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Sortir la tête de la fange et discerner la part brûlée de l’ange. Fermer le poing, brandir une poignée de vide prise à la torpeur générale, quand il ne reste plus que dalle.
Partir sans avoir à payer de sa personne. Abandonner ces angles noirs où rien n’abonde, ces gouffres intérieurs où vont se coller les sels et les suies, ces choses qui ne partent pas sans frotter.
S’asseoir pour un moment à l’ombre et ne plus faire partie du nombre. Dormir alors que tout s’agite, cesser enfin de jongler à la dynamite.
Baisser les bras, tendre la main, mettre le temps et la manière, s’en tenir à de troubles feintes. Et par ces routes inconcevables, sans trace d’un esclandre, se trouver des idées comme des calanques: claires, fraîches, inaccessibles.

(Manosque. Mai 2010)

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Je n’en ai pas fini avec toi.
Même si dix ans ont vomi sous nos ponts le flot aigrelet de l’absence. À chaque jour suffit sa cendre. Le soleil m’échappe à bout d’ombre et mes yeux ne voient plus si loin. Je te livre à la mer, et voici qu’à nouveau je m’évade, que je m’oriente à l’abandon entre les griffes de la garrigue. Incongru et seulement supportable.
L’averse de poignards a, bien sûr, quelques accalmies de principe, des drapeaux blancs de moisissures. Mais tu manques aux cigales, qui n’ont pourtant pas le temps de mentir. (ou bien ne feraient-elles que ça?)
La tramontane me bat des ailes. Déséquilibré vers le vide, je me raccroche à ton histoire comme à de très petites branches, et je cherche à ne plus rien voir sur l’horizon d’où parfois tu m’appelles d’une voix cireuse, brisée par les années, dispersée en symboles…

Les tremblements nous aplanissent. Le parcours, avec ou sans toi, se devait d’être tortueux. Mais dès lors, comment te retrouverons-nous? Quels replis de ton existence nous reste-t-il à farfouiller?
Pauvres de nous que rien n’absorbe…
L’aurore d’hiver trouvera-t-elle encore intérêt à me plaire?
Te souviens-tu, toi qui n’est plus que courriers racornis, à peine à moi dans un petit Shiva de bronze, te souviens-tu, maman, de ce qui ne me revient pas?

(Deuils en désordre. St-Guilhem-le-désert. Juin 2012)

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Je croise les promeneurs, chargés du merveilleux squelette des coquillages: charmants déchets d’êtres vivants en forme de glaviot. Idem nos traces, nos écrits, ou nos créations: reliques abandonnées au moulin à coquilles, par les siècles lavées de la chair écœurante et corruptible.
Gourmandise de ces vagues toujours en train de grignoter la grève…
Océan besogneux, sans cesse tu pétris et transformes. Vénérable mer, qui, à partir de l’usure du monde et de la mort inacceptable, fabrique sans faiblir le sable extraordinaire.

(Plage des aresquiers. Mars 2011)

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J’habite un pays de tornades où il est parfaitement normal d’avoir à reconstruire régulièrement sa vie.
Ici, on disperse les cendres comme on vide un seau d’épluchures.
Chez moi, c’est une véritable tradition que de regarder les objets qui habillaient le quotidien se tordre comme des macchabées ridicules dans la benne de la déchetterie.
Je crèche dans une serre de tempêtes, mais je ne troquerais contre aucune autre les vues fantastiques que j’ai au travers des rebords tranchants de la verrière.

(Déchetterie de Roujan. Mai 2013)

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Là où les poux se collent aux plumes.
Là où les mouvants meurent de sable.
Là où les mots nous ont manqué.
Où l’ombre n’est jamais lavée.
Juste là, coincé sous vos pieds,
vit l’être en moi qui vous ressemble.

Alors, plutôt le cliquetis des chaînes.
Plutôt les coups de pied au cul.
Plutôt la trouille arachnéenne,
ses huit-cent mille pattes velues.
Plutôt la fièvre et ses délires
que toute l’hideuse hypocrisie
de vos gentils sourires.

(Notre-Dame de Fourvière. 2000)

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Un revers de la main alignera sur un seul rang ce que ma maigre histoire ne pourra pas nommer, sinon accompagnée d’absurdes gestes, manière de remuer les bras, de lever un peu la poussière, pour la regarder retomber.

