168 Autour d’un vacarme apaisant

Las Palmas de Gran Canaria, promenade de l’avenue maritime. Dernier dimanche de décembre. Ici le soleil brûle pour tous. Le gros mille-feuilles de l’atmosphère s’allonge de tout son long sur moi. Tous mes atomes s’arc-boutent en résistance aux 1500 millibars de pression. Ma main levée devant les yeux est le premier obstacle à ces photons, depuis leur départ du soleil.

Contre toute attente nous ne sommes pas des masses à contempler le dos rond de la mer. Beaucoup regardent leurs chaussures, consultent leur cellulaire ou leur rythme cardiaque. Personne n’écoute la chanson du ressac. Ce coin de digue, je le connais: je crois bien m’être assis partout et à toutes les heures. On peut y trouver suffisamment de tranquillité, d’espace et d’air pur pour le sport, la musique, la méditation ou le farniente (qui si souvent lui ressemble). Je suis venu mille fois me relâcher entre ses bras de beauté un peu brute.

Mais chacune de mes promenades est différente des précédentes. Cette idée, d’ailleurs, me taraude: Aucune expérience, si banale soit-elle, ne saurait être identique à aucune autre. Tout moment vécu est le résultat chaque fois entièrement recalculé d’une addition toujours grossissante d’instants, de perceptions, de points de vue. Tout est relatif, à commencer par soi-même. (Publicité d’une école de yoga sur le trajet: « Sólo el cambio permanece ». Seul demeure le changement. Le grand-esprit s’adresse à moi avec des dépliants de pub…)

Équipé de telles pensées je ne pouvais que m’attendre à du nouveau; et la nouveauté du jour avait décidé de se faire papillon. Blanc/jaune, genre citron de Provence. Anachronique à cette époque. Je ne saurais donner son petit nom latin. J’aime autant prévenir que je ne sais rien de ces bestioles et que je n’entends pas en recourir aux traités d’entomologie de la bibliothèque pourtant toute proche, ni aux articles du puits sans fond de Wikipédia pour élargir mes connaissances à leur sujet. Les papillons, puissent-ils ne pas s’en trouver insultés, ne sont qu’un prétexte aux pensées dont je me crois en droit de barbouiller quelques pages. Mais… à force d’être prétexte à tant de divagations, de promenades, de grandes navigations ou de modestes poèmes, n’en deviennent-ils pas sublimement importants? Force imparable des simples choses…

Aujourd’hui, ce petit morceau de soie vivante, cette chute de tissu dansant, j’ai pris la décision de le suivre des yeux assez longtemps pour que, de ma léthargie contemplative, jaillisse une idée toute neuve, comme si je venais d’inventer le trait d’union. Si la fiction est savoureuse, nous vivons des tas d’histoires vraies auxquelles on aurait tort de ne pas faire cas. Je venais de réaliser que certaines d’entre les miennes avaient pour fil conducteur ces insectes fabriqués comme des coups de pinceau, véritables dessins volants.

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                                     AUTOUR D’UN VACARME APAISANT

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Surtout lorsque l’on vient absolument sous-équipé, les nuits savent être pénibles dans le désert d’Atacama. Dans ces désolations chiliennes où presque rien ne vit, le froid parait enchanté de trouver enfin quelqu’un à refroidir. Mais le ciel, tellement proche, proche à le toucher, surchargé de tout ce qui se peut faire en matière de météores, ce ciel où se conçoivent toutes les étoiles avant d’aller gentiment se disperser ailleurs, ce ciel est comme une récompense démesurée à certains monceaux de souffrance.

La moitié sud de l’atmosphère fait des signes de croix dans le nocturne grandiloquent, presque cruel d’être si beau. L’expansion de l’univers a des débuts prometteurs. Allongé sur la terre craquelée de cristaux on peut s’étirer tant que l’on veut: on se sentira toujours plus ou moins agenouillé, pris d’un désir de pénitence qui se passe absolument de raisons.

