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Il y a de ces questions que l’on ne pose pas au monde.
Il est un râga qui ne se dit pas,
et les cuisses écartées de ton yoga…
Je sais que souvent je rirai,
que je dormirai dans le train.
Je sais que « personne ne part »
et que tout n’est que souvenance.
Je sais qu’il a bien fallu en arriver là,
que je ne saurais justifier mes choix,
et qu’il y a de ces questions que l’on n’oppose pas au monde.

(Collioure, été 2012.)

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Je n’ai pas besoin de croire en demain pour avancer dans ce grand désordre sans trace. J’ai besoin de me départir entre mille probabilités. Le strabisme social me fait loucher. Ici, mes idéaux n’ont plus pied. Je suis arrivé au bout de ma dernière ligne droite. Enfin ma première ligne gauche et tout l’art d’écrire droit sur un univers qui penche.

Une page pour les vers, les asticots de la couleur. Billets doux dans la canonnade, l’ivresse comme une bastonnade, un autodafé du cerveau, pour en finir avec le jugement d’Artaud. Homme et humain tout à la fois. Homme de main, de peu de foi. Incertain de moi, je m’exerce à la prudence de ma sagesse…excepté lorsque ma sagesse se trompe!

Je passe mon tour, je passe le temps, je passe devant. Rien à foutre des lois de la physique: Je me perds, je me recrée, je me transforme. Je laisse un pantin à ma place. Je suis un bloc contre le vide, je fais le vide face à la masse. J’ai toute la densité de mes ancêtres, les venins de l’évolution. Je sais esquiver en japonais, cogner en patois. J’ai des encres fluorhydriques, mon saxo est un bazooka. Je progresse comme je peux, j’essaie de plier sans casser. Pas foutu de tirer ma dernière carte. Pauvre de moi, bourreau de moi, seul dans ce combat contre moi.

(Beaucoup de « moi », pas trop de « nous », seulement le syncopé entraînant d’un grand reggae à tout ravir, qui m’enjoint à marcher… à marcher pour partir…)

Que me reste au moins quelque part l’énergie du détachement.
Que sous les épaisses couches de confort et de concessions, ne se fane pas complètement mon désir d’évasion.
Que mes abris ne se transforment pas en enclos.
Qu’un jour enfin ressurgisse en toute sa splendeur ma liberté nue…

Je cherche l’or où règne la rocaille. Je déronce, je décaisse, je rossignole. Je chamboultou, je merle noir, je vis en heures supplémentaires. Je pinceaux, je truelle, je lavande et je lézards verts…
Qu’éventuellement un dieu me garde.

(Neffiès. Printemps 2005)

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Le printemps n’avait pas une semaine.
Les jours étaient faits pour durer.
Ce jour dont tu n’auras pas vu la nuit.
Et cette nuit qui aurait pu porter conseil,
plutôt que de porter nos cris.

Mais la mort attendait ton tour,
au détour de ce jour sans nuit,
de ce jour sans continuité,
de ce jour où ta nuit
refusa de tomber.

(Deuils en désordre. Viviers du lac. 28 mars 2002)

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De perditions en perditions,
nous travestirons l’éternel
pour goûter aux morceaux de ciel.
Nous serons scribes sur les contours,
immunisés au prochain tour.
Nous crierons plus fort que l’écho.
Nous jouerons à perdre le nord.
Nos fresques s’entremêleront
sur les murs bouillants de phosphore.
Des anges malins nous souriront,
bien assis sur nos cigarettes,
et sur nos têtes, ils tourneront
en lieu et place de girouettes.
Nos joies n’auront jamais de fin.
Nous nous plairons sans ces regards étranges.
Quand ils arrêteront enfin
de clouer nos ailes aux portes des granges.
(La solitude nous aide à coire en nos propres mensonges, si fous soient-ils…)

(Avignon. 2001)

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Un figuier au coin d’une vigne.
Une source au pied du figuier.
Un bassin qui capte la source.
Un homme agrippé au bassin,
qui n’a pas meilleur bénitier
où sanctifier ses longues larmes.
Larmes qui nourrissent un figuier.
Un figuier au coin de l’enfer.
Le printemps sera doux-amer
et tous ses fruits seront salés.

