166 Mille jours de voyage

Overdose à Varanasi. Saturé par l’effet surprise. Quand tu observes la ville depuis les toits tu as du mal à croire que l’on puisse y exister, que l’on puisse fourrer une telle masse de gens dans les angles morts des habitations. C’est pourtant l’un des plus anciens sites où l’activité humaine ait fait rage sans discontinuer au cours des siècles, jusqu’à en perdre le compte. Un genre de condensé d’histoire où tout s’est mélangé sans que personne ne cherche à s’embarrasser avec la logique.

L’homme livré à lui-même, bloqué, perdu en chemin vers lui-même, l’homme terrassé par sa propre impuissance, l’homme un peu comme quand il n’y aura plus que lui, quand l’intégralité de la terre sera conquise par sa multiplicité. La vie perce partout tels des bubons de peste, au milieu du tumulte on n’entend pas crier que c’en est trop. La dévotion ne sert plus qu’à appeler au secours. Tout est construit de catastrophes imminentes qui jamais ne viennent.

Le Gange ici pourrait tout aussi bien être le dernier précipice avant la fin du monde, les douves derrière lesquelles se terre la vie tremblante, l’ultime limite avant l’enfer… si limite il y a… Mais on marche au bord du gouffre depuis tellement d’années que l’on a appris à s’y faire. Le fleuve sacré charrie les cendres et les escherichia coli des êtres aimés. On chie où l’on se douche, on s’abreuve juste là où flottent les restes et les déjections de ses semblables, on promène à la rame dans l’eau de rinçage d’une salle d’autopsie. Jamais je n’avait côtoyé le Styx d’aussi près.

Avec le soir les cérémonies frisent l’hystérie collective, parce que la foule des assistants surpasse tout ce que l’espace physique, sonore ou mental peut avoir à offrir. Les centaines d’embarcations s’entrechoquent à la lueur des crémations qui ne cessent jamais jour et nuit. Les vendeurs de chips et d’offrandes rituelles sautent de barque en barque. Les marches des ghats semblent s’enfoncer sous le poids des pèlerins, des badauds, qui souvent se confondent. Tourisme et lessive des péchés, selfies avec la faucheuse. On baise les pieds des sages qui préfèreraient un sandwich et un petit coup de gnôle en signe de dévotion. On t’offre d’acheter toutes les drogues et tous leurs dérivés connus à deux mètres des temples, brown sugar et grand godets de lassi en entonnant des om nama shivaya presque scandaleux dans ces réunions démoniaques. La friture et les moteurs se répondent, on s’égosille pour t’inviter à te faire plumer, les flics balancent des coups de bâton pour justifier leur complète inutilité, la surdose de sensations produit une sorte de synesthésie désagréable mais hypnotisante. La vision est marquante, pareil qu’un fer rouge…

On se demande bien comment les ruelles et les bâtiments peuvent contenir un tel tumulte sans s’effondrer, comment les intestins, même aguerris, peuvent absorber cette eau sans que se déclenchent des vagues incontrôlables de septicémie. On se demande comment on peut encore oser lancer ses filets (et ce que l’on peut bien espérer pêcher…) à cinquante mètre d’une morgue industrielle. Comment les vaches peuvent-elles produire du lait en se nourrissant de sacs poubelle et de bouts de carton imprégnés de jus répugnants? Comment peut-on supporter d’être tâcheron au ghat de crémation, à remuer 24h/24h les restes de corps plus ou moins bien calcinés, marcher sur des molaires et des charbons de fémur entre les jus de cuisson et les vapeurs funestes? Comment peut-on être voisin de ces incinérations à ciel ouvert, de ces panaches perpétuels de fumée lourde où grésillent les graisses des trépassés, de la file de défunts qui patientent ficelés comme des rôtis à l’armature des bûchers, du refuge où attendent leur tour ceux qui se savent sur la liste de la camarde, sorte de dernier caravansérail sur le chemin des résurrections, la fin de la traversée du désert, le dernier gîte-étape avant de se présenter à une autre étendue? Si l’on se demande comment on peut vivre entouré de rituels funéraires, de toute la compagnie désordonnée du cirque de la mort, avec ses clowns fantasques, ses illusionnistes habiles, ses bonimenteurs, ses acrobates spirituels; si je peux comprendre que l’on désire mourir sur les dernières marches avant le nirvana, je me demande surtout comment on peut encore raisonnablement accepter de naître ici…

Le petit matin se fraye un chemin entre les mailles des vieux quartiers avec une résignation obstinée. Gare de Bénarès: partout des gens étalés comme des galets sur une plage, des gens attroupés, à croupetons, ramassés, amassés, entassés, comme au soir d’un exode. Plus encore que de rechercher désespérément la nature, on dirait que c’est la nature elle-même qui me cherche pour me sauver, qui me tend ses branches secourables. Quand on a vu des milliers d’hommes on ne pense plus qu’à voir des arbres. Mon dernier sursaut de forces me sert à m’enfuir vers mon ultime étape.