Dormir ici ressemble à un outrage: comment peut-on oser fermer les paupières quand on est invité à visiter une usine à constellations? Lorsque l’on peut tremper là où s’épanche la source de la voie lactée? On aurait l’impression de tourner le dos à une aurore boréale, de rester indifférent à la nudité d’Astarté. C’est un palais céleste où Salammbô rayonnante avance au pas lent imposé par sa chaîne d’or tremblotant, un de ces lieux où l’on ne sait plus si l’on s’emplit ou si l’on se vide. On est au rendez-vous de tous les astres, au bout du chemin que pointent les sextants. On se dit que l’on est placé en face d’une réponse aussi énorme qu’insaisissable, que la conclusion de tout est immense de simplicité et qu’elle nous est injectée directement dans les yeux, victimes oh! combien consentantes d’un bombardement de lucioles…

Puis viennent le jour et ses armées porteuses de cent mille milliards de flambeaux. Les grosses craies de lumière colorent ce simili-néant où l’on flottait. Et le soleil réveille les forces primordiales, ramène la gravité, fait lever les levains du sable, se remet à sculpter le grand jardin lunaire del Valle de la Muerte, la vallée de la Mort où l’on est bien content de vivre pour pouvoir l’admirer en vrai.

La chaleur se radine aussi vite que le jour. Dans l’air desséché, sur ce sol bombardé de photons sans pitié, les recoins ombragés ressemblent à autant de salons ouverts au public des fous venus visiter les forges d’Héphaïstos. On est rapidement conscient que l’eau est lourde et que l’homme est d’abord fait de ce qui lui manque. On a l’impression de rompre le jeûne à chaque bouchée. Par 10% d’humidité on se cale fissa sur un rythme austère. Les reins serrent le robinet. Le sens de la vie s’évapore. Le corps perd son odeur, sa contenance, paraît changer d’aspect, comme s’il tentait de mimétiser avec le roc. Tout est sujet aux transcendances et la méditation devient une évidence aux prises avec tant d’espace et d’absence.

Mais, plus encore que le feu vertical qui s’applique à consumer chaque granule de paysage, plus que l’économie des fluides ou la perte rapide des perceptions classiques, ce qui se met vite à chambouler la raison c’est l’exubérance du silence.

La privation de toute forme de son est vécue comme une abstinence. Les grands courants de l’air, ne trouvant rien à remuer, baissent les bras, désarmés par leur inutilité. On ne peut pas parler de vent, et quand bien même soufflerait-il, il ne trouverait ni feuille morte à rouler, ni jupon à soulever, ni drapeau à secouer. Ici cela fait bien longtemps que ce qui devait tomber a basculé. Même la poussière s’est trouvé un genre de stabilité. Ici on n’a pas encore découvert de véritable raison à la nécessité de se mouvoir.

On voudrait se contenter d’être, sans perturber les alentours en suspend, mais le plus patient des yogis ferait de toute façon scandale. On se sent étranger, contre-indiqué, invité à ne pas rester à moins que ce ne soit pour s’éterniser. Terre de momies où nos cellules adipeuses font mauvais genre. On se sent homme-orchestre chargé de crécelles et de carillons, offusquant le public de pierre d’une minute de silence qui ne boucla jamais le tour du cadran. Mais puisque tout s’apprend, on apprend à réduire les frottements, à limiter les grelots superflus, à limer ces rugosités qui osent encore écorcher le silence.

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J’expérimentais un genre nouveau d’isolation sensorielle: les yeux bandés par l’immensité d’un horizon que l’on aurait trop reculé, j’allais à tâtons dans la lumière crue non-filtrée. Mes aisselles ou mes cuisses avaient le parfum d’une pincée de silice. La monotonie sans salive de mes mastications mystiques n’était brisée que par un peu de tomate confite par l’été austral, la graisse douce d’un avocat sans sel et le pain qu’il fallait mêler à l’eau pour espérer le mâchonner. Le sens du toucher se concentra sur les gravillons de quartz infiltrés entre les orteils, aussi sur les sangles du sac que les bidons d’eau m’incrustaient dans les épaules.

