165 Culture incontrôlable

Après tant de monstro-cités vibrantes sous les ordres de la lumière énorme, Pushkar fait l’effet d’une oasis. Quelques taches de verdure, des collines qui simulent vaguement la fraîcheur, un peu d’eau dont la présence aide surtout à se souvenir qu’elle n’a pas disparu d’absolument partout. Mais les oasis ne sont jamais le paradis tendre que l’on s’imagine: les prédateurs aussi doivent s’abreuver. On ne peut pas non plus oublier un seul instant le désert qui nous cerne comme l’embrassade létale d’un animal sympathique mais trop puissant. Les oasis sont des ilots de pirates et de plaisanciers, des rochers où s’accroche la résistance, entourés par le flot tremblant des vagues de chaleur. Le désert est une mer que l’on traverse en passant par le fond, où les navires vont au pas. Je pense aux toiles de Salvador Dalí, à certains horizons calcinés où se forment des silhouettes dont on ne sait si elles sont de chair ou de roche.

Ah! Les heures faciles, celles du renoncement assumé, du farniente, quand même l’inspiration ne vient pas déranger, quand un affaissement en vaut un autre, quand rien ne prétend se présenter au comptoir des travaux en cours. L’équipe de procrastinateurs se démène pour ne pas sombrer dans l’excès d’action. Panégyrique de la nonchalance. On le sait bien que le monde est tout entier à refaire: tapis dans la tranchée de la piscine nous attendons patiemment les renforts.

Je me déplace avec précautions, comme si les parois de la terre étaient urticantes. Le point commun de toutes les routes, c’est d’être sans issue. Nous nous échappons par la cheminée du shilom, nous suivons le trajet de la fumée, guidés par l’encens qui sait le chemin des cieux, qui sait passer des sinus aux mystères sans jamais cesser de monter. Adultes irresponsables, adultes consentants aux conditions exceptionnelles, grands débutants en certitudes, nous excellons dans l’art de ne plaire à personne. Les promesses non tenues en laisse terminent à la fourrière avec les idées noires et les remords amers. Nous sommes pardonnés par nos pairs, les rédemptions sont soldées à 50%, moitié prix au kilo de pêchés capitaux, et la pleine lune comme un pourboire laissé par le jour incandescent.

Si je dis de Jaipur que c’est une cité surpeuplée, étouffante, avec autant de klaxons que d’images par seconde. Si je dis que sa bande-son est une espèce de techno du cinquième millénaire samplée vingt-cinq fois sur elle-même, que la surenchère généralisée rappelle un serpent cosmique qui ne cesserait pas depuis dix mille ans de se bouffer la queue. Si je dis encore que la mêlée est indémêlable, qu’à bien observer je peux comprendre que l’on puisse croire en des êtres à six bras, à encéphale éléphantin, montés sur des vaches ou des rats, on va penser à raison que je me répète: Mais c’est que l’Inde elle-aussi se répète, se réplique et radote, remue son bouillon de culture à ne plus savoir où se mettre!

Les vivants et la pierre ont des teintes identiques. On serait tenté d’enfiler un scaphandre autonome pour traverser les bazars sans risquer de suffoquer. Les travaux du métro éventrent des cloaques, soulèvent les strates de soixante siècles d’ordures et d’écoulements douteux. Les forts militaires, les épais remparts et les précautions policières n’ont pas protégé la capitale contre elle-même. La ville rose est crasseuse comme la paume d’un mendiant. L’émulsion de l’humanité sort du saladier, la terre est saturée, et ceux qui continuent de ne pas croire en l’apocalypse n’ont pas vu l’aube se lever sur la gare de Jaipur. Ils n’ont pas aperçu en passant les quartiers qui ressemblent à des décharges. On n’a pas essayé sur eux en six minutes toutes les arnaques imaginables, toutes les façons possibles d’essorer son prochain sans se soucier un seul instant du regard des dieux théoriquement omniprésents. On observe de loin, avec les œillères de la hauteur; chacun laisse à son suivant le soin de résoudre l’insolvable. La décadence devient pittoresque, la gangrène du globe est étonnamment photogénique… klaxonnez si vous trouvez le monde invivable!

Et pourtant tout cela tient, se retient, se maintient tant que possible. Jusqu’ici rien ne va vraiment bien mais on fera avec. On fera avec des enfants privés d’espoirs, on en fera jusqu’à ce que l’un d’eux pousse un bouton pour tout effacer. On fera avec la misère urbaine, avec la guérilla de la globalisation, avec les paysans qui tentent saison après saison de convaincre les cailloux de produire encore de la nourriture. On laissera faire, on laissera tomber, on lâchera la faucille, on lâchera le marteau, et le déluge sera un véritable soulagement… Les sadus pieds nus côtoient les femmes de luxe, talons plantés dans le taxi. Les vaches, les singes et les indigents terminent les miettes à même le sol. Les bons, les brutes et les truands empruntent la même barque. L’Inde impressionne en ce qu’elle se supporte elle-même, qu’elle endure avec le sourire une surdose aussi universelle. Moi, au bout du premier trottoir, je serais déjà enclin à déclencher une attaque nucléaire généralisée. On a eu bien raison de me réformer du service militaire: le psychiatre de l’armée n’était peut-être pas si con finalement!

Agra: quelques perles architecturales sur un corps en putréfaction. Un genre de momie piquée de parures, toute infestée de parasites. Le Taj Mahal, ultime tentative pour rendre attrayant notre monde aux yeux d’une âme en train de le quitter. Dans le braséro où grille la rivière, où nous nous réduisons tels des cubes de beurre, la pierre blanche du « baby Taj » (petit nom du mausolée d’Itimâd-ud-Daulâ), plus encore que le luxe, semble vouloir évoquer la fraîcheur. On a taillé ce tombeau époustouflant dans une glace au yaourt pleine d’éclats de pistache, de cacao, de noisettes, d’inclusions de fruits confits, d’arabesques en fruits secs. La double muraille du fort qui domine la ville ne suffit pas à dissimuler ses trésors somptueux, ses palais ouverts sur le panorama d’un royaume qui a probablement fait partie des plus formidables. Le grès rouge et le marbre livide rivalisent de finesse, s’entrelacent, se repoussent, se superposent comme un mille-feuille sur les jardins. On s’imagine les lieux en costume d’apparat, avec les tapis, les tentures, les toiles en fibre de coco humectées d’eau parfumée, les ouvertures où les courants d’airs se refroidissaient en traversant de petites cascades artificielles, les aires enherbées où trainaient, lascives, les concubines imprégnées d’opium. On voit les cuves de pierre, les jarres en argent, les objets intégralement ciselés. On pense au harem où cliquetaient les bijoux, aux soieries, aux soirées, aux excès des réceptions sensationnelles. La salle du trône est en terrasse, la maîtrise de l’artisanat est partout prouvée, le luxe invraisemblable. Forcément, le contraste avec les bas-côtés purulents est l’occasion d’un choc supplémentaire…

“Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir doit rester dans sa chambre et casser son miroir. » (Marquis de Sade)

Varanasi. Uttar Pradesh. Inde. Juin 2016

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