158 Apprendre à suffoquer

Lendemain de fête votive à Hampi. Au petit matin je promène entre les pierres sacrées et… de véritables champs de merdes… Tellement qu’on dirait le travail d’un artiste décadent, du land-art iconoclaste pour ne pas oublier que ce que l’être humain crée en premier lieu et en plus grande quantité, ce ne sont pas les sculptures…

La dévotion hindoue est assez surprenante. On se couche sur le sol en famille pour ne pas laisser les dieux passer la nuit de leur anniversaire tous seuls, on se prosterne sans simuler, on se contrit, on se soumet, mais on ne prend même pas la peine de sortir de l’enceinte sacrée pour vider ses boyaux. On balance absolument toutes ses poubelles au bas des marches où Ganesha rayonne. Comme si l’on campait comme des cradingues sur le parvis de Notre-Dame ou que l’on chiait derrière le colonnes du palais des doges. C’est une foi de terrain, une religion surmenée, joliment surchargée, à laquelle on serait disons assez content de fournir au moins des waters…

Je passe presque deux jours entiers à me remettre de mon dernier trajet. Je ne fais rien: c’est à dire que j’en fais des tonnes. C’est un paradoxe de plus dans la vie de voyageur. Les jours sans rien sont justement ceux de la lessive, des paperasses, de la maintenance corporelle de base, du point sur les finances ou sur les galères qui te guettent en France etc. J’ai laissé se disperser sans moi la foule de la feria. Il n’y a plus rien officiellement mais on s’attarde pour vendre les derniers melons, les pâtisseries, les mélanges salés de graines et de pâtes frites. En général je trouve ça amusant pour occuper les glandes salivaires mais tout est exposé en plein soleil, les fruits sont brûlants, les pastèques ressemblent à des bols de soupe, les gâteaux suent les eaux troubles du beurre clarifié, les assortiments apéritifs sentent la listeria à cent mètres. J’ai pourtant vu pas mal de coins semi désertiques et très pauvres où avec un bout de vieille bâche et trois ficelles de récup’ on limitait de manière assez satisfaisante les effets corrupteur de la chaleur sur les denrées alimentaires. Ici je crois surtout que l’on s’en moque éperdument, ou plutôt que, comme pour plein d’autres choses, l’on ne voit absolument pas où est le problème.

Quoi qu’il en soit les quelques habitants de Hampi sont absolument adorables. Je consomme plus que je ne devrais rien que pour faire honneur aux cuisiniers, blaguer avec les serveurs, fumer des beedies ou mâcher du bétel accroupi dans les bandeaux d’ombre, me faire conseiller les balades, parler de l’enfer des villes, de la beauté du pays, évoquer les dieux, les pommes de terre ou le ciné. Je m’assois à la table des employés, on mange devant le petit écran qui me nourrit d’absurdités. A chaque noix de coco le vendeur me file aussi un bon tuyau. Les villageois sont d’une douceur délicieuse, le paysage ahurissant. Ces endroits-là c’est comme devant la mer: aussi longtemps que je m’attarde à contempler je sais que ça ne durera jamais assez.

Il faut apprendre à suffoquer pour pouvoir ressentir toute la respiration du monde. Le soleil en a eu ras la crête qu’on ne l’admire qu’au moment auquel il se met au lit: Tous ses couchers sont occultés par un paravent de brume de granit vaporisé à sec. Il nous veut agenouillés, stupéfiés par sa splendeur à plein feu. Son discours est accablant, il assène ses arguments avec des coups de masse. Pas un nuage ne s’aventure à le contredire aux heures les plus chaudes. Dehors, à ces heures là, il n’y a que le vent et votre serviteur. Se prendre pour un officiant du culte solaire ne dispense pas des risques d’insolation. Mais la soif de splendeur n’en a que faire que le ciel ressemble à une torche. Je m’hydrate en regardant la rivière. Il est amusant le pouvoir de l’esprit. Bien sûr que j’avais déjà chaud. (Quand tu touches les murs de ta chambre il te semble que la maison est en feu.) Mais depuis que l’on m’a donné des chiffres, il fait soudainement encore meilleur: 46 degrés… j’ai l’impression que mes cheveux vont prendre feu par combustion spontanée. Je me réfugie dans mes textes, dans l’ombre étouffante que le pauvre ventilateur ne parvient plus à brasser.

