163 Les passe-droit du désert

Le propre du désert c’est de te convaincre qu’il a tout envahi, qu’il s’est insinué absolument partout, qu’il n’existe plus que toi et lui. Duel sans témoins, danse risquée avec l’absence. Le désert dans ton sac, dans ton thé, dans tes tripes, le désert résident de tes pensées, de toutes tes phrases. Tu deviens sable, mais personne ne t’a enseigné à « penser sable ». Tu crains d’être statufié parce que tu n’es pas préparé mentalement pour devenir statue. Et dans le silence où le sang pompe tellement fort à tes tempes que c’en est presque douloureux, dans cette immense dépressurisation qui repousse tes tympans dans l’autre sens, naissent très vite des hallucinations. Le vent te cuit les yeux. La lumière est telle que je n’arrête pas de croire que j’ai perdu mes verres tintés. Toutes les humeurs du corps sont proches du point d’ébullition. Même ton nom te semble difficile à écrire. Tes pensées gazéifiées occupent tout l’espace à disposition et c’est évidemment beaucoup trop pour ne pas avoir certaines conséquences sur l’encéphale.

Je ne suis plus que l’extrait de moi-même, je me sens nu, dépouillé, je réalise à quel point le désert te déshabille. Tu m’étonnes que les ermites rendus moitié fous par le jeûne aux tiges amères, tabassés par l’insolation constante et par l’épuisement profond qu’elle provoque, aient « reçu des visions » « entendu des messages »… Après même pas quatre heures dans la steppe flouée par le vent on dirait déjà que les mouches te causent ou que tu comprends les discutions des brebis.Tu ignores superbement des bruits bien réels mais tu fais grand cas de ces voies imaginaires qui se glissent sous le turban qui te cercle le crâne, dans le monde clos de ton nœud de tissus. La houle des chameaux t’hypnotise aussi sûrement que les enchevêtrements d’épines. J’imagine qu’après quarante jours comme ça tu dois être en mesure de croire en à peu près tout, et d’abord en les échos qui rebondissent dans ton occiput et dans ta matière grise mise à fondre comme un bout de lard sur une poêle en fonte. Si en plus tu croises le vieil hindou qui est de mèche avec les caravaniers pakistanais pour te vendre des tablettes d’opium…

Une formation de corbeaux me rappelle en négatif les constellations de la nuit passée. Sur les dunes encore incroyablement humides au matin je chemine mollement au milieu du labeur des scarabées bousiers, entre les empreintes de reptiles. J’ai l’impression qu’évanoui par la fatigue j’ai manqué de profiter des vagues nocturnes vite absorbées par l’aube naissante. Très vite recommence à couler la rivière fantôme qui nous suit tout le jour: le flot de sable fin court sur les dunes, se jette dans le souvenir d’une mer d’un autre âge dont restent quelques coquillages, éclats d’amandes blanches dans le miel blond du sable.

Le sens de la vie va très clairement de l’avant. Le sens de la vie est inscrit sur le dos des guêpiers, le sens de la vie est pourtant clairement expliqué par la langue artisanale des termites, le serpent l’a marqué cette nuit sur le carré de sable qui me sert de lit. Le sens de la vie, presque sûr qu’il est indiqué juste derrière la dune suivante, ou peut-être celle d’après, ou encore après… il y est sans doute écrit: « Continue, toi qui a longtemps cheminé, continue, continue, continue de continuer… » Quand tu ne sais plus où aller, choisis la mer ou le désert, et laisse-toi porter. Sueurs froides par 45 degrés. L’engourdissement physique cède la place à des perceptions moins courantes. Effets psycho-actifs de l’absence de substance. Mollesse compensée par l’extase. Légère distorsion du champ visuel. Hébété, séduit par de simples choses, fasciné par des courbes qui ne terminent jamais vraiment le croquis. Amour platonique pour un peu tout ce qui n’est pas humain. La teinte des dunes change à chaque demi-heure, impossible de décréter solennellement quelle est leur couleur exacte. Le désert a des droits que n’ont pas les autres territoires. Un pouvoir pour compenser le manque de ressources, énorme recueil de secrets. Bien des choses resteront entre le désert et moi…

Les selles posées au sol font penser aux restes squelettiques de nos chameaux. Même sérieusement entravés ils boitillent sur des kilomètres et les retrouver est en soi toute une aventure. Leur désobéissance est cocasse, ils te regardent avec un air hautain de « je n’ai pas besoin de toi » avant de se fondre dans le paysage. Il faut orienter ses recherches en direction des points d’eau ou de ces arbres aux fruits légèrement sucrés. C’est mon guide qui s’y colle, moi ils ne risquent pas de me suivre, ils doivent bien sentir que si ça dépendait de moi ils dormiraient solidement attachés. Durant cet instant de comique répétitif qui donne aux jours leur routine si particulière, j’en profite pour me laisser fouiller au corps par la folie.

