162 Le cadeau des grandes étendues

Début d’après-midi banal dans le désert. Tu te demandes s’il ne faudrait pas féliciter le soleil pour un numéro aussi éclatant. Tu te réveilles au milieu de ta sieste complètement irréelle, confit, suffocant, pensant que tu t’es connement endormi en pleine lumière, tu cherches la douceur de l’ombre et là tu réalises, abattu, que tu es déjà en plein dedans. Inutile de rêver une ombre plus dense, celle-ci est déjà d’un luxe hors du commun à cette époque de l’année où les arbres ont réduit leur feuillage au minimum. Alors tu ouvres un pli, une aisselle, tu tournes sur la broche de ta couche pour exposer une zone où se sera accumulée un peu de sueur, et tu laisses le courant-d’air de décapeur thermique te ventiler quelques secondes.

Il est bon d’apprendre à se connaître dans des situations de résignation, d’acceptation. Je pense à certaines postures de yoga qui t’oppriment la poitrine et pour lesquelles il est justement demandé de continuer de respirer. S’entraîner à supporter la suffocation, parce que souvent la vie te serrera la gorge, te comprimera le thorax et te coupera le souffle. On est enfermés dans le vide, comme menottés par la chaleur. On est dehors et on a l’impression de ne pas pouvoir sortir. « Se sentir prisonnier d’un espace pourtant sans barreaux » Je comprends bien Théodore Monod, je comprends aussi que l’on puisse ainsi se passionner, se livrer tout entier au désert, ne jamais complètement en revenir. Terres d’avant ou d’après toute chose, où le principal défi est de maintenir d’aplomb ses processus vitaux. Plaines où ne sonnent que les bouts de calcaire jaune-orangé que bousculent nonchalamment nos montures. Fascination pour les situations d’équilibre précaire, qu’un rien pourrait faire basculer. Sensation proche de la claustrophobie, qui rappelle le calme exigé par la pratique de l’apnée, savoir que rien ne serait pire que de paniquer, ne pas oublier que c’est justement cet effort qui donnera toute sa saveur à la délivrance.

Quand le soleil se serre à la ligne d’horizon, toute la nature, tous les pompons de vie disséminés sur la poussière reprennent leur souffle. A cause des champs d’éoliennes, j’ai l’impression de faire le cow-boy dans un western californien d’après la troisième guerre mondiale. Mais à l’ouest il n’y a pas le pacifique, ici il ne faut rien attendre de la mer. A l’ouest, juste là, il y a le Pakistan. Ce n’est pas en trempant le soleil là-dedans qu’on va le rafraîchir. De nombreux avions de chasse patrouillent le long de la frontière, jouant à touche-touche avec l’espace aérien. Ca ferait presque peur tous ces types rivés à leur gâchette et à leur lance-missile dans tellement de coins du globe. Pas rassurants non plus les scorpions qui se mettent au frais dans les plis de la selle…

Etude de l’anatomie appliquée aux dromadaires, aux ossements blanchis par les multiples mâchoires du désert. Regrouper les squelettes dispersés, apprendre de tout ce que le sous-bois ici ne peut pas dissimuler. Le papier de mon carnet est tellement sec, croustillant comme une biscotte, on dirait qu’il va se briser. J’écris sur des feuilles mortes. Ma chemise est dans le même état. Idem les cheveux, bientôt la peau. Traces de sels minéraux là où la sueur sèche. Le désert n’est pas un ennemi agressif, il suit simplement son karma. Le tao du désert c’est de tout convertir au minéral. Nous avançons sous le soleil comme sous le regard pétrifiant de Méduse. Des jours de marche et il y a toujours des biquettes (à la vérité un peu casse-burnes) et donc un berger tous les deux kilomètres. Tout est relatif mais le désert est lui aussi à sa façon surpeuplé. Ça donne l’occasion d’avoir le style super cool du gars adossé à la dune qui partage le thé avec un type enturbanné, le genre de cliché qui sied à merveille dans toute biographie de vagabond qui se respecte…

