167 Ne répondre de rien

L’Asie n’est pas à recommander pour les blasés: l’absurdité de l’existence est là-bas trop palpable. On se laisse vivre, ou l’on se laisse mourir, et à force on ne sait plus trop faire la différence. Le sourire d’un enfant te plie en deux comme un coup de poing dans le foie, à deux pas les corbeaux ricanent, et il n’est rien qui se puisse raconter de ce que l’on peut se promettre entre deux de ces vagues de sur-réalité.

Croire que l’on voyage en regardant des documentaires télé c’est comme de croire que l’on se nourrit en lisant des livres de cuisine. Pour ceux qui ne s’en sont jamais allés, les récits de voyage sont comme des vidéo porno pour un puceau. Abstraits, sans fond, inconséquents, insatisfaisants, tout juste bons à provoquer des envies. Alors on organise un peu son silence et ses cris, on met l’aventure au tiroir, on intériorise toutes ses explosions, on devient mystérieux par manque de temps et de contines, on devient le dragon gardien d’un trésor de détails, on continue sur sa lancée, à une cadence que les autres n’ont jamais su et ne sauront jamais.L’Europe et le gros grand gras retour de bâton, les coups de matraque de la nation jalouse de tellement d’autres. Heureusement qu’il y a le sud, la peau sèche des collines hérissée de pins. Les bateaux pointus alignés sur le beau ventre dansant de la mer, escalier de couleur vers les bas-fonds: La Ciotat millénaire se réveille en grinçant du port, étire ses amarres à ressort. Le tremblement des cigales nous rappelle que l’on peut frissonner, que les mouvements perpétuels sont ceux qui durent le moins.

Je me sens gagné par l’âge qui ne rapporte rien, ridé par tant et tant de tourbillons, écroulé par les éboulis et blanchi par la lumière blanche. Je suis marqué par l’érosion des siècles entamés et jamais terminés, j’observe des varices qui m’indiquent les chemins que je n’aurai pas osé prendre. Je mets des glaçons transparents dans ce jaune un peu trouble pour avaler l’angoisse sans grimacer. Il y a des troncs d’arbre dans l’eau, un bateau dans les branches, un mouton noir dans le troupeau, des adieux dans tous mes écrits. Partout des références au sexe, le volume occupé par mes instincts, le rôle crucial des intestins. La lutte inégale entre la chair et la chaux, ces flammes qui ne sont plus foutues de purifier. Il y a de la misère plus qu’il n’en faut, de la violence à tout propos, et moi qui ne pense plus qu’à jouer du saxo, à me foutre royalement d’un peu tout et d’un peu tout le reste.Arrangements dérangeants, entités dérapantes. Jeu de rôles dans les hauteurs pour remplir de gros ballons d’éphémère. Les arceaux des embruns auxquels s’est suspendue ma certitude. On a parfois bien du mal à cohabiter moi, mes intensités et tout ce vide qui me traverse. J’ai étalé le dérèglement écrasant de ma logique sur toutes les tranches de mon pain quotidien. La vie me fait penser à ces instants que l’on consacre à l’océan lorsqu’il est impossible de s’y baigner. Mes douleurs, mes contes et mes préoccupations venues d’ailleurs, transposées aussi en Bretagne, l’amitié comme un placebo, la beauté comme un pansement, les raffiots bercés par la peur du large, de ce grand large qui nous fait si petit. Il pleut sur Brest mais en gare de Brest il y a un distributeur de parapluies. Il pleut sur Brest mais la pluie même ne m’atteint pas. Ce qui me blesse c’est ma propre peur de me mettre à l’eau, de dire tout haut la morale de mes théories, et ce grand large qui me fait sentir si petit.

Je n’ai de cesse de réinventer la dépression contrôlée, de réécrire les règles terribles du terrifiant suicide philosophique. J’ai dégagé les fondations de mon édifice final, et depuis lors toutes mes phrases sont un peu mes dernières déclarations, toutes mes cigarettes sont celles du condamné, mes pains sont posés à l’envers, mes amis me trahissent à tous les repas, je suis toujours l’Iscariote à leur table. On est bien seul avec ses « à quoi bon? » ses « et après? » ses « pourquoi faire finalement? ». On se sent riquiqui devant tant de questionnements lorsque l’on a perdu la recette de la simplicité. Ici-bas la simplicité est irrecevable. La logique hors du coup. Et comme un con je continue de fumer au lieu de faire des bulles de savon.