L’encre du stylo se dessèche. Obligé d’humecter régulièrement la bille sur la langue. (Comme avec ces vieux « crayons à encre » que j’aimerais bien retrouver un jour.) Amusant de tremper rythmiquement sa plume dans sa propre salive, d’être un peu soi-même l’encrier. Graffiter ses amygdales, baver des phrases, cracher sur le papier, se nourrir d’encre, ou faire des bisous à son bic…

Les cabanes de torchis ressemblent aux tours de ventilation des termitières. Nous sortons de sous terre avec le soir comme des fourmis cherchant à récolter le miellat du soleil. Mon restau favori est exceptionnellement fermé: l’un des frangins se marie et comme ils partagent tous plus ou moins des gênes, autant dire que presque tout le village est de la partie. Et moi où je mange? Facile: tu n’as qu’à venir au mariage. Pas difficile de trouver le cortège de fêtards dans les trois rues. Les feux d’artifices sont tirés vraiment tout près, l’instinct de précaution occidental dirait même que c’est trop, mais ça met sans aucun doute de l’ambiance. Les divines jeunes-femmes ne craignent pas qu’une étincelle les déshabille de leur soie synthétique.

Pour une fois les genres sont relativement mélangés: comme chez nous les mariages des uns donnent aux autres des envies de se rencontrer. Par chance d’autres blancs sont de la fête et se font bien plus remarquer, ça ne fait pas de mal d’être un peu ignoré. A eux les « selfies », les vidéos, les danses de groupe, les portraits pour le livre d’or. Les matrones me grondent gentiment des yeux à cause des miens qui voyagent d’un mollet à un ruban sans se lasser. Heureusement il y a de quoi les occuper ailleurs: le marié sur son cheval aux guirlandes clignotantes, les jeunes du sound system qui déconne en continu, ce qui laisse un espace sonore au groupe de tambours, extravagants comme on les aime. On matraque les peaux en tournoyant, on s’en sert pour faire des acrobaties que relancent les trompettes et la clarinette. On ne fait pas trop cas des couacs, ni des gammes, ni de rien qui sorte du conservatoire, mais on s’époumone sans compter dans le râga du lâcher-prise. Et moi je me demande pourquoi je n’ai pas mon saxo, et à la reprise des tambours pourquoi on ne joue pas uniquement des percussions. Pouvoir affolant des impacts sonores, le désordre de la danse fait plaisir à voir. Je m’échappe habilement du cortège parce que je connais les mariages hindous et leur côté interminable. De toute façon je ne tiens pas à me marier moi-même et je sens que si je continue de mater la grande en sari beige je ne vais pas pouvoir y couper…

Shhhhhhh, shhhhhhh, shhhhhhh, shhhhhhh, shhhhhhh, shhhhh… ok, ok, c’est bon, je me lève! La mamie du homestay s’obstine à balayer toute la rue à 5h00, avec un rythme entêtant qui fait un peu écho au supplice de la goutte d’eau du robinet de la salle de bain. Au moins j’en profite pour sortir à la « fraîche » (les nuits sont bouillantes, même la lune est un genre de marbre qui réfracte les rayons accumulés tout le jour.) Il n’y a personne dans les temples, ce qui tient presque au miracle ici. Enfin « personne », y’a bien toujours une pauvre vieille émaciée ou un gars en haillons recroquevillés sur le creux inconfortable de leur estomac. Y’a déjà une file de travailleuses qu’on dirait des amazones qui promènent des outils tranchants pour aller émasculer le village. Y’a déjà ces types qui ne savent pas beaucoup mieux que toi ce qu’ils foutent là. Il ont le style des arnaqueurs à touristes, faux guides ou dealers de rien, mais pour le moment il est bien trop tôt pour qu’ils puissent me baratiner. Y’a les gars qui occupent toute la chaussée avec un scooter chargé de plus de branchages qu’on en mettrait nous dans une benne de tracteur, ceux qui sarclent la terre lourde de limon entre les bananiers etc. Mais en Inde c’est ça « il n’y a personne ». Parce que absolument personne, stricto sensu, je crois que je n’ai encore pas trouvé ça où que ce soit. Mais je continue de chercher…

« Le propre des hommes passionnés est de ne pas croire un seul mot de ce que l’on écrit sur les passions.” (Alain)

Hampi. Karnataka. Inde. Avril 2016

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