164 Les raisons de s’agenouiller

Je ne veux pas être « dans » le coup, pas plus que rentrer « dans » le rang, ou bien traverser « dans » les clous. Dans le doute je ne m’abstiens pas, dans le meilleur des cas je m’arrange toujours pour obtenir encore mieux. Je me tiens hors d’atteinte, en garde haute, hors de prix, impossible à étiqueter, pour les tarifs: nous consulter… Pas question qu’on me trouve dans la merde ou le désarroi; j’exige de rester hors de moi, hors de contrôle, fuera de juicio, out of my mind, fuori di testa, sur le canapé de la belle étoile. Je ne te prendrai jamais dans le lit ni dans les foutues règles de l’art, je désire être initié hors du cercle, être hors-service, out of order, désobéir, sortir du cadre, dépasser dans la marge, apprendre à être incontournable ou n’être justement plus qu’un contour avec plus rien à l’intérieur. Passer hors des sentiers battus, hors des ornières, hors de la norme, ne pas me faire enfermer dans les délais impartis, dans le genre, dans l’idée, dans l’ensemble ou dans la mesure du possible. Je veux me rendre impossible à délimiter, à limiter, à imiter, mobile comme une balle, comme un kilo de plume, un missile sans adresse, mélange de projectile et de caresse.

Dessinez-moi contre une porte de sortie, immortalisez moi à l’extérieur, ne vous souvenez jamais de moi entre quatre murs. Maudissez-moi ou honorez-moi, n’importe, mais faites-le face à la mer. Faites en sorte de laisser mes humbles particules pour toujours en suspend, que rien de moi ne termine en flacon, en coffret. Je compte me réincarner en lumière, en senteur, en sillage. Je suis trop volatile pour perdurer… « Il est de forts parfums pour qui toute matière est poreuse… » (Charles Baudelaire)

Je pense avec tendresse aux joies que peut apporter la douceur du foyer, comme qui se souviendrait de la foi qu’il a de longue date abjurée. Moi, dans l’histoire des trois petits cochons, je trouvais toujours plus cool la maison de paille. Il me semblait génial de pouvoir la démonter rien qu’en soufflant dessus son haleine de loup. J’essaie de me laisser convaincre un minimum par la « vie construite en dur ». Mais la phobie de la routine me pince les testicules et me frictionne la moelle épinière. Rester un peu, oser tenter une très longue étape… Il fallait trancher la question, je viens de m’inscrire pour un cours de onze mois au même endroit… Un genre de marathon temporel à mes yeux. Bizarre de lire « élève Téo » sur une facture. Je crois que cinq mois avant j’ai déjà le stress de la rentrée… Il faut dire que la dernière date de dix-sept années en arrière! Bizarre bien sûr tout ce que ça implique: sale coup pour le gitan au fond de moi. Je vais essayer de lui rester fidèle, ne pas tout oublier de notre relation exceptionnelle.

Mais bon, c’est cela notre grand pouvoir, notre plus épatante faculté: la décision. C’est pour ça que cela nous perturbe de décider, de passer à l’action. Instinctivement nous ressentons bien que ce que nous faisons au moment de réaliser une décision est un acte de pouvoir, une manipulation très puissante de la potion de l’avenir. Nous sommes tous apprentis sorciers lorsque nous choisissons, lorsque nous décidons des ingrédients que nous mettrons dans le grand malaxeur du destin. Ce qui est fort, ce n’est pas tant ce que l’on décide, c’est d’être subrepticement conscient de ce que cela tient beaucoup à nous d’assaisonner correctement le futur, d’apprendre à apprécier ce goût indéfinissable du libre-arbitre dans l’arrière gorge…

Bah! De toute façon observer sa destinée depuis l’Inde n’est pas commode: Les images arrivent déformées, colorisées ou ternies par la distance. Tu te sens comme vivant avec des filtres photographiques sur la rétine, avec des lunettes en vitrail. L’aventure, c’est ne plus rien savoir, mais tout faire comme si l’on savait…

Quand je pense qu’il y a des pays où le problème c’est de faire sécher sa lessive. Ici ce serait plutôt de mouiller le linge. Paraît que chez les riches ils ont même des refroidisseurs d’eau pour la douche! (Les citernes noires sur les toits sont de véritables marmites.) Forcément tous ces gadgets et la kyrielle de climatiseurs tirent tellement sur le réseau que le courant saute invariablement au moment le plus chaud, et tout le monde retombe à l’âge de l’éventail et de l’eau tiède. Lorsque le ventilateur s’arrête il monte en toi une peur primaire, primate, animale, celle qui te vient lorsque la nature te montre sa force. Impossible d’ouvrir la bouche sans évoquer la chaleur. Même les locaux sont accablés. On essaie par tous les moyens d’économiser les mouvements, on voudrait pouvoir faire cesser tout son métabolisme. On dirait que le soleil s’entraîne pour le jour où il se décidera à consumer le monde.

