159 Il faut savoir être stupide

La concentration de temples est stupéfiante. C’est un véritable festin. Un local me commentait que l’état a dans l’idée de raser toutes les constructions pour faire de Hampi un site clos dédié seulement aux monuments. Ce serait possible. Il y a d’ailleurs des échoppes installées dans les anciens bazars. Une partie du village a déjà été délogée, faisant chuter la population de 2500 à 1000 habitants d’un coup d’un seul. Le cocktail de conglomérat rocheux et de pierres taillées te promène par le bout des yeux. Les colonnes sont souvent posées sans fondations, directement sur le dos rond des collines, les sites sont effondrés juste ce qu’il faut pour faire « authentique », et considérant les standards indiens, c’est maintenu relativement propre (surtout là ou personne ne va…) Faut pas le répéter trop fort mais en arrivant tellement tôt je suis entré sans payer, c’est à dire, sans même savoir que cela devient payant aux heures de bureau.

Peu de vie, pas de vent. Grand terrain de jeu minéral abandonné par les dieux en pleine partie de lancer de galets. Comme tout est un peu bousillé, branlant, envahi par les épines, que tu peux aller plus ou moins où tu veux, tu as le droit de te croire un peu aventurier. Gratter des allumettes pour visiter un sous-terrain, en garder une pour rallumer des encens face à une idole qui disparaît sous les dévotes caresses des poudres colorées. Je n’ai pas trouvé de trésor, mais les diamants de la mémoire s’empilent dans mon cortex.

Je ne résiste pas à m’aventurer dans le réseau de passages étroits que trace l’empilement de boules de granit. Entre chèvre et chat, je vais déranger les chauves-souris, inventer des routes où il n’y en a pas, mêler mes fissures à celles du pays. Ce qui est bien, c’est que si s’effondre une seule de ces pierres que même Sisyphe ne pourrait pas les rouler, j’aurai une sépulture vraiment super cool. Je fais le gosse à ramper sous ces ossements de colosses, j’étire ma vieille colonne pour escalader en sandales les rainures des parois rugueuses. Je termine de me détruire les ménisques en me lançant d’un bloc à l’autre. Je laisse de petits bouts de peau en offrande à l’esprit qui hante sans nul doute ces parages. Je m’assois essoufflé, presque fiévreux et certainement délirant dans le siège d’une ombre qui m’était réservée depuis des siècles.

Je regarde le temple que j’atteindrai peut-être avant midi. Bien sûr on peut y aller en rickshaw ou tranquillou  par le chemin, mais ça c’est si on veut le faire plus confortable, c’est à dire moins romantique. Moi je me complique le trajet, à un point qu’il devient presque impossible, qu’à nouveau rien n’est sûr, que seul est certain le désir. Et je ris seul de ma bêtise, même si toutes mes articulations me font mal, même si je n’ai encore pas prévu de prendre assez d’eau, (mais pour en avoir suffisamment il faudrait transporter tout un lac…) et même si j’ai bien plus peur de rencontrer mes propres doutes qu’un léopard ou un scorpion. Je ris seul comme quand j’étais gosse et que je défiais les arbres du parc l’un après l’autre, ou que je me devais coûte que coûte d’allumer un feu sous la pluie, ou de traverser tout le tunnel du train sans fuir dératé par la trouille.

Tu contournes un cactus, tu t’appuies à un arbre mort en le suppliant de résister encore quelques secondes au déclin, tu cherches des aspérités pour te hisser sur une boule de la taille d’une maison et waou! Tu as réussi, tu as passé la partie la plus dure. Tes jambes tremblent un peu à cause des shoots d’adrénaline. Encore quelques acrobaties et voici venir la cime de la colline qui de loin paraît ridicule. Mais toi tu lui attribues un prix bien différent. Elle est presque à toi de s’être faite tant désirer. Tu sors de ce dédale dans la pleine lumière, tu te crois sur Mercure. Pendant que tu faisais le zozo entre les fissures le soleil t’a cherché partout, il te braque de sa grosse lampe. Tu te défends en plissant les sourcils, tel un héro que rien n’atteint, que rien n’attend. Tu lui opposes le bouclier de ton âpre résistance. Tu te sens comme si on venait de t’inclure à une bande dessinée. Tu observes le paysage de légende griffonné tout autour de toi. Légendes que tu retrouveras gravées sur les bas-reliefs, sur les colonnes que tu dois embrasser pour te glisser sous le fin voile de leur ombre, sur les murs où dansent les dieux, levant la poussière des siècles pour t’enseigner qu’il faut savourer l’instant présent, qu’une fois transformé en pierre il est trop tard. La canicule a brulé toutes les tentatives de sortie de tes semblables. Tu parades sur une avenue royale désaffectée. Les bassins sacrés sont vides. Les corridors bruissent de lézards. Et tu as fait l’Indiana Jones pendant trois heures pour pas un sou à même pas quatre kilomètres de ta chambre…

Rebelote avec le bruit de balai de la vieille… Je me reposerai quand je serai mort, sauf si l’autre monde est indien et que les trépassés frottent les pavés à toutes les heures… Je vais voir ce qu’il en est des relations entre la rivière et l’aube, généralement assez prolifiques. Ablutions en masse. Il doit y avoir trois ou quatre kilomètres de rives aisément accessibles mais comme pour tout le reste on ne peut rien faire si on ne le fait pas en tas, tous concentrés sur cinquante mètres.