Le ciel se sert de nous, toujours prêt à faire et défaire, à nous recommencer, à nous incorporer à son énorme mayonnaise. Répliques cinglantes au bord des lèvres plutôt que de déposer des baisers. Les rendez-vous de la rancœur, la raison aux arrêts. Gestes figés du souvenir et les naissances à certifier. J’admire les femmes qui ont tenté si fort de partager mes jours. Je comprends mieux pourquoi elles se libérèrent si fort dans mes nuits. Il est sans doute infiniment plus agréable de coucher avec moi que de se faire pilonner par mes déductions nihilistes. Une gentille lobotomie eut fait de l’amant inconstant un époux parfait. Mais personne n’a envie d’être une raison de vivre. Il nous faudrait renier l’une fois pour toutes, coucher au moins une fois avec toutes, se défier des programmes et des parfums. Pourquoi tant de haine et pourquoi tellement d’amour? Où va le monde? Où s’en va le vent avec nos promesses lancées en l’air? Jusqu’où ira ce monde? Qui a si bien camouflé notre fuite que personne n’ait daigné tenté nous poursuivre?  Les souvenirs s’ignorent, font mine de ne pas se connaître. Nos mémoires ne peuvent plus se voir. Le temps est une suite ininterrompue de secousses cyniques. Nous voudrions croire que la foudre est belle, que nos atomes sont crochus, que nos regroupements sont autorisés, que l’amour pourra triompher. Mais l’amour n’est-il pas un prédateur? N’avons-nous pas reçu les leçons de notre ignorance? Et de quoi ne doit-on pas se méfier?

Nos jours sont comptés et je n’entends rien aux mathématiques. Mes additions sont toujours exagérées, mes divisions jamais suffisamment dramatiques. Chaque fois je cherche avant tout les moyens de me soustraire, de m’exfiltrer, et rien ne me retient de tout ce qui pousse à rester. Ce qui nous conduit est une énorme et vaine inquiétude, la force motrice du regard des autres. On a tellement besoin d’être autre-chose que des usines à excréments. On voudrait être mémorables, incandescents, respectés, laisser derrière nous des souvenirs pharaoniques. On aimerait tant que le monde n’ait pas tant à douter de nous.

Considérer la vie comme une pathologie macromoléculaire. Se chercher des traitements par l’absurde, s’envoyer de belles doses d’entre-cuisse, contrebalancer l’incompréhension avec des plâtrées de plaisir. Je me suis cru capable d’évoquer la beauté et tout ce qui vivote autour. On a eu l’intelligence et la gentillesse de ne jamais me répondre ni de me publier. Je dois me faire des amis dans l’opposition, coucher avec mes ennemies, trahir ceux qui en moi sévissent. A tellement me chercher j’ai trouvé plus de « moi » qu’on n’en peut normalement contenir. J’ai fait mon overdose de personnalités en acceptant d’être pluriel. Je me suis démultiplié comme un levain. J’ai composé une symphonie personnelle avec trois bouts d’accords brisés. Des mesures entières de silences, de pauses et de soupirs pour ne pas dire qu’on ne sait pas. Pour ne pas dire qu’on ne sait plus. Pour ne pas dire que l’on n’a jamais su.