Ma venue n’était pas vraiment prévue, mal pensée, encore moins préparée. Je n’avais aucun but en tête en passant les murailles de ce royaume lunaire, pas de réelle expectative, et je savais que j’en ressortirais sans guère plus en avoir. J’étais. J’allais. Dépourvu de quête ou d’un quelconque but à atteindre. Le danger évident de s’aventurer trop profond dans ce domaine où strictement rien ne fut pensé pour la vie (et où l’une des rares contributions humaines fut d’avoir semé le sol de mines anti-personnelles) me conduisait à tourner plus ou moins en rond.

Si l’on cherchait à sortir de la monotonie du désert on trouverait, au choix, disposés alentour: la longue et cruelle mâchoire des Andes. Les hauts plateaux boliviens où rien n’est offert à personne. Tout un arsenal de cônes volcaniques. L’ultime et non des moindres obstacle des montagnes de la cordillera del mar qui ferme la face tournée vers le Pacifique. Et le sublime salar, le lac de sel (sans avocat), banquise amère épicée aux métaux lourds où le cuivre et le lithium ont plus de valeur que l’homme.

A toute cette lente animation minérale, à ce long-métrage enkysté dans l’éternité de boue sèche, à cette érection de télescopes qui ne voient rien du monde trivial accroupi à leurs pieds, où les cristaux de tous les sels se glissent dans tous les rouages de la logique, on avait, qui plus est, coupé le son…

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Une forme intéressante de réaction aux situations extrêmes est de s’y conformer en radicalisant l’instant plutôt que de tenter de lui opposer une résistance pathétique. Il s’agit de se mettre en adéquation avec le chaos qui nous ceinture. Glisser avec le courant qui pourrait nous réduire en miettes. (Quoi de plus étrangement savoureux, par exemple, que d’écouter en boucle des chansons d’amour abominablement tristes en plein milieu de son divorce…) Essayer de repousser la pression du silence dans ce désert où rien ni personne ne veut plus participer au fond sonore serait aussi vain que de nager vers les côtes depuis le centre de l’océan. Autant se laisser passivement flotter, enveloppé par cet air où rien ne bourdonne.

Rien? Bien sûr que non! puisque de partout il y a toujours « je », il y a toujours « moi » et tout le lot de chair que l’esprit se charrie. Je réalisais que j’étais le seul élément perturbateur de ma propre tranquillité. Me vint alors l’idée désagréable que je me dérangeais moi-même! L’Héautontimoroumenos à coups de menus crépitements. Les nuisances qui naissaient de moi étaient aussi puissantes qu’indésirables. Tout me pointait d’un doigt muet, et je comprenais, privé de l’excuse d’autrui, débarrassé de tout ce qui fait « les autres », à quel point on peut être victime de soi-même.

Avec une troublante forme d’obsession compulsive que je considérais parfaitement normale de m’autoriser en de telles circonstances, j’entrepris de ficeler, colmater, bloquer, étouffer toutes les possibles sources de sonorités parasites: Les cent cordons du sac qui raclaient les ardoises de l’air, le froufrou exaspérant des vêtements, le bout de lacet qui claquait son fouet sur le gong des godasses etc…

Je me trouvais rapidement confronté aux irréductibles: le glouglou idiot de l’eau dans la gourde, comme persécuté par un dindon en chaleurs, ou pire encore, l’interminable jeu des jus dans l’estomac. Le tambour de mes pas eût fait une excellente source de migraine… J’en changeais presque inconsciemment ma façon d’avancer, adoptant une démarche dont je ne savais plus trop si elle était de proie prudente ou de prédateur à l’affût, les deux comptant sur le même silence pour assurer leur subsistance.

En quoi ce comportement me servait-il? Était-ce le désir morbide de me faire une idée de la bande-son du repos éternel? Satisfaire le besoin d’effleurer une courte seconde quelque-chose qui ressemblerait à la perfection? Il était devenu tellement important de tout faire taire, fanatique fervent du silence, tout ça pour respecter un truc qui, au fond, n’existe pas. Bien que dépourvu de croyances il me semblait que tous les dieux tendaient l’oreille, que le cosmos n’écoutait plus que moi.

