160 Pris dans la file indienne

Tenter une sortie au cinéma réserve davantage de potentiel aventureux qu’on pourrait en attendre. Si sous nos latitudes c’est l’occasion rêvée pour se détendre et laisser passer un peu le temps sous son fauteuil, ici tout se convertit décidément en épopée. Il faut commencer par réussir à savoir s’il existe un ciné dans la ville voisine et se le faire confirmer au moins trois fois (la triangulation indienne…) Quand il te semble que oui (tu n’en seras convaincu que en le voyant) il faut que ceux qui essaient de te renseigner cessent de se contredire et arrivent à une sorte de consensus dans un débat dont tu es soudain le médiateur muet. Avec des horaires relatifs et une localisation plus ou moins acceptable je pars en quête d’images et d’histoires artificielles dont internet m’a donné une vague idée puisque le film, si tant est qu’il soit projeté, sera en kannada non sous-titré. J’ai plein de temps d’avance parce que je m’engage dans un de ces couloirs spatio-temporels qui devrait me rejeter sur les rivages du Rajasthan. Le ciné c’est histoire de patienter en attendant mon bus.

Le ciné… quel ciné? Au début on te dit qu’il n’y en a pas et maintenant on te sort qu’il y en a plusieurs… grosse fatigue avant même de commencer à lutter! Le pilote du rickshaw semble faire mine qu’il sait mais ne fonce que pour mieux freiner et demander leur avis aux autres conducteurs en plein zigzag. On arrive enfin devant la grille lourdement cadenassée d’un bâtiment qui semble avoir été abandonné il y a plus de dix ans. Paraît que c’est ici… Le quartier est vraiment trop pourrave pour que je puisse me faire discret. Il m’arrive de rêver d’être invisible depuis que j’ai passé plus d’un mois à être la cible mouvante de toutes les curiosités. Faut dire que ce ne doit pas être souvent que les touristes viennent ici, et à raison… Alors que je suis de corvée de photos comme si j’étais la propre star du film, un gars de la sécurité vient ouvrir la cage aux fauves. Une grappe humaine sortie d’on ne sait où se rue soudain sur ce qui semblait un gymnase désaffecté il y a encore vingt petites secondes.

Considérant avec ce peu de flegme qu’il me reste la masse qui s’extrait par toutes les issues de la salle, comme suite à une alerte à la bombe, je commence à deviner que ça va pas être de la tarte. J’ai naïvement cru avoir une assez bonne place dans la queue. Il n’y a guère plus de six personnes devant moi, dans une espèce de corridor fabriqué comme une cage à tigre. Mais mille milliers de bras se tendent à travers les barreaux, la cohue bouillonne, exagérément surexcitée. Les six mecs de devant ont déjà je-ne-sais combien de centaines de roupies en commande pour je-ne-sais combien de places. La file est compacte, on se serre comme si on avait froid dans l’atmosphère étouffante de la mi-journée. En Inde le contact entre hommes est parfois un tantinet « too much ». Si tu te tiens droit est que tu donnes l’impression (absolument faussée) d’être un pilier ferme et résistant, et bien on s’appuie à toi, on s’allonge à la verticale contre ton ossature de colonne antique. Que cela soit habituel ne signifie pas que ce soit plaisant. Tellement d’intimité commence à être vraiment trop, on dirait qu’on vient mendier des bons pour de la nourriture aux casques bleus.

Et là, paf! C’était trop beau pour durer, le bouclier des lunettes noires et du visage impassible n’a pas tenu longtemps: Eh! Eh! M’sieur! Comment tu t’appelles, tu viens d’où, t’es qui, tu fais quoi, tu parles hindi, t’as pas cent balles, tu va payer du pop-corn etc… Me voici de nouveau l’unique mascotte de l’instant, cerné par des orbites dilatées comme par un cercle de canons. Quand il s’agit de contenter la curiosité d’une famille ou d’un petit groupe d’ados ça passe tout seul, mais là il y a vraiment trop de monde qui n’a que moi à assaillir, à surmener, à surcharger, et qui plus est dans cette foutue cage où se tiendraient mal à leur aise environ 15 européens et où se convulsent et se tortillent plus d’une quarantaine de junkies de la pellicule bollywoodienne.

Pareil que pour acheter un billet de train: la pression devient vraiment très vite désagréable, ou du moins dure-t’elle trop. Un jeune pas bien en possession de toutes ses facultés mentales me palpe rythmiquement comme si j’étais un mirage, une hallucination persistante. Il faudra que je m’asseye avec tous, que tous vont me traduire, qu’après on devrait tous aller là, faire ci et ça… ce qui est en tout cas désormais certain, c’est que je ne risque vraiment pas de trouver ne serait-ce qu’une microscopique parenthèse de calme et de divertissement dans cet après-midi… Les prix d’entrée soudain augmentent, semble-t’il en relation avec l’affluence. Et reprend l’échange de cris et de billets à travers les grilles, les gars qui escaladent, qui poussent rien que pour pousser, les crachats de bétel qui volent, les gars du ciné qui commencent à faire vraiment trop durer le plaisir. Si acheter une entrée au ciné ça doit ressembler à un pugilat sans merci comme si ils vendaient les derniers tickets pour l’arche de Noé, je crois qu’on peut en déduire que nous sommes vraiment suffisamment nombreux sur terre… Mais on continue de se diviser, de se multiplier, et les enfants réclament à peine nés leur portion du monde et leur bout de mamelle. Seulement, sorry, désolé, le gâteau est consommé, les miettes sont insalubres, on a omis d’apprendre à partager avant de sur-peupler la terre…

Et le film? A ben ça je ne le saurai jamais: J’ai renoncé à participer plus longtemps à ce cirque hystérique. Dès que je me sens bringuebalé comme du bétail la magie cesse assez vite de fonctionner. De toutes façon je crois que les six premiers types ont épuisé toutes les places à eux seuls! Profitant d’un prétexte fallacieux j’ai ouvert une brèche dans la queue comme l’aurait fait un soc de charrue dans l’argile lourde et j’ai fui vers la boutique excentrée du voyagiste, trouvé un micro restaurant adorable où le serveur m’a resservi comme si je venais accompagné de trois potes boulimiques. Puis une petite supérette climatisée où j’ai pris tout le temps d’observer les codes locaux de la consommation. Il faut toujours aller au moins une fois dans un supermarché à l’étranger, on en apprend énormément avec en prime la tête au frais. Parfois il faut aussi savoir capituler.

