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J’ai des ciels de réserve.

Demaindes rideaux noirs nous diront qu’on n’a plus le temps, que désormais on a l’histoire. Alors j’ai mis la tendresse en bocaux, fait des conserves de caresses pour mes vieux os. J’ai des ciels de réserve un peu partout dissimulés, des siècles de panache dans le coffre à jouets. Parce qu’on ne sait jamais, et qu’on n’est pas prêts de savoir.

Au cas où, j’ai fait défroisser l’élégance et le sens du respect. J’ai une canne-épée pour si jamais l’honneur revenait à la mode. J’ai bourré l’édredon de rêves cochons. J’ai des ciels de réserve, dans la boîte à gants, dans la boîte à clous. J’ai ma sincérité sous clé et j’ai la clé autour du cou. J’ai des fusées de détresse dans la gorge, des pansements compressifs sous la langue.

J’ai des ciels de réserve, des capsules de cyanure dans le stylo, des aveux signés dans le vin nouveau. J’espère que la beauté pourra germer, de l’avoir séchée sur le radiateur? Je crois que j’ai encore des tranches de cœur dans le congélateur…

J’ai de côté des paradis. Pas trop de chance, à ce qu’on dit.
Le sourire audacieux, encore et toujours audacieux.
Les évangiles de la java. Un bout de nazaréen noir.
Et j’ai quatre mille millénaires de ce délicieux soleil,
bien rond et bien chaud,
juste au bout du couloir.

(Lac du Salagou. Juillet 05)

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J’entends le vent brouiller mes traces,
comme si la mer tirait la chasse.
Je n’entends rien à ces grimaces,
mais j’entends bien rester de glace.
J’entends gémir la fille d’en face
sous le con qui m’a pris la place…

(Pézenas, sept 04)

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Il mange du bout des doigts.
Ses couverts sont plantés dans ses orbites.
Vu d’ici, on ne sait pas trop
s’il se met la tête dans les mains
ou bien une balle dans la tête.
Tout le monde à droit à l’erreur.
Mais pour lui, deux et deux
s’en sont allés faire quatre ailleurs…

(Bar de la cathédrale. Agde. Août 04)

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Je ne porte pas de fruits alléchants. Je n’améliore en rien la qualité du paysage. Je ne me crois pas productif, ni attirant. J’aimerais croire encore que l’on me confiera un jour des chênes truffiers ou des séquoias géants… Seulement, je n’ai rien de mieux à offrir qu’une friche un peu désolée.

Mais j’ai la prétention de m’identifier à ces terrains vagues irrationnels, à ces pauvres petits coins de terre pas encore bétonnée, certes couverts de poubelles et de pisse, mais qui représentent mon idée de la résistance et de l’insoumission, et qui poussent leur obstination de chiendent au coin des zones industrielles.

(Valence. Avril 2001 )

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Parfum de foire: de pommes d’amour et de pisse.

J’ai glissé dans ta foule. La foule que tu défends. Ta foule de feria fatiguée, morts-vivants des week-ends fériés. Ta foule de quatorze juillet, ragoût de chaleur et d’excès. Ta foule de graisse et de dépense. Ta foule n’a d’yeux que pour sa panse. Ta foule à pleins poumons, son air de ne pas y toucher. Ta grosse foule de bosses et de fessiers. Le désordre lui gratte la raie et l’entrecuisse, pour en terminer avec la subtilité. L’intimité giflée par les affiches et les clichés, l’amour amer et les sévices cachés. Son droit d’entrée, sa foutue liberté, ses vérités, ses préjugés, CQFD. Ta foule n’a pas l’ombre d’un doute, elle a l’ombre d’un dard, d’êtres tordus et terrifiants. La foule que tu vénères ne sait pas lire, ne sait pas que j’écris, mais elle sait que l’on écrit mieux que moi. Ta foule fait celle qui ne sait pas. Ta foule cherche la foudre et le déluge. Ta foule flaire le poireau et le pognon. Ta foule est campée sur mes positions, et tout le monde a tort, dès lors que ta foule a raison. Ta foule a sur tout son avis, qu’elle peut se fourrer où je pense. Ta foule est corrompue d’avance. Ta foule pourrait prouver que parfois, je m’emporte, et qu’il est grand temps que je parte. Ta foule est pathétique, telle une armada de poupées.

Pour ce qui est de rentrer seul, rien n’est moins compliqué.

(Pézenas, août 2004)

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C’est tout ce qu’il me reste:
Quelques principes vieillots,
des fondamentaux interlopes,
un oratorio de salopes.
C’est tout ce qu’il me reste,
ce que j’ai en plus de ma veste,
une irradiation et des astres,
des Amériques astronomiques,
une partition despotique.
C’est tout ce qu’il me reste,
ce que je n’ai pas mis au clou.
C’est pourtant tout ce qu’il me reste…
Et c’est encore beaucoup.

(Ramatuelle. Sept 11)

« Esta misma mañana, en la frutería de al lado, al caerse al suelo una de mis nectarinas, el frutero me ha dicho: “Perdone caballero, ahora se la cambio.” Pero me he negado, no me parecía justo cambiar una nectarina por una caída,
una caída sola, yo que he sufrido tantas. » Batania Neorrabioso.

(Ce matin, chez le fruitier d’à côté, un de mes brugnons est tombé par terre, et le vendeur m’a dit: « Bougez pas, je vous le change de suite. » Mais j’ai refusé; ça m’a paru injuste de changer un brugnon qui était tombé une fois, rien qu’une fois, moi qui ai souffert tellement de chutes.)

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