170 le SERPENT à SORNETTES

Je continue de continuer, n’arrête pas de recommencer. Je distribue dès l’aube les imprimés de mes promesses, donneur de sang et de sueur, philanthrope aux heures de repas. J’efface le monde, pour le parfaire à mon envie, pour me préparer à ce jour où il m’échappera à bout de souffle ou de stylo. Je retranche de bon gros pâtés de paysages, je fais le tri entre les terres, les bâtiments. Je ne laisse que des rives, je vois le monde réduit à des atolls, rien que des couronnes de corail et quelques restaus de poisson.

Je pense au nombre de vies humaines qui, jusqu’à aujourd’hui, ont pris forme sur cette terre, ont expérimenté pensées, visions, stupeur, et sensations, et sentiments. Combien ont-eu peur et pleuré à l’heure de naître ou de mourir, à l’heure de continuer, de tout recommencer? Je songe à l’addition de rêves que cela peut représenter, au putain de film de fou que ça ferait, au bruit des rires accumulés, au huit-cents millions de tonnes d’ossements, à leur détresse, à leurs promesses enracinées, à leurs oligo-éléments, à leurs créations et aux quantités d’engrais qu’un être humain représente, terreau pour d’autres émulsions de graisse et de conscience. Je me dis que si l’homme est certes fait de terre, la terre aussi est faite d’hommes…

Ces molécules ne seront pas éternellement miennes. Il me faudra les rendre, les partager, les redistribuer dans le composteur nourricier. Je profite encore un petit peu d’être ainsi atomiquement structuré en organisme pensant. Je remets l’ouvrage de cent mille millions de gens sur le métier à tisser du présent. Je compte mes heures d’être suspect, de vivant trop vivant, vraiment pas assez humain pour croire à tout ce tintouin, caparaçonné par ces ailleurs qui m’auront visité de l’intérieur. J’écris des prophéties au futur antérieur, submergé par les idées noires, les idées roses, les idées de dentelle rouge et de peau caramel. Inventeur de tout ce qui ne se fera jamais parce que nous préférons toujours aller trop loin.

Je jette un regard tendre sur ma jeunesse qui refroidit lentement sur l’enclume des jours. J’entends tous les foutus tics-tacs, les alarmes, les cloches, les coucous, tous les maudis carillonneurs, tous ceux qui crient en premier « à l’attaque » et qui battent en retraite une heure après, infidèles au jour qui venait de naître.

J’ai encore tellement de nuits devant moi, toute la mer à boire, et tous ces déserts qui n’en finissent pas de me traverser…

J’ai longuement voyagé.
J’ai aussi promené avec des sages.
Puis je les ai suivis des yeux.
Ensuite, mes pensées les ont gentillement accompagnés.
Enfin, je me suis contenté de m’imaginer leur parcours.
Je commençais seulement à marcher.

Mise à part la perte du Rhône, je n’ai plus rien à déplorer. Le grand soir, les petits matins, la revancharde ou les putains. Je parle d’orangeades et du grand broyeur de l’histoire, de ce qui me concerne, ôté de ce qui me consume. Parce que… les circonstances, parce que je compte mes chances. Parce que ce que j’en sais est immense.

Je dis qu’avant peu, nous serons de nouveau dans les années vingt. Nous jouerons encore à la multitude en proposant des éventrations de principe. On ne saurait se comporter en frères sans se déchirer l’héritage du son, du sexe et de la soif.

Mise à part la perte du Rhône, je n’ai plus rien à explorer. Je suis paumé entre l’alpha et l’omelette. J’ai perdu l’épître aux Corinthiens et le dos de ma clarinette. Un sismographe entre les dents, je parle encore, bien qu’il m’en coûte. Je m’exprime comme un pamplemousse, crachant des jus roses et amers.

Je m’escrime en destins croisés, là où les deux fers belliqueux se fondent en une seule et belle étincelle. C’est que les heures m’ont expliqué qu’aucune pause n’était admise, et que la cause leur est acquise. Je devrais apprendre à me taire même à l’écrit, arrêter de lire à voix haute les télégrammes qui me traversent…

Je ne t’ai pas conté l’histoire du serpent à sornettes, ni celle du diable que j’ai dans la boîte? Je m’équivoque, je perds mes traces, je réponds à mes questions en les passant à l’affirmative. Je fais mon long apprentissage chez le hasard, à la sauvette, avec des professeurs providentiels. Je relis ma propre légende, je suis plus fort que ma statue et toujours, je m’inspire des astres, ou de comment vivait mon chien.

Je te refile des encadrés en échange d’un peu de vertu. Je fais tourner la gloire du monde avant qu’elle ne parte en fumée. Je t’enfile à ma volupté. Dix-sept centimètres de moi, de moi à toi, de moi sauvage, pour bafouer la nudité, allégé par les conséquences, à la vitesse de ta clémence.

Mise à part la perte du Rhône, je n’ai plus rien à déplorer. Je n’ai plus rien à explorer… que toi.

 

« Tu crois avoir couru tous les chemins possibles, tu te retournes, fier de toi. Qu’as-tu fait? Un petit pas! » (Farid-Ud-Din’ Attar)

LPA. Fév 18

Laisser un commentaire