Bus de nuit vers Mumbai. Bus de coma devrais-je dire. Plus d’une dizaine d’heures et cent millions de dos-d’âne plus tard, nous mettrons pas loin de deux heures de bonus en prime pour pénétrer le début du commencement de la métropole. Mon arrivée et mon départ se télescopent. Visite au pas lent des embouteillages. Content d’être de mon côté de la vitre. Les bas-fonds, la folie ambiante, la guérilla de la circulation, toujours le syndrome de l’agglutination, ici plus que jamais, et l’espace vital réduit à tes sinus cramés par la pollution. Je ne regrette pas de ne pas faire partie des « chanceux » qui passeront beaucoup de leur temps dans cette ville au-dessus de mes forces. De toutes façons le temps que je pensais allouer à visiter vaguement la ville s’est dissout dans les encombrements.

Vase clos de l’aéroport. Courir partout pour mieux attendre ensuite pendant les longues heures de retard. Bubon de la ville vue d’avion, les bidonvilles en plein milieux, comme des ilots de décombres, la mer impuissante à balayer le désastre, et beaucoup trop d’existences là-bas dessous pour que je puisse croire qu’aucun des dieux prétendant au trône soit en mesure de s’en soucier…

On pourrait tout à fait mener une vie épanouie et complète sans avoir visité Udaipur. Mais puisqu’on y est autant se serrer sur le parapet avec les amateurs de soleil couchant. Le palace trempe les pieds dans le lac. Comme souvent en Inde il vaut mieux ne pas regarder de trop près. La vieille ville est typique à souhait. Pour faire un peu plus moyenâgeux ils ont justement curé les fossés, sortant la quintessence de cet extrait de centre ville qui ressemble à une diarrhée luciférienne, libérant des senteurs assez concentrées pour tuer.

Bien entendu se perdre dans la médina est une excellente manière d’être le centre de toutes les attentions. Faut voir le remue-ménage que cause ta présence quand tu te cognes au double fond d’une impasse. Je m’octroie le droit de ne pas satisfaire à moi tout seul leur appétit frénétique de nouveauté. Complet noir et visage fermé, je ressemble à un type qui en recherche un autre pour le tuer. Les vaches piétinent le bitume que l’on vient d’épandre, ruminant du sachet plastique où traîne un goût de sauce. Les ânes charrient des gravats, s’immiscent dans la file de motos qui semblent des bêtes enragées lâchées dans les ruelles pour un abrivado mécanique. On sieste dans l’entrée de sa boutique, on te dévisage en se grattouillant les orteils. Bien sûr une fête se prépare, sinon on risquerait de pouvoir se déplacer facilement et on se retrouverait en plein dans ce maudit silence qui les effraie tant.

Je m’amuse bien de manger des hamburgers végétariens au fast-food du coin, le cuistot ne me croit pas que ça n’existe pour ainsi dire pas en France. La citadelle est vendue aux hôtels de luxe, encore que les belles façades ne cachent pas bien leur déliquescence. Je veux bien que la différence attise la curiosité, mais des fois j’ai envie de leur dire que je ne viens pas non plus de Jupiter! Et ce n’est pas non plus comme si je déboulais dans un village du fin fond de la forêt primaire de Kalimantan… je ne suis quand même pas le premier touriste à m’asseoir au sunset point d’Udaipur! Heureusement il y a toujours un couple de blancs rougeauds et suants dans leur débardeur-bermuda pour recentrer les attentions.

Moment amusant de joute chansonnière: je ne croyais pas que j’allais pouvoir chanter tout seul dans mon coin alors qu’une bande de troubadours s’est installée justement contre mes orteils! Cette fois je mérite d’être criblé de regards. On alterne les vocalises, et les cordes vocales resserrent le beau corset du monde, rapprochent les continents dont la dérive nous fait parfois oublier que nous sommes égaux devant les ondes. J’emprunte à l’Amérique, aux Caraïbes, aux arabo-andalous, on me réplique en mogol-hindi, j’ai droit au répons des chœurs presque pakistanais. Je trouve de l’assurance en pensant très fort à Nusrat Fateh Ali Khan, le « shahenshah » le roi des rois du chant. Nous inventons un style nouveau de qawwali-ranchero dans le vent fort du soir, une musique de Babel, une chanson dans l’espéranto des bonnes vibrations, parce que la musique il n’y en aura jamais trop. On me photographie comme si j’étais le descendant de Chavela Vargas, dont les mélodies sont toujours une valeur sûre en cas de nécessité. Merci à elle et merci aussi au gars qui m’a permis de trouver mon bus dans le quartier apocalyptique et super glauque des autobus longs courriers. Il ne sait pas comme je le bénis. Il y a des coins où une nuit de plus serait vraiment une nuit de trop…

« Bien que les pieds de l’homme n’occupent qu’un petit coin de la terre, c’est par tout l’espace qu’il n’occupe pas que l’homme peut marcher sur la terre immense. » (Lie Tseu)

Udaipur. Rajasthan. Inde. Mai 2016

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