Dans le désert, pareil que sur un navire, on a l’impression que c’est permis de devenir doucement dingue, que c’est moins dangereux, que les règles du jeu ne sont pas exactement identiques, que le dosage de démence et de bon sens, d’humilité et d’hérésie, n’a pas partout les mêmes proportions. On se dit qu’il sera toujours temps de retrouver l’équilibre sanitaire de son esprit en reprenant pied sur des terres plus adaptées au bon sens. Je souris en pensant à suivre des chemins différents, à encore chambouler ma vie pour qu’elle continue de me surprendre ainsi. Je trouve mes cas de conscience très mignons. Je vois mon existence depuis des points de vue tellement variés que je ne peux que m’en émouvoir. De drôles d’idée recommencent à me tourner dans la tête, dans ma caboche mise à vaporiser sur la grande cuisinière du désert. « Demain je détruis tout… Sitôt rentré (ou sorti, on ne sait plus) du désert, je repasse un coup de niveleuse sur mon existence. Je ne m’arrêterai qu’à un pas du tombeau, et je saurai alors tellement bien me mouvoir que peut-être je le contournerai. » De drôles d’idées, ouais, encore que l’étrangeté soit toujours discutable…

Ces « drôles d’idées » ce côté délinquant, illogique, dont on m’a souvent affublé, ces façons que j’aurais de gâcher mes chances, d’être inconséquent ou pas raisonnable, ont souvent fini par constituer les plus belles articulations de ma vie. Voilà une technique bizarre et inusuelle pour mener sa barque de manière absolument absurde: Contrairement à tout ce qui est préconisé, prendre des décisions capitales justement sous le coup de ses émotions les plus perturbantes et si possible en étant dans un état second. Procrastiner jusqu’au bord du précipice. Ne faire ses choix qu’une fois le cerveau gorgé d’endomorphines. Se décider en se relevant à peine d’une tempête éthylique, en revenant du cimetière, au plus vif de la plaie, en pleine insolation mystique, ne rien signer que sous hypnose. (Le monde serait plus rigolo si l’on trinquait jusqu’à se soûler avant de conclure un contrat et non après.) Je trouve d’ailleurs que ça ressemble un peu aux techniques de divination antiques. Puisque l’on est bien conscient qu’il est impossible de maîtriser le hasard en état « normal », on tente de le faire par le biais de la transe extatique, on demande aux devins de jeter les dés à notre place, que ça ne peut pas être pire que de le faire comme si de rien n’était. On offre sa part au diable pour, au cas où, avoir toujours une excuse à donner à nos manquements. Aller dans le désert c’est aller consulter l’ermite maigrichon et moitié taré que l’on a tous au fond de soi. Un peu de magie là où la raison n’apparait plus d’aucune utilité…

Pour le moment, repousser les fourmis qui pénètrent partout comme un sable vivant, respirer lentement ainsi que dans un sauna, baigner ses intérieurs d’eau chaude, mâcher les gousses de ces espèces d’acacias. Vertes, elles font violemment saliver. Mûres, elles ressemblent à du haricot vert. Sèches, on dirait de petits biscuits légèrement sucrés. Les chameaux en engouffrent des quantités impressionnantes. Je trompe la chaleur en écrivant contre le dos de la sieste. L’écriture ressemble un peu à une sécrétion. Les mots, les phrases prennent forme comme se forme un mucus. Des axiomes des neurones suppure une sorte d’encre, dont mes mains terminent d’étaler les pigments pour les mieux faire sécher, pour que durcisse et se stabilise le ciment du discours. On serait parfois près de penser que l’inspiration est un processus hormonal, qu’il pourrait fort bien n’y avoir que des explications chimiques à tout ça. Cela n’enlève rien à ses effets exaltants…

« Nous vivons avec des pensées qui, si nous les éprouvions vraiment, bouleverseraient toute notre vie. » (Albert Camus)

Gîte de sable. Avenue du Soleil. Désert du Thar. Rajasthan. Inde. Mai 2016

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