Le vent de sud-ouest est tellement chaud, on dirait qu’ils ont fini par s’envoyer des bombes atomiques sur la tronche avec l’ennemi voisin. Impression d’être berger dans une explosion nucléaire. Intéressant de noter que les pastorales n’évoquent jamais les pets de chèvre; c’est pourtant l’un des principaux constituants du fond sonore. Pas mal d’oiseaux, tant qu’il y a des buissons. Certains vraiment petits, à la limite du colibri. Ordinaire délicieux de tchaï, de chapatis, de courgettes pimentées. S’asperger dans l’abreuvoir à bestiaux est une vraie célébration païenne. Je me sens plus souvent prince que paria. Forcément: aucun souverain sur terre ne peut prétendre à la fastueuse couronne dont nous couvre la nuit surpiquée d’étoiles. Je suis incapable de calculer ce genre de choses et donc de me mouvoir en conséquence, mais un chouette coup de pouce du hasard a fait que ce sont des nuits sans lune, ou avec rien qu’un filament, comme une veilleuse dans une chambre d’enfant. La voie lactée s’en donne à cœur-joie. Chaque petit lampion de cette fête galactique en cache cinquante autres. Au beau milieu de la nuit je me retourne à moitié conscient, cherchant à délester autrement mon squelette, à modifier certains points de contact douloureux avec le sol qui fait bien semblant d’être mou. Je me retrouve sur le dos, j’ouvre les yeux, à peine un clignotement, et ce pile au moment de voir passer trois longues étoiles filantes, véritable « cadeau du ciel »…

Traces de serpent tout près de ma couche au réveil. L’énorme rubis de l’aube noué dans le turban, l’astre solaire apposé sur le troisième-œil, nous suivons ce chemin absurde qui ne conduit qu’à la contemplation. Aller si profond et si longtemps dans le désert sans autre motif que de le visiter est relativement déraisonnable. Les locaux ne le font d’ailleurs absolument jamais. Finalement, balader dans une steppe aride balayée de vent étouffant avec un type qui est surtout concentré sur la bouffe et sur les moyens de se faire un peu de monnaie, qui prend soins d’un grand maigre à la gueule cabossée qui n’a lui d’autre but qu’une aventure contemplative pour pouvoir donner du sens à son existence, qui ne peut plus se justifier que par des raisons romantiques, par la recherche d’un combat que lui seul soit en mesure de gagner, qui sort du blabla juste assez prétentieux pour faire croire qu’il a un sens, le tout entouré de ce rien rempli de bergers, de ce vide fouetté par les ailes des éoliennes… ça me fait soudain comprendre vachement mieux Cervantes. Je valide en l’imitant tous les comportements et tous les arguments de Don Quijote.

Rêves extravagants, compilations d’images du jour et de 20 ans auparavant, espèce de caricature grossie des théories freudiennes. Songes savoureux comme des amers ou des choses torréfiées, mêlées de miel de manuka. La canicule plaque toute vie au sol sous sa grosse main brulante. Buffle mort il y a très peu de temps. Pas encore de vermine aux ouvertures. Un chien sauvage lèche sa panse comme pour ouvrir délicatement un merveilleux paquet cadeau. Le vautour a presque l’air timide de commencer le festin. Ce qui est cruel dans le désert c’est que la moindre dépression dans le terrain te rappelle un lit de rivière asséchée. Ton œil imagine partout de possibles bassins. Et même si tu sais pertinemment que c’est géographiquement impossible, le vent te fait sans arrêt penser que l’océan n’est pas loin.

Le désert c’est la terre débarrassée de ses décors. L’esprit a d’abord du mal à l’accepter. Puis il semble s’habituer au point que c’est l’inverse qui commence à inquiéter. Comment peut-on ne pas sortir transformé par une telle immersion dans le  néant? Comment considérer la « normalité » après avoir goutté à celle-là? Les traces de vie sont comme des chiures de mouche sur un mur blanc, elles ont tendance à accentuer la sensation de vide en lui donnant davantage de profondeur. Le désert c’est pour les hors-la-loi, pour les contrebandiers, les paumés, les pirates, et les poètes, qui partagent décidément assez souvent les mêmes espaces…

Le désert du Thar n’est certes pas aussi dépourvu et désolé que le grand seigneur Sahara; mais les pensées qu’ils font surgir peuvent certainement se comprendre et se partager, au moins et surtout métaphoriquement. Y a-t’il d’ailleurs quoi que ce soit qui ne soit pas métaphorique dans ces mondes-là? Les mots de Théodore Monod n’ont pas cessé de m’accompagner durant toute la journée:

« Il n’est rien d’accablant comme de voir, de l’endroit que l’on quitte, l’endroit où l’on sera le soir ou le jour suivant… sans rien entre… »

Dunes du Mogol. Désert du Thar. Rajasthan. Inde. Mai 2016

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