Histoire de rire, il faut savoir que j’avais transbahuté là avec moi mon saxophone. Cinq kilos de laiton, 22 mécaniques tarabiscotées, autant de trous et de tampons tous dédiés à la mise en branle des tympans… L’idée d’en jouer là m’est bien sûr passée complètement dès le premier jour, après trente-cinq minutes infructueuses à défigurer l’atmosphère au repos, à balancer des notes comme des cailloux dans ce bassin sacré, à oser imposer mes ondes à sa gigantesque surface intouchée.

Je me délestais donc dans la cavité d’un rocher de la moindre chose inapte à servir cette errance en spirale, bataillais un bon moment pour m’enturbanner sans pour autant recouvrir mes oreilles, (tout un défi! vous pouvez me croire…) et passais tant que possible nu-pieds par toutes les sentes où coulait le sable, certes toujours bruyant, mais cent fois moins que les longs courants de graviers quartzeux. Puisque le déplacement, quoique l’on fasse, génère des frictions et met les masses d’air en mouvement, je me résolvais rapidement à imiter les minéraux, à ce jour les meilleurs professeurs de silence.

L’immobilité me permit enfin de faire taire le vent que je créais moi-même en marchant. Mais, où qu’on le mette, l’homme est « là », indécrottablement présent: on n’existe pas sans palpiter. Respirer produisait encore des sons de gros pinceau. Il me fallut réduire la voilure au minimum, passer un temps pas croyable à convaincre mon cœur de ne pas propulser si fort le sang, attendre que les tripes aient cessé de s’exprimer dans leur idiome de gargouillis, oublier que l’oreille interne est un mou coquillage où les acouphènes aimeraient imiter la mer

Je ne saurais exprimer à quoi je touchais alors, à quoi je touchais enfin, dans quel genre de poing j’étais pris. Peut-être eût-on pu entendre encore le bruit des chairs se détachant des os, le « pop » des bouchons des chakras, ou la vapeur sifflant par tous les points acupuncture. Je m’offrais en volontaire à un naufrage intérieur, candidat d’une espèce d’examen d’abstinence, le grand oral à bouche cousue.

Cependant, quelle fête en ma cervelle remplie de ce qu’il me restait d’eau! Le singe fou, le « crasy monkey » que la pratique assidue de yoga et de méditation est censée apaiser, s’en donnait à cœur-joie. Dans la fantasia du désordre, toutes les pages de mes romans déramés se relisaient au hasard et à voix haute. Tous les beaux chevaux de l’ardeur vagabonde s’échappaient sur leurs grands sabots de silex. Les idées à dos de neurones cravachaient sans relâche, tirant des étincelles à ces méninges de magnésium. J’étais assis sur mon gros coussin de désert telle une matière brute, un élément inerte oublié dans l’immensité, calé comme un baril de poudre avec pour seule compagnie un esprit de pierre à briquet.

Le meilleur moyen de meubler la solitude c’est encore de l’analyser. Digresser sur ce qu’il nous reste lorsque l’on a tout enlevé. C’est faire de l’introspection au lasso: on attrape ce qui passe, on lui ficelle les pattes et on essaie de le dompter, de le comprendre, de lui apposer sa marque, d’en faire quelque-chose d’utile, d’applicable au concret. Face à soi-même on se sent en mesure d’être son propre maître, mais on sait bien que le rodéo sera rude.

Mis à nu on se revêt très vite en preux chevalier. On croit être prêt à dégommer ses propres dragons et on se retrouve à chasser des colonies de cancrelats. On descend par ses cavités et l’on progresse en ses sous-couches avec des bâtons d’explosif. On remet à jour des strates de soi qui croyaient pouvoir sédimenter à l’abri des regards et du temps. Mais rien n’échappe aux grands yeux intérieurs. J’avais rendez-vous avec le désert-psychanalyste, héros sublime et méprisable de cette épopée en moi-même.