Grande flottaison de tissus mouillés, lame de fond de détergent. On se mouche comme si les sinus asiatiques avaient un truc que l’on n’a pas ailleurs. On partage gaiement ses effluves avec ses quatre cent voisins. Des centaines de carrés de vêtements bariolés décorent les rochers où ils sèchent. On dirait que je suis tombé sur le jour de lessive d’un arlequin titanesque. Ça donne envie, je me baignerais bien moi aussi, mais même en allant dix mètres en amont je reste un petit blanc pas prémuni pour le choc chimio-bactériologique d’une telle immersion. Tu te consoles en nourrissant ta curiosité avec un désastre écologique de plus. Il y a aussi les bizarres embarcations traditionnelles, des espèces de paniers ronds géants étanchéifiés au goudron dans lesquels tu t’assieds comme un lutin flottant dans un grand chapeau. Le pêcheur barre entièrement la rivière de deux profonds filets à mailles fines et s’étonne de ne rien sortir… Si ils font tous ça tous les deux cents mètres depuis la source de la rivière et depuis cinq mille ans…

Frotte, mouche, crache, lessive et crie, la foule au bain du vendredi matin, tous à nager dans les humeurs immondes, à faire une communion de fluides, un partage de tout en tout lieu. Sauf malheureusement lorsque les femmes se changent. Pour cela elles s’entraident et tendent de longues bandes de toile, et le moment où elles s’enroulent dans les quatre ou cinq mètres de tissus, qui ne laisse transparaître qu’un ou deux brefs aperçus de peau, est presque plus sensuel que si on les avait nues devant soi. Si j’avais une femme pareille je la regarderais se peigner pendant des heures au lieu d’aller cracher en chœur avec mes camarades hyper-glandulaires.

Je me demandais pourquoi au milieu de tout ce beau monde un type s’affairait à brosser une grosse pierre grise au milieu des grosses pierres grises. Mais la grosse pierre grise s’est mise à bouger et il s’est avéré que la grosse pierre grise est en fait un éléphant dont ne dépasse « que » la belle barrique et un petit morceau de trompe. La bête a l’air aux anges. C’est toute une histoire que de la brosser: Il faut l’escalader, pousser ses méga pattes, passer dix minutes rien que sur son nez…etc. Bien entendu, il va sans dire que pour laver son éléphant on ne va pas aller se mettre un tout petit peu à l’écart. Pourquoi faire? Non… on fais la toilette avec tout le monde, y’a pas de raison. Et puis on ne va pas se formaliser pour un pissou de trente litres dans la baignoire. Ceci étant dit je crois que c’est le moment où le bain m’a le plus tenté. L’animal est tout mou, tout au plaisir de son bain, et quand tu t’en approches il te fais une douche, avec sans doute aussi des crottes de trompe, un peu de mucus pachydermique pour avoir les cheveux plus doux…

J’ai tenté de m’éloigner du bordel des ablutions, parce qu’en dépit des belles images j’avais besoin de m’isoler, de sentir le matin m’envelopper calmement, de m’étirer sans que l’on me dévisage, de chanter en marchant sans que l’on me scrute de derrière un bananier… mais ça n’a pas été possible. En Inde si tu t’éloignes d’un attroupement c’est pour mieux en rejoindre un autre. Entre les deux il y a toujours quelqu’un qui racle quelque-chose, que ce soit son outil ou ses sandales, toujours une mamie qui essaie d’attraper une mangue verte, toujours au moins un vélo qui passe en gémissant. Tu peux considérer a priori que même dans le recoin le plus reculé il y a aux moins une paire d’yeux qui te regarde. Paradoxalement, selon mon point de vue, l’Inde n’est absolument pas le pays idéal pour rechercher la paix mystique et la solitude contemplative. Mais il est certain que si tu réussis à méditer ici, alors on ne pourra plus te déranger nulle part ailleurs sur terre!

J’ai fait demi-tour, agacé, résolu à m’isoler dans ma chambre avec les écouteurs vissés sur les oreilles pour ne pas entendre mon prochain éructer, ronfler, s’enfader, pour ne pas entendre sa femme s’égosiller, taper le linge ou dégager les vaches, ni écouter les cris de ses mioches qui forcément trouvent dans notre monde de bonnes raisons de pleurer toutes les deux minutes. Sur le chemin du retour j’ai croisé deux vaches peintes en rose avec les cornes bleues… J’ai aussitôt cessé d’être agacé. Je me suis enfermé quand-même mais j’ai enfermé avec moi un grand sourire…

« Il arrive qu’un homme prenne plaisir à être stupide, si cela lui permet de faire une chose que son intelligence lui interdirait. » (John Steinbeck)

Hampi. Karnataka. Inde. Mai 2016

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