de faire un parcours d’aussi longue distance en bus local sous un soleil apte à tout liquéfier, que tu as le sentiment d’avoir pris un ticket pour faire de tous les manèges de la fête foraine en même temps (auto-tamponneuse, centrifugeuse, twister de vertèbres, montagnes russes, ménagerie, galerie des monstres, chenille hystérique, trampoline, looping, etc…) et ce pendant quatorze heures étirées, pétries, flouées par Chronos en personne; quand tu as passé plus de la moitié d’une révolution terrestre à sauter dans une lessiveuse et qu’à tes côtés se sont collés durant l’essorage sans fin toutes sortes de types, que du paysan qui croit que tu parles kannada à l’étudiant qui veut en savoir plus sur toi que ta propre famille en une heure de trajet, en passant par le patriarche bien gras qui contrôle toute sa smalha en criant, du moins quand il ne ronfle pas plus fort qu’un ours, que tous ils se sont endormis contre toi comme ton ami le plus intime ne le ferait peut-être pas, avec le mec derrière toi qui a justement choisi ce trajet-là pour se vider sans discontinuer les sinus et cracher sa glaire illimitée par les écoutilles de notre torpille lancée dans les turbulences d’une éruption solaire; lorsque tes lombaires te crient de descendre n’importe où sans délai, de t’allonger ici et maintenant dans la caillasse des étendues quasi désertiques plutôt que de rester une minute de plus plié à angle droit, que tes genoux te supplient de les laisser s’étendre à coups d’influx nerveux qui ressemblent à des insultes, que tu n’as plus que la sueur pour exprimer ton impuissance face au système solaire qui semble régir tout le département grand comme un grand pays, quand tu as bu-mangé-pissé dans des endroits qui feraient rendre les armes et le petit-déj’ à nos services d’hygiène, que tes reins ont re-re-concentré pour la seizième fois ton urine pimentée, qu’il n’y a eu au total que deux véritables occasions de foncer aux toilettes de la gare routière, que tu dois jaillir vers ces chiottes pré-renaissance comme si tu étais content de courir dans un palace, (comme si d’aller dans un tel site était une expérience à ne manquer sous aucun prétexte) quand tu n’as pas souvenir de plus de trois minutes en continu d’asphalte lisse, que tu te demandes si ils ont revendu les amortisseurs ou s’il y en a jamais eu, quand tu voudrais sincèrement assassiner l’inventeur du dos-d’âne, que tu en viens à rire nerveusement tellement tout le monde est chahuté sur les pistes, quand tu jurerais que tu roules sur le ballast ou directement sur les traverses de la voie ferrée, que ça ne serait pas complet sans des cris de bébés qui se succèdent comme pour une audition de crissements de freins rouillés, que le côté pittoresque d’être l’attraction numéro un, quoi que tu fasses, a parfois tendance à peser; lorsque tu es passé par l’accablante déception d’une fausse arrivée, qu’il te faut guerroyer pour trouver le transport suivant, sauter en marche parce que ce n’est pas le bon, découvrir que le bon c’est celui qui est plein à ras-bord, que le type n’a pas la monnaie sur dix roupies (14 centimes), que tu constates que les « seulement » 13 km de la dernière ligne droite (façon de parler…) il faudra une belle heure pour les parcourir avec rien que des gens surexcités, incapables de tenir en place, qui bousculent tout comme dans une salle de concert…

Ce qui te maintient en vie, ce qui te permet de ne pas céder à la torture ou à tes plus bas instincts meurtriers sur le point de refaire surface, c’est de te dire que ta destination c’est Hampi. Un micro village de trois rues réputé pour son calme, ses points de vue où tout se tait, d’autant que c’est la basse-saison, que l’attraction principale ce sera de balader entre des petits temples isolés où les motos (et donc les familles nombreuses) ne peuvent pas aller, d’attendre en rêvassant que l’énorme boule de feu se repose en rougissant d’avoir tant flamboyé… Ces pensées te tiennent par la main, font que tu ne laisses pas de sourire, de voir le bon côté des choses, même si le bon côté des choses est parfois si petit.