L’éloge de la vieillesse m’a tout l’air d’être un tissus de mensonges maintenant que j’en entrevois les rives. Quel délai doit-on donner au plaisir? Quelle est l’espérance de vie raisonnable quand on la croise avec les données de la jouissance? Où donc les courbes de la dose et de la durée doivent-elles se croiser pour considérer une vie humaine comme satisfaisante? Les paramètres et les paradoxes ne manquent pas à la recette. L’équation a tant d’inconnues et le corps nous fait si facilement faux-bond… Beaucoup ont la trouille de se risquer; moi je tremble à l’idée de ne pas avoir suffisamment essayé. Que pourrai-je bien penser de moi si je meurs sans avoir acheté un bateau? Si je recommence à me parer des parpaings de la pocession? Maisons sans roues, maisons sans voiles, maisons sans ailes. Habitations qui n’avancent pas, abris ancrés dans le ciment de leur exactitude. On me conseille d’investir dans la pierre… mais j’aurais l’impression d’investir dans le marbre, de calculer les dimensions de mon caveau avec mes comptes bancaires. J’aimerais mieux investir dans le vent, dans les plans saugrenus, parce que mes années à moi se cavalent comme avec un frelon dans le cul. Quelques vingt ans avant que l’édifice de mon corps ne devienne insalubre et que mon esprit ne s’égare dans sa propre demeure. Si, et seulement si, un mélanome ou un autobus mal placés n’en décident pas autrement. Et je devrais confier en l’avenir moi qui ne confie en personne, pas même en moi? Je devrais consulter les anciens, analyser la force qui les anime, mais je n’écoute plus que les jouisseurs et les fatalistes. Je vais finir par lire Sade au pied de la lettre et c’est une impression terrible…

Perdre la foi c’est comme se noyer: c’est effrayant et douloureux tant que l’on résiste à l’abandon, tant que l’on retient ce peu d’air, tant que l’on refuse d’accepter ce qui parait forcément inacceptable. Mais le noyé finit par devenir l’eau, par intégrer la mer, par se mêler à une seule molécule indolente. Les raisons se dissolvent doucement, viennent sucrer la grande infusion de l’immensité, le calme éclate comme un concert. Et puis, perdre la foi ne sert qu’à la remplacer par une autre, chaque fois plus évanescente, plus enfoncée dans la substance première des choses sans fond. On se sent familier avec des hérésies ou des sottises qu’on n’aurait pas daigné observer quelques secondes auparavant. Le cours des heures est plus risible qu’insultant. Les solutions deviennent délicieusement surnaturelles, on se console en lévitant.

Je n’entends plus que ça: des appels à l’aide et des rappels à l’ordre. Demandez le programme, demandez des renforts, sonnez la débandade et le retrait des troupes, faites appel à cette armée de dégénérés qui ne sait même plus vers qui tourner ses fusils. Je refuse d’avoir à marcher sur des œufs ou des braises, de devoir jongler en croisant les doigts, de m’exprimer en mâchant mes mots. Je refuse de ne composer rien que des suppliques modérées, de boiter simplement parce que c’est ainsi que la majorité à choisi d’avancer. Je m’extrais de cette foule d’individualistes dépourvus d’individualité. Je me tords les tympans pour discerner ce que la vie cherche à me dire au milieu de tellement de bruits inutiles. J’avance au pas de la chance audacieuse, bravache et obligeante, je me tiens au bras de la prétention et du plaisir sauvage, au risque de mourir… ce risque de mourir qui ressemble tellement au risque de vivre.

Tes yeux s’emportent, tes reins me portent sur leur roulis. Tes regards giclent de partout. Tes jours et mes nuits se chamaillent. Qui serons-nous si rien ne vient à l’heure venue? Et si l’on pleurait tout ce que l’on a en nous une bonne fois pour toutes? Et si l’ensemble des soleils accumulés derrière mes yeux se laissaient aller à sortir? Et si la vie venait à se laisser convaincre par ses plus ardents détracteurs? Et si l’on refusait de concert de toujours tellement durer, de toujours tout juger sur la longueur? Et si toutes nos heures se mettaient ensemble à sonner?

Il n’est point de salut passé l’orgasme.

Hypertension et dépressurisation à l’âge du grand rééquilibrage. Travailler un peu les réglages, laisser le moteur s’emballer, ne plus rien calculer, ne plus se limiter, tout mesurer à l’aune de l’aventure… Je me sais d’ores et déjà sauvé: J’aurai voyagé loin et sans jamais ménager ma monture.

« C’est terrible d’allonger la vie en prolongeant seulement la vieillesse. » (Professeur Choron)

Las palmas de Gran Canaria. Oct 2016.

Laisser un commentaire