Toutes mes pensées tournaient à la confession. L’absurdité et le monde s’accordaient à ne faire plus qu’un. J’étais vidé comme un poisson sur le radeau de la méduse. Mes intérieurs se répandaient dans ce puissant simulateur d’inexistence. Le vide était le grand vainqueur de ce pugilat d’énergie. On eût dit que le monde entier méditait à ma place…

Les bruits du chaos qui tonnait en moi atteignirent un niveau tel qu’ils commencèrent à s’annuler les uns les autres. Du champ des idées, surpeuplé, ne sortait plus rien de compréhensible. Les pensées, dissociées, morcelées, compactées, étaient réduites au désarroi et à l’immobilité. Elles avaient fini par absorber leurs propres ondes, elles avaient fini par ressembler au noir scintillant de ces nuits chiliennes. La lumière, plus qu’en nul autre ailleurs efficace, fit doucement déteindre ce rideau noir, et je crois bien qu’en cette seconde fugace de véritable transparence, je regardais la terre tout en n’y étant pas.

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Un tel état, bien que diamant serti dans la couronne des grands instants, ne pouvait décemment pas durer beaucoup plus longtemps qu’un orgasme. Il fallait se dissoudre pour de bon ou se résoudre à revenir. Mais comment échapper au trauma prévisible? Comment ne pas devenir fou, comment ne pas « revenir » fou dans le concert des cymbales hystériques de la réalité? Comment réintégrer la forme qui ne m’avait jamais quitté? Heureusement rien ne pressait. On a coutume de dire que n’importe quel idiot peut jeûner, mais que le plus dur c’est de recommencer à se nourrir. A tant évoquer la fascinante beauté des grands départs on en oublie que la plus grande leçon c’est d’apprendre à se retourner et savoir se convaincre de revenir.

Mais revenir de quoi, de qui, de quand? Et d’où s’en revient-on quand on ne sait même pas où l’on allait? Celui qui est véritablement parti, celui qui a su se détacher du terrible réseau des habitudes, sait très bien qu’il devra se contenter de l’intention, et que, vaille que vaille, il ne s’en reviendra jamais.

L’absence est vraiment le meilleur terrain de jeu du changement. Que l’on s’en retourne à ses terres ou à son corps, on est toujours pris pour un revenant. Le cocon que l’on croyait connaître et que l’on pensait retrouver intact s’est résorbé dans le bain de l’immensité où l’on se croyait être le seul à plonger. Ce que l’on prend pour un point de départ n’est-il pas chaque fois un point de non-retour? Rien n’est plus garanti une fois percée la porte de sortie. Toute brèche ouvre des possibilités inconcevables. C’est sans doute pourquoi réintégrer son habitat ou le discutable confort d’un état mental antérieur ne se fait pas sans le concours d’un guide, aussi inespéré, saugrenu ou discret soit-il.

Le mien se présenta sous une forme aussi jolie qu’inattendue. Celui qui devait me sortir avec la plus infinie délicatesse de mon grand bassin de silence s’annonça très très très doucement, par un genre de tapotement qui allait s’approchant avec des précautions que l’on n’aurait pas prises pour réveiller un empereur. Dans cet espace presque à l’arrêt où rien de plus que la très lente circulation des ombres témoignait du fonctionnement des galaxies, j’essayais de trouver, sans savoir que chercher, la suite de cet enchaînement de sons à peine perceptibles, comme l’eût pu produire la chute d’une pincée de pétales de jasmin sur une plaque de cire. J’étais sur le point d’étoffer mon curriculum vitae d’une de ces merveilles qui aident à se refaire un monde quand toutes ses propres constructions sont écroulées: j’avais entendu arriver un papillon…

Passé le sentiment de gloire personnelle que me procura cet accomplissement auditif, il me fallut comprimer, pour pouvoir l’intégrer à mes systèmes, la masse de significations que cette visite surprise supposait pour moi. Et bien sûr de me demander « bon sang mais qu’est-ce que vient faire ce suceur de nectar dans un environnement absolument dépourvu de fleurs? » On a beau résister au chant des sirènes du mysticisme, il y des fois… La surabondance de lumière ne me permit pas de le suivre des yeux; Il partit comme il était venu: transporté par un vacarme apaisant.

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Je ne me sens pas qualifié pour mettre des mots sur le monde perturbant du spiritisme. Mais je sais déjà qu’un certain chamane de mes connaissances ne verrait aucune raison d’attribuer cette rencontre au hasard. Je laisserai donc aux sorciers ou autres spécialistes le soin de conclure sur cette apparition délicieuse. Je n’ai jamais su que me consacrer à l’instant, et je crois que c’est déjà considérable.