(Banyuls, printemps 2011)

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Des miroirs sans inspiration. Des centaines de miroirs qui ne savent plus quoi inventer. Dix milliers de miroirs qui nous ont dit et répété nos quarante mille vérités. Et tout ce tremblement pour finir par se fissurer? Nos belles années se brisent devant les glaces, nous maudissant sur sept millénaires pour n’avoir pas osé les regarder en face.

Les remords s’invitent à ma table. Tout ce foin seulement pour le mieux ruminer. Trois sous pour baiser sur des planches à clous. Des cordes maintenues tendues. Des tensions travaillées au feu. Des relations interminables, comme si la valeur en était augmentée par la durée.

Un serre-joint sur le crâne pour contenir l’effervescence des rêves que les autres n’ont jamais eus. Embrasser son enfance avec des éclats de papa-maman. Aromatiser ses défaites. Prétendre être de ceux qui savent et suspecter la non-violence. Rencontrer l’histoire et ne rien remarquer d’absurde…

(Acte cinq. Personne. On entend les acteurs crier, s’engueuler, sangloter, se résoudre.)

La cendre d’hier fut lente à se consumer. Tu en voulais du pitoyable, du réformable, des trésors de complexité? Sers-toi encore, reprends du diablotin et de la petite vérole. Irrite un peu ceux qui t’ont voulu impeccable. Hier était de feu? Demain sera de fièvre! Trouve-toi un recoin là entre les cornes et l’épée, entre la pique et l’encolure, dans ces lieux démolis, remplis à craquer d’étincelles.

Viendra le jour où tes soudures finiront par céder, perforées par tes propres flammes. Encore plus chaud, encore moins satisfait par tes femmes et tes fouets. Ravi d’avoir atteint tes toutes dernières extrémités. Dis-toi que certains de ces livres sont déjà et pour toujours refermés, que les raisins de leurs entrailles ne te nourriront plus jamais, que tu seras sinoque bien avant d’être laid.

Blotti dans le poing du silence, avec ce hasard un peu mou qui jamais ne voulut nous métamorphoser. Le commentaire est confortable quand il n’y a plus rien à raconter. De l’aventure, comme dans un dimanche à la plage. Purifier plus ou moins nos yeux. Ne pas en rester à ce « là » rebutant. Voir un peu où mènent ces dessous, en passer par des massages souterrains, ne pas dépendre des amers, débander rien qu’un peu en souvenir de nous.

Si je remportais le gros lot, libre enfin d’être un vieux salop, de me garantir des orgasmes, des montagnes russes et des astres. Tout acheter puis te revendre. Tout dépenser puis te reprendre. Tes bras comme une corde au cou, révélations pour tous les goûts. A tous les coups on gagne un vœu. Les vœux, ça n’est pas ça qui manque…

On ne pige rien de ce que l’on choisit. On pioche des bouts de vie dans le chapeau des jours, dans l’entonnoir d’un fou, comme si le destin avait son gros cul posé sur nos genoux. Nous chiffonnons des chrysanthèmes, défigurés par des bricoles, Lao-tseu et Guignol empalés à la proue de nos bateaux-fantômes. Mercenaires pour un pot de confiture, nous levons nos verres en plein cœur de la débâcle, célébrant des victoires en forme de refus.

Dix heures du noir, pas loin de croire en mon histoire, recherché pour une sotte hérésie, un roman insalubre et pourtant pas si terrifiant. On n’a pas oublié d’être des bêtes. Il faut croire qu’on est ainsi faits, et que l’orage est dans le vrai. Nul n’aurait songé à inventer la tempête.

(Coincé entre les assauts de l’orage et de l’ébriété. Neffiès, Sept 2012)

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Nage longtemps au partage de mes os,
entre ma mise au pinacle et ma mise au clou.
Froisse entre tes doigts délicats
ces fleurs bleues parfumées par l’espérance.

Dis-moi encore qu’aucun de nous
n’a jamais supporté les certitudes,
qu’on ne saurait se contenter du calme plat,
que nous n’aurons rien à envier aux vagues.

A pieds joints dans mes turpitudes,
étudiée aux moindres recoins,
la molle frénésie de ta transe
me lance des regards délicieux.

Éclaire le petit jour avec tes chairs diaphanes.
Marche ton déhanché sur l’avenue des convenances.
Sois belle et fais-moi taire, aveugle-moi de feux-follets,
et surtout permets-moi de lire le braille de tes grains de beauté.

(Canal du midi. Mai 2006)

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« Nous qui avons donné notre passion au monde, il ne nous reste rien pour la mort, que des jouets. » (William Butler Yeats)

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