Les vivants se fixent aux voies de communication comme des mollusques à un récif. Promiscuité dehors, promiscuité dedans. Les wagons sont bondés tel un boa repu par une proie trop grosse. Le train étire laborieusement ses grosses vertèbres de vieillard, marque un arrêt chaque fois qu’il atteint les trente à l’heure. La campagne sèche ouvre son dépliant de situations cocasses ou affligeantes. On monte de superbes petites capitelles de bouse, marquées de décorations tribales pour oublier que c’est de la merde. On excave à la houe d’immenses parcelles d’argile, abaissant le niveau des terres pour élever des murs. Autour des sites de production se créent des villages de creuseurs, de façonneurs, de cuiseurs, de transporteurs. Leurs abris précaires se distinguent à peine des empilements de briques. Les vendeurs de thé animent le sombre couloir ferroviaire qui commence son interminable traversée de la nuit. Les bas-côtés disparaissent doucement derrière la vitre. Mon reflet bat rythmiquement la campagne, transporté par la longue insomnie de l’errance. Le parfum du final, le goût encore discret mais inexorablement croissant des au revoir commencent à se faire sentir à chaque pas, à chaque bouchée.

Je m’adosse aux premiers contreforts de l’énorme massif himalayen comme un titan s’accommoderait contre un rocher pour faire un somme, d’une main caressant le Gange, les talons dans le golfe du Bengale. Il y a des instants importants dont les voyageurs parlent pourtant assez peu, des moments qu’ils gardent pour eux. A chacun son jardin secret, ses ronces et sa réglisse. Pour ma part évoquer les tous derniers jours d’un voyage est aussi pénible que de faire ses adieux. Le final est passé sous silence, exécution au silencieux. Réunion secrète sous le couvert des plus hauts sommets. Huis clos avec le soleil triomphant, avec les éclairs olympiens, avec le Gange en majesté. Je doute qu’une semaine de bains répétés suffise à me rincer de tous mes pêchés. Tout sacré qu’il soit le fleuve n’en est pas moins glacé. Chaque immersion est un choc pour tenter de me réveiller, pour me sortir de la folie locale et de mes démences intrinsèques.

Il me semble merveilleux de terminer une si longue histoire de vagabondage sur les rives du Gange, comme s’il n’avait jamais pu en être autrement, comme si le destin avait subitement quelque-chose de parfaitement logique. Trois ans de déambulations loin de tout et de tous, surtout à l’intérieur de moi. Je me sens, à mon humble niveau, moi aussi un peu Siddhartha, discernant dans l’énorme orchestration du monde un aum grandissant qui tout à la fois m’attriste, m’émeut et me transporte. En arrivant en Inde j’ai jeté un anneau symbolique dans l’atmosphère; en retour voici que le fleuve m’a offert un bracelet en bronze. Des cercles précieux pour marquer des cycles… J’ai l’impression de mourir un peu moi aussi à ma façon sur ses rives, de lui laisser une partie de mes cendres, de devoir me préparer maintenant pour une résurrection incertaine. J’ai envie de rire aux éclats ou d’éclater en sanglots; je marche au bord du vide en moi-même; je suis vraiment très très curieux et j’ai vraiment très très peur de ma prochaine incarnation…

Sur le plan fixe de la rivière en mouvement apparaissent les noms des personnages principaux de mille jours de voyage. Il y a toutes les héroïnes dans l’ordre de disparition, les sept milliards de figurants, les lieux de tournage, les remerciements. Il y a les cascadeurs, les maquilleurs, les habilleurs, les techniciens, la logistique, les transporteurs. Il y a les ingés son, la lumière, les effets spéciaux, les caméras, les décors, les monteurs, les assistants, l’énorme bande sonore. Le script est tiré d’une histoire vraie, inspiré de faits bien réels, à suivre, à oublier ou à continuer… Le Gange, mighty Ganga, rien que ça! Il ne fallait pas moins comme fond d’écran pour faire défiler lentement le générique de fin…

« Deux morceaux de bois qui flottent se rencontrent sur l’océan… et l’instant d’après se séparent. De même ta mère et toi, ton frère et toi, ton fils et toi. Tu l’appelles ta femme, ton père, ton ami, mais ce n’est qu’une rencontre sur le chemin. Ce monde est une roue qui tourne, un passage dans le grand océan du temps où nagent deux requins: la vieillesse et la mort. Rien ne dure, pas même ton corps, aucun lien ne résiste au temps. En ce moment tu ne vois pas tes ancêtres, et tes ancêtres ne te voient pas. Tu ne vois ni le ciel ni l’enfer. Qui font le vent, le soleil, le feu, le jour, la nuit, les étoiles? Tout est fixé dans cette création diverse dont la cause n’est pas comprise. Nul ne reste, nul ne revient. Plaisir, douleur, tout est fixé par le destin. Ce que tu désires, tu l’as. Ce que tu ne désires pas, tu l’as. Personne ne comprend pourquoi. Rien ne garantit le bonheur de l’homme. Qui suis-je? Où irai-je? Où suis-je? Pourquoi? Et sur quoi devrais-je pleurer? » (Mahabharata)

Rishikesh. Uttarakhand. Inde. Juin 2016.

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