Alors que dire, quand au moment supposé de la délivrance, comme un coitus interruptus, le chauffeur pile dans la poussière qui s’agglutine à la lumière des phares, se tourne et crie un truc que tu devines que ça va te soûler, que tout le monde descend en se bousculant pour faire un flan humain sur le bas-côté, qu’on ne va pas plus loin parce que c’est trop le bordel pour passer… Une certaine forme de lassitude te prend, il te vient que les célébrations hindoues ça commence déjà à bien faire, qu’il y en a davantage que des jours sans rien, et que d’ailleurs c’est pas difficile parce que les jours sans rien il semble ne pas y en avoir… Mais que faire: c’est l’anniversaire de mariage de Shiva avec Parvati, on ne va pas rester sans rien manger, ni rien crier, ni rien colorier, pomponner, poudrer, pailleter, lampionner, tresser, sans s’amasser à trois mille tous au même endroit, sans acheter des conneries aux gosses qui ont des carences en tout sauf en plastoc, sans souffler le plus fort possible dans des trompettes en tube de pvc qui rappellent des vagissements de bébé loup-garou, sans empaqueter les copains par groupe de quinze, sans faire des bouquets de filles comme des fleurs de soie sur la tige de leurs jambes…

Alors on prend sur soi, parce que c’est justement quand on est déjà surchargé qu’il y a toujours de la place pour se farcir un truc de plus. Je me fraye un passage entre les filets des regards, les nuées de chemises, et je fais le gymnaste épuisé, pendu aux anneaux, aux chainettes, je saute de stand en stand, ceux qui font frire le poulet, ceux qui lobotomisent les cocos, je cabriole en refusant poliment les moulins, les ballons, les crécelles, les sifflets, je fais le singe au pays natal d’Hanouman pour tenter de trouver le trésor précieux du repos dans un pays où la notion n’est pas précisément comprise. Et pour une fois que je dois à la police qu’une situation s’améliore… L’un des agents à qui je demande mon chemin dans ce labyrinthe aux parois humaines a justement de la famille qui loue des chambres dans une ruelle à même pas dix mètres. La patience a mis le temps mais elle a quand-même fini par payer!

Lorsque l’on est arrivé aux limites de la fatigue c’est le moment idéal pour les repousser. Je me lance tel un zombie dans le défilé clinquant de la plus grosse fête annuelle que connaisse le village, avec dans la poche la clef de ma chambre, comme une espèce de talisman magique, la petite clef de cadenas qui, à elle seule, représente et contient les promesses de la douche, du lit, du ventilateur, de la chiotte et la moustiquaire. La mégateuf est de reste assez décevante, il s’agit surtout de piqueniquer dans le noir complet autour des temples, de faire un petit feu d’ordures et de poussières, de récolter les bons auspices et de semer partout ses cochonneries. Un type qui avait promis aux dieux de faire un geste pour le village si ses vœux de réussite étaient exhaussés paye l’eau et la bouffe à qui veut. Deux tracteurs promènent des citernes là où on ne se serait pas aventuré en trottinette. Les assiettes de riz au curry traînent absolument de partout. Des pèlerins s’embrochent les joues, parce que la transe est mère de bien des absurdités photogéniques. Les femmes sont sublimes, les hommes s’ennuient, du moins ceux qui ne sont pas un petit peu ivres. Même si ça peut sembler hautain ou malicieux, le plaisir principal c’est de siroter ce bordel impressionnant, en l’appréciant d’autant plus que l’on a pas à y prendre part. Et puis il y a la pleine lune qui peint les pierres avec ses reflets safranés, il y a les phares des motos qui projettent des silhouettes énormes sur les hauts murs des monuments, et loin là-haut il y a une flamme qui vacille, quelqu’un qui doit prier d’une manière un poil plus solennelle, quelqu’un que je salue en direction de son silence, avant d’aller enfin m’effondrer.

Le lendemain toute une famille profite qu’il est 5h45 pour se réunir et parler, se prendre la tête, faire jouer ou pleurer les mioches sous ma fenêtre. Je ne roumègue pas, je me dis qu’on doit leur paraître pénibles à toujours vouloir le calme alors que pour eux le bruit c’est une façon de montrer que l’on est en vie…

« Rares sont les hommes qui se sont élevés à seul fin de prêter une attention totale, implicite et diverse à tout ce qui se passe autour d’eux et en eux à tout moment. L’attention est la mère du génie. » (Novalis)

Hampi. Karnataka. Inde. Avril 2016

Laisser un commentaire