Jaisalmer, son fond sonore, ses reflets mielleux, sa position d’avant-poste dans le désert, ce grand rassemblement d’impulsions sensorielles me donnent des envies de musique, de célébrations, de bacchanales. Le pouvoir qui monte ici est trop puissant pour le laisser s’accumuler. Envie de régurgiter tellement de nourriture spirituelle. Peut-être est-ce d’avoir pour voisinage immédiat des terres où rien ne garantit la survie à court terme. Ou d’avoir vu passer tellement de carcasses depuis le siège à bosse de ma monture. Ou serait-ce que le nerf artistique est surexcité par les motifs et les reliefs, qu’on se sent tous à l’intérieur d’un Delacroix, que l’on voudrait jouer la sérénade sous chacun de ces balcons divinement ouvragés, que ça vaudrait la peine même si aucune de ces longues brunes au regard de hyène ne s’y penche. On voudrait chanter la beauté pendant des heures devant les sublimes moucharabiehs de pierre. L’inspiration pousserait le diaphragme seulement d’espérer qu’à l’une de ces ouvertures où tout fut fait pour que rien n’apparaisse, peut-être s’attardera une splendeur à peine plus épaisse que la soie qui la couvre, qu’elle nous jettera un regard rapide, presque agacé, que le reflet de l’une de ses boucles nous lancera un éclair en plein cœur et nous laissera à jamais avec le manque d’elle, avec la douleur en creux du fantasme, dans cette géode au milieu du thorax où vont cristalliser les amours impossibles.

Jaisalmer, banc de sable sculpté par le retrait à jamais des eaux. Saillie d’un récif corallien encore chaloupé par le va et vient de marées immémoriales. L’œil s’habitue à ne pas trop zoomer sur les détritus, ou à les intégrer au concept de la cité. Les ordures deviennent traditionnelles, presque touristiques, même si l’on s’en passerait volontiers. Elles jaillissent depuis ces même fenêtres depuis des lustres, s’empilent comme les siècles autour des murailles de la forteresse, formant un cône de déjections, terrains dérapant infectieux, premier rempart contre les assaillants. Nonobstant ses défauts, la ville semble avoir été fortifiée pour t’empêcher d’en partir. Je file avant que la cage dorée au sable fin ne m’absorbe de manière irréversible.

Le crépuscule s’empare de Jodhpur. J’assiste à son assaut depuis la terrasse qui domine la médina. La lumière extatique diminue à mesure que percent les fleurs des bulbes électriques. Des centaines de muezzins lancent à l’atmosphère l’appel à la prière, l’appel à se prosterner pour montrer que l’on sait gré à ce grand tout auquel on a encore chipé une journée. On est préoccupé par la canicule. Tout indique que la mousson tardera à venir. Aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir passé une ceinture noire dans l’art de résister aux températures: Nous aurions atteint ou dépassé les 50 degrés… Assez peu d’alertes à l’hypothermie… Quand tu arrives à de tels niveaux on devrait te remettre un certificat pour avoir un accès privilégié à Djibouti, Tamanrasset ou la mer morte, des bons de réduction dans la vallée de la mort, un diplôme de résistant pour l’exhiber à El Azizia. Sentiment de lutter jour et nuit simplement pour maintenir ses fonctions vitales à un niveau supportable pour l’organisme. Un tambour se met à claquer, à l’autre bout de la mer de toits les cris de joie des gamins lui répondent. Un vendeur de rue fait tinter une grosse cloche au son de métal brisé. Le vent insiste à te prouver qu’il ne cessera pas un instant d’être chaud, que la nuit, inapte à rafraîchir, n’est qu’une phase différente de la même énorme cuisson à laquelle nos viandes sont soumises. Je m’effondre tel un sac rempli à craquer de photons. Les cris des joueurs de criquet empiètent sur le seuil de mon sommeil. La chèvre de l’hôtel s’est couchée contre ma porte. Je voyage en Chagall, tous les orientalistes me tendent des croquis du fort, les grands ancêtres reconnaissent le désert dans les formidables arabesques des objets précieux. Je pense au lit des dunes et aux divans du harem, je plane au-dessus des remparts dans les bouffées du grand incendie de la terre. Jodhpur s’est peinte en bleu pour ne pas oublier la mer, et moi je me demande: l’instant a-t’il du sang, ou de la sève?

“Décrire les passions n’est rien ; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère.” (Lautréamont)

Jodhpur. Rajasthan. Inde. Mai 2016

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