161 Terre sainte et sablonneuse

On dirait que le chauffeur a décidé de couper à travers champs. Les cahots sont tellement exagérés que je me mets à pouffer de rire. Je suis pourtant dans ce qui se fait de plus luxueux: un sleeper, un bus de couchettes compartimentées comme dans un sous-marin. Je ne tiens pas en longueur et les sursauts me font bondir jusqu’à risquer de me cogner au plafond de mon cercueil roulant. Alignés dans nos alvéoles nous regardons la nuit se jeter sur nous. Il me semble être allongé directement sur l’essieu, tenter de dormir dans un shaker à cocktail. On fait un café frappé avec mes tripes pendant presque quatorze heures… Je me souviens de sensations identiques pendant une tempête en mer. C’est toujours là où les routes sont pourries que les amortisseurs le sont aussi. Si les voies du seigneur sont impénétrables, celles du Rajasthan sont, elles, insupportables. Mais le coin vaut la peine de se déplacer les vertèbres et de passer son coccyx au pilon de pierre.

Il a plu la veille de mon arrivée, histoire de faciliter l’entrée en matière, d’humecter le seuil de l’enfer pour le rafraîchir quelques heures, pour me piéger avec des températures qui ne sont en fait que la préchauffe d’un four hallucinant. Jaisalmer comme une imposante sculpture de sable modelée devant le désert du Thar. Puisqu’il faut être souvent déraisonnable, je me lance sans même m’accorder une seule nuit de repos et de préparatifs dans une visite guidée de ses aridités. Contraint par le plaisir, poussé par la contemplation. La proposition est alléchante: Il s’agit de partir seul avec le guide et nos chameaux pour une semaine entière à errer sur le bord du monde entre les dunes et les immenses étendues pierreuses. Ce qui est supposé être le but premier de ce voyage se passe dix fois mieux que je ne l’aurais jamais souhaité.

Le néant minéral recouvert de néant céleste. Aller doucement mais sans se détourner d’une ombre à une autre. Le guide a dit: « Je connais de bons arbres et des puits toujours pleins ». Bon résumé de la vie par ici. On passe par son village faire le plein des chameaux, et en profiter pour montrer un peu la bête de foire. Il s’excuse: « les gens regardent beaucoup, parce que certains n’ont jamais vu de blancs, ils sont curieux ou ils ont peur… » Ma gueule de Rackham-le-rouge fait d’ailleurs instantanément pleurer un gosse…

Je me fais décortiquer, ausculter, analyser par quinze paires d’yeux aussi ahuris qu’ahurissants. Presque que des femmes, qui forcément finissent par me faire rougir à me dévisager ainsi… c’est cool, elles pensent que c’est parce que j’ai chaud. (d’une certaine façon…) Je suis submergé par la quantité de bijoux qu’elles portent. On dirait de magnifiques présentoirs de tissus pailletés, de disques dorés ou de lourds bracelets argentés. Sourires entendus et genres de clins d’œil alors que je ne comprends rien, que le seul traducteur possible est parti faire boire les montures. Une se caresse les joues en me faisant des oui de la tête, ce qui semble signifier qu’elle me trouve à son goût… Et c’est quand déjà qu’ils reviennent du taf les maris qui passent leur journée à fendre à la masse d’énormes blocs de pierre?

Hindi ou musulman? Euh… j’ai sorti le va-tout du « né chrétien » parce que l’athéisme ce serait vraiment trop compliqué à justifier. J’ai aussi le joker de l’arbre généalogique dont une branche touche le Maroc, ou bien l’atout du frangin musulman, qui permettent de dévier admirablement bien les conversations relatives à ma damnation éternelle aux multiples tourments de l’enfer. Quelques faux-fuyants plus tard, toujours braqué par le spot des regards, il est admis d’un commun avis que je suis plutôt musulman à cause de ma moustache…

Enfin, tout ça du moins selon la traduction d’un minot qui veut que je lui lâche du tabac, du chocolat, un stylo… Ce truc du « school-pen » est devenu une sorte de marché absurde. A force de dire: ne donnez pas d’argent aux enfants qui mendient mais du matos scolaire, le stylo est devenu un genre de devise parallèle. Les boutiques sur la route du désert ont toutes de pleins paquets de faux bics. (5rps, la moitié d’une clope.) Quand au chocolat, c’est cool, mais dans cette fournaise même en le catapultant il arriverait fondu au village. Je préfère filer un pourboire confortable au guide qui veut améliorer l’irrigation, acheter plus de chèvres ou économiser pour se payer un jour un chameau.