(Deuils en désordre. Clermont l’hérault. Fév 2011)

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Dernière lune avant noël.
Les maisons se mettent en lumière, éclairées comme des lupanars. Une longue file de chalands se chimère des princes charmants, de bonnes fées pornographiques. Les putains ont des bonnets rouges, les lutins sautent tout ce qui bouge. L’année parade sur le pare-brise, et les gosses hallucinent en bleu, blanc, rose.
Version massacrée du grand siècle, les quartiers sortent les dorures, les croyants se croient tout permis. Les bras chargés de rédemptions et de farce aux marrons, ils se préparent à prier dans le vide. L’œil glacé des vitrines nous invite à lécher les plats, à croquer dans le crédit à belles dents. On va pouvoir se faire péter le bide, donner l’aumône du bout des gants.
Piégée là entre le gel et l’orgie, à la croisée de ces chemins du gaspillage, la misère aiguisée se bat sur son terrain. Le froid resserre sa pince sur nos costumes de fer. Et comme la crise de nerfs nous tient à cœur, enivrés par les airs de fête, nous agissons en prédateurs, courant la course contre le nombre, de bon gré malgré la pénombre. Promiscuité comparative, cisaillement durable, la joie n’est pas dédommageable. Prophéties par correspondance, on perd la face et zou! on recommence…
La route est taillée dans la roche-mère. J’avance tout au fond d’un cañon de boutiques et de luminaires. Les trottoirs sont salés, c’est comme si la vallée de larmes s’était brusquement asséchée. Tout le monde se force à gober le baratin du grand pardon, l’année bourrée d’erreurs et de mésactions disparaît doucement dans le rétroviseur. L’an prochain, c’est promis, nous serons sobres et sages, et toujours les néons nous souhaiteront « setêf sennob » aux sorties des villages.

Dernière lune avant noël. Je n’ai pas besoin de présent. Tous les jours tu m’as embrassé.

(Au volant dans la vallée de l’hérault. Déc 2006)

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Il y avait ce qu’il fallait.
Il y avait un peu de tout,
et l’on gagnait à tous les coups.
Il y avait les heures inermes.
Il y avait l’enfance à terme.
Il y avait le goût du pain.
Il y avait aussi nos chiens.
Il y avait les passeroses,
les grands iris, le sable en roses.
Il y aura bien du chagrin…

Mais pour l’instant, il n’y a plus rien.

Chute laborieuse des jours.
Souffle coupé et gestes lents.
Je surmenage mes horizons.
Comment s’oublie la pendaison?
Au bal des tourments prodigieux,
devant l’éclosion de la peste,
on peut encore fermer les yeux.

C’est parfois tout ce qu’il nous reste.

(Deuils en désordre. Annecy 2003)

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Une longue procession d’averses a choisi de nous passer par-dessus, attirée là par nos déboires. Un campement de pluie s’est installé sur la saison. Agrippé aux derniers instants d’une relation agonisante, je me retrouve avec moi-même comme jamais auparavant. Lessivé par la lutte, presque content de perdre cette guerre de sécession dont personne ne sort gagnant, je regarde venir la fin d’une version du monde, tel qui débranche un moribond. Ému, serein de ne pas tout savoir, mélangeant souvenirs, secondes, respirations profondes.

Tout absorbé par le vertige, je vois se noyer nos vestiges dans chacune des flaques de la rue détrempée. Galerie de miroirs malsains, désolants et désolés, qui tous voudraient m’apprendre à te pleurer correctement, à mettre mon deuil en carafes, nos sanglots en flacons, à nous imbiber de rancœur et d’auto-compassion… Mais j’ai mis mes souffrances à dégorger dans la mousson d’automne. Je me lave de toi dans tous les ruisselets que septembre a fait naître. L’hiver viendra cautériser nos cœurs trop tièdes encore pour simuler l’indifférence.

Promis aux chemins du départ, je sens déjà l’eau salée sous mes vilains petits pieds de vilain petit canard. Appuyé à mes océans, mes sacs de souvenirs se vidant derrière moi, je prends les embruns par la main, oubliant là nos aboiements, tristes refrains.

C’est toi qui leur diras le printemps savoureux, la sieste à l’ombre du figuier. Dis-leur l’eau glacée du lavoir et le grand nuancier des ciels. Dis-leur bien les terres vernissées, aussi les coffrets de santal. Parle-leur des étoiles qui tremblent et des blés debout dans le feu. Dis la disproportion dorée, les sourires de sanguine, les palais de terre rouge que mange la méditerranée…

Dis-leur tout ça et cherche-moi dans les violons tziganes, près du souk aux épices, tressé aux dentelles d’acacia, sur la branche où la cigale crissera. Cherche-moi dans le train qui te semblera le plus lent, le vin que tu trouveras fort. Cherche-moi chez le Libanais, entouré de partitions ou au passage à l’heure d’été. Cherche-moi partout où l’on pense, cherche aussi là où l’on s’en fout. Cherche où la splendeur en présence aura paradé ses délices dans les eaux doyennes du silence.

Cherche-moi au coin de ta foule. Cherche-moi malgré toi.
Cherche-moi en sachant que tu ne me trouveras pas.

(Pézenas. Automne 2004)

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« Durerait-il des millions d’années encore, le monde, pour les peintres, s’il en reste, sera encore à peindre, il finira sans avoir été achevé. » (Merleau-Ponty)

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