Que la présence incongrue de ce lépidoptère ait été fortuite ou résultante d’une complexe planification cosmique, je m’en tenais à une question valable dans un cas comme dans l’autre: De quel genre de sommeil métaphysique, de quel coma contemplatif ce flocon de bruissante réalité m’avait-il tiré? Étais-je sorti in extremis d’un état pour lequel je n’étais pas préparé? Était-ce une manière de me demander, avec une splendide politesse, de m’en tenir au monde auquel je suis bien forcé d’appartenir?

Toujours est-il que même si elles nous dépassent, et de très haut, les façons qu’a le désert de communiquer sont tout le temps époustouflantes. Lorsque le monde est dépenaillé, vidé de tout ce qui nous le rend familier, il reste encore quelque-chose de puissant. On jurerait que le murmure des pierres remplit le silence, que le vent a sa propre volonté. On se dit que le cerveau est lui aussi sans limites, qu’on peut faire donner le théâtre dans le néant et encore entendre applaudir. On pense que l’on est toujours, où que l’on soit, assis exactement au milieu de l’éternité.

Il y a des moments comme ça, j’ai l’impression qu’on me décerne des médailles pour l’acte de bravoure de savoir encore observer. Regarder avec insistance, consacrer tous ses sens à un événement dont on n’a pas idée, croire très fort aux surprises, se donner les moyens d’accueillir le hasard à sa table, ouvrir les bras aux circonstances.

Je sais bien que ce ne sont pas des valeurs marchandes, que les bien-pensants n’ont que faire de ces décorations. Ils ne savent pas ce qu’ils ratent. Ils ne savent pas ce qui leur manque. Ils parlent de ce vide en eux, de ces peurs qui les hantent. Ils racontent à leur psy ou au curé qu’ils passent à côté de leur vie. Ils me disent que j’ai de la chance, que j’ai des histoires plein les poches. Il faut voir ce que les plus forts me confient du plus profond de leur faiblesse, alors qu’en public ils ne trouvent pas les mots pour nous dénigrer, moi et tous ceux qui débordent du cadre, des avenirs prédécoupés, ceux qui osent encore dépasser les vieilles bornes institutionnelles, ceux qui s’aventurent hors de l’enclos des conventions insipides, des tiroirs mal étiquetés.

lls ne savent pas que c’est à coup de petites choses que l’on s’approprie l’existence. Ils disent qu’il ne faut pas rêver et ils s’étonnent de ne jamais rien réaliser d’extraordinaire. Ils lisent des best of de contes orientaux en pensant qu’ils ne furent pas écrits pour eux. Ils se croient plus importants que les clowns ou les mendiants et ils se plaignent de ne jamais ni rire ni recevoir. Ils ne voient pas l’intérêt d’appliquer à leur cas les histoires racontées par d’autres…

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J’étais bien conscient de visiter une parenthèse, que le monde saurait vite me convaincre qu’il a mieux à faire de mes os, que j’avais rendez-vous avec mes brillantes théories, qu’il ne me faudrait pas moins d’une vie pour bien intégrer l’importance du silence, et l’importance de son frère le bruit. Il est toujours bon de se souvenir que l’univers peut se passer dès ce soir de nous, et qu’en cherchant trop de réponses on n’entend pas se carapater le plaisir.

Vu depuis les hauteurs du très grand R de la raison on pourrait s’amuser voire s’indigner des conjectures d’un type aussi seul que les pierres qui l’entourent, matraqué de soleil et d’humaines tragédies, qui dédie le peu de temps précieux qui lui reste à écouter voler les insectes. Mais bon, techniquement, ce que nous appelons « le temps » est toujours « ce peu de temps qu’il nous reste » et il me semble toujours adapté de lui accoler l’adjectif « précieux », surtout lorsqu’un papillon vient voleter dans le récit.

Cet instant chargé de magie, d’énergie et de joli jamais-vu, cette histoire minuscule inscrite dans une suite presque continue d’aventures en tous genres, avait pour le moins suffisamment de sens et de bienveillante simplicité pour m’accompagner longtemps dans tous les moments où la surdose ou bien le manque de silence viendraient à me blesser.

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