A l’heure de la prière du soir disparaissent d’un seul coup tous les jurés du jugement de mon cas. Bizarre, ici on tarde assez longtemps à se dire bonjour mais on se barre chaque fois sans même se saluer. Les maisons enserrent des cubes de l’immense extérieur. Pierres, torchis, sol dur, invasion de chèvres, foyer entouré de son aura de suie, dessins sur les murs qui font penser aux visions shamaniques, fleurs cubiques, motifs schématiques. Dedans ce n’est pas très différent de dehors, mais l’ombre cache de grosses cruches en terre cuite où l’eau économise ses forces, fait en sorte de ne pas s’évaporer trop fort. Quelques pierres saillantes en façade permettent de grimper sur le toit. L’espace alentour est dégagé jusqu’à en perdre la vue, mais le monde à quand-même l’air sans issue.

Je ne bois pas seulement un thé au gingembre et au lait de chèvre frais: c’est un thé dans lequel ont infusé les bracelets, les sourires aux dents rouges, la mousseline écarlate des foulards que fait jouer le vent. Il est brun comme les peaux, le lait lui donne une douceur charnelle, sa brûlure est comme un pied de nez à la canicule, le sucre et l’amertume me rappellent assez bien la condition humaine. Et soudain je réalise que ma vie c’est aussi d’être là, d’être ça, aussi étrange que je puisse paraître. Je me dis que l’on se bâtit en accumulant des couches, qu’on se taloche avec des épaisseurs d’expériences, avec des strates d’instants que le temps compacte et durcit tout doucement. Nous sommes laqués par nos fumées, repeints, rapiécés, recouverts par le saupoudrage quotidien des évènements. Si l’on pouvait tailler des tranches de conscience on observerait des cercles comme sur le tronc des arbres, avec les sillons secs des saisons difficiles, et aussi les largesses de l’abondance. Cette structure mémorielle et sensitive, ces ramifications énergétiques, je me dis qu’elles perdurent peut-être encore un peu après la mort. Peut-être que notre squelette sensoriel se tient debout pendant quelque temps dans l’éternité, et que dépouillé de ses attributs de vivant il continue d’être beau, pareil à un arbre mort…

Les dromadaires ont lentement ingurgité leur paille de blé et de plants de légumineuses. On trie les cailloux et on croque les pois-chiches oubliés. Je m’habitue à côtoyer leur stature impressionnante (les dromadaires, pas les pois-chiches…) Je continue de trouver leur museau amusant malgré leur mauvaise humeur manifeste et bien que constatant les blessures qu’ils se causent en se battant. En tout cas je supporte beaucoup mieux leur ondulation que le tape-cul des canassons. Des tiques pleines pendent comme de lourds piercings à leur peau. Arrivé tracté par un petit joujou en fil de fer qui imite un volant et un train-avant de voiture incendiée, un gamin du campement de gitans voisin en éclate une et écris son nom avec le sang sur le muret de la cour. Un gitan qui signe sur une maison avec le sang d’un animal qui sert à se déplacer en caravanes, c’est étrange: ou bien ça a trop de sens ou bien ça n’en a aucun. Il se fait botter le cul hors du village, hilare, trop content que mon sourire m’ait fait complice de son acte de résistance dont je n’arrive pas à décider s’il est infantile ou hautement philosophique.

Les gosses qui se jalousent mon attention essaient de m’apprendre le marwari en écrivant dans la poussière (parce que je n’ai pas amené de stylo!) Le vocabulaire est assez ciblé: Chameau. Selle. Mouton. Eau. Sable… Difficile de se concentrer sur autre chose, à partir d’ici le désert commence déjà à tout envahir, et bien sûr aussi le discours. Paraît qu’on est prêts à partir. Ah non: la voisine (celle qui me trouve séduisant…) me fait coucou depuis son réduit d’ombre, et me fait parvenir (en criant après tous les minots) une belle assiette de paneer (brousse) de chèvre très sucré et très chaud, à s’envoyer à toute vitesse avec la même main bien maronnasse au bon goût de terroir, celle qui grattouillait la terre, le foin et les chameaux, une seconde avant de les monter pour deux ou trois heures de barattage de l’abdomen, de mambo lent en plein soleil… Si ça c’est pas de l’aventure! Mais je ne sais pas refuser les gentilles attentions d’une belle, quelque-soit la latitude d’où elle me regarde. Mon estomac s’en est très bien sorti, sans doute parce que ce fut offert avec beaucoup d’amour, mais bon, si elle tenait à ce que je me souvienne d’elle, c’est ma foi assez réussi…

« Si un homme devait se dépouiller de tout ce qu’il possède, je crois qu’il ferait en sorte de conserver quelques petits péchés pour son propre tourment. Ce sont les dernières choses que nous abandonnons. » (John Steinbeck)

Peraree village. Rajasthan. India. May 2016

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