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Pendu à tes lèvres.
Comme si le monde manquait de cordes…

On s’écrit des romans presque impossibles. Mais c’est dans les « presque » et les « va savoir », dans les « si », les « sait-on jamais », que se planque le mieux le destin.

Alors on tente le diable, on fait fermenter le divin. On déguste le soma à petites lampées. On se risque à savoir tout ce qui nous dépasse ou qui nous laisse hors de portée. On fait tapis, tabula rasa, on se rase la tête, on se laisse retomber. On mise tout ce qu’on a pu être, ce qu’on n’aura jamais été. On se met on bouche, on se met en joue, on se met en chemin. En travers de la route, en travers de la gorge, adossés aux averses, on pisse dans les abysses. On s’amuse quasiment de tout: un peu, beaucoup, passionnément de soi, surtout des autres et du destin grotesque. On rigole pour un rien, pour du vent, pour des prunes, pour pas toujours avoir à se cacher. On se met à en rire, lorsque l’on juge qu’on a suffisamment pleuré.

Pendant ce temps, la route continue sans se retourner: c’est une belle indifférente qui ne s’arrête jamais. En vrai, ce qui fait le chemin, ce sont les bas-côtés.

(plateau du Larzac, juillet 08)

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Debout.
Debout pour entrer dans la danse, en résistance, pour pas me vautrer dans la faute à pas de chance. Debout devant le tableau noir, au coin d’une épuisante histoire. Debout bien qu’abattu, encore capable de vertu. Debout comme le i des adieux, pour faire encore partie du jeu. Debout pour colorier la vie, et parce qu’assis, j’ai des fourmis. Rester debout, partir gagnant, se dresser pour passer devant. Debout, parce que c’est justement l’idée qu’on se fait d’un être vivant.

(Mont Saint-Clair. Sète. Automne 2005)

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A la couture du globe, notre monde est coupé comme une pastèque pitoyable. Et si l’on force la balafre de l’équateur, dans le mini-bar de la terre, il n’y a pas un cœur qui batte. Non. Il y a du bourbon, quelques capotes et des lettres d’adieux froissées.
Alors on se dessine au ciseau des modèles d’amour, à la fois charognes et vautours. On empile des chansons vidées de volontés. Les plus modestes de nos pairs ont leur idée de la violence, les avis se partagent à la machette. Nous bradons nos derniers recours et nous dormons les dents serrées, cariées par des crimes et des crèmes brûlées. Agrippés comme des mollusques à la coque d’une arche vermoulue, nous filtrons notre subsistance dans un océan de larmes et de sécrétions douteuses. Nous négocions nos damnations maintenant que tout nous accuse. Nous craignons ces ténèbres qui nous permettent de contempler nos monstres du dedans. Nous revenons sur nos serments comme les chiens sur leurs étrons. Nous sommes à la fois les obus, la chair et le canon…

L’encre épaisse et poisseuse tarde à sécher sur le papier poussiéreux, épuisé de ne plus servir. J’ai mieux à dire de toi, que de l’entière humanité.
Laisse-donc ta vertu au vestiaire. Ne viens pas tout gâcher avec tes justifications. Reste obscur à toi-même. Fais que ta description soit malaisée, et que du Karma aux Karamazov se déshabille ta vérité.

(Orly. Décembre 2005)

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Le Rhône, en Arles, fait un crochet pour vérifier qu’on peut encore se régaler du vent, des filles et des idées, de ce flamenco idéal: celui qui envoie tout valser.

(théâtre romain. Juillet 10)

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22h22. Elle prend son pied en consultant sa montre. Nous faisons l’amour dans un sablier. Elle dit que j’ai le regard triste, que même au moment de jouir, j’ai l’air préoccupé. Puis s’en va les cheveux défaits, un sourire nerveux sur les lèvres. Ces lèvres, au monde, un instant dérobées.

Je mords dans une orange et me noie dans un verre de Sauternes. Jamais je n’oublierai ses mains trop menues pour cacher sa nudité. Assis au fond du puits de mon apparente insensibilité, je sens déjà tout ce que cet instant pèsera dans le carton de mes regrets.

Les reines me filent entre les doigts. Suis-je à ce point désorienté que je ne sais plus où j’allais? Où étais-je avant d’en arriver là? Où diable ai-je garé ma droiture? Où sont fourrées mes convictions? J’ai perdu l’esprit en perdant la foi. J’ai passé trop de temps prostré entre deux notes. Toutes mes poésies se sont collées en séchant. La peinture a durci dans le tube de ma tête. Je ne me souviens plus de ces petits rien qui amélioraient l’ordinaire. Pas moyen de me rappeler où je me suis égaré la dernière fois.

Mais la mémoire me revient peu à peu, diluée dans le troisième verre: je préparais mes aurevoirs! Ça explique le sac à dos, les antipaludéens, l’acte de vente, ma démission, son sourire nerveux et… mes yeux tristes.

On m’a conçu sur un navire et l’on aimerait que je reste en place, que je cesse enfin de toujours partir? Où que je sois j’aurai toujours mon destin bien en face. Autant rester en mouvement, jouer au loup avec la chance. Je m’en vais vivre au pied levé, puisque ma sagesse a pris l’eau et que mes soleils sont salés.

Je ne saurai certes jamais ce que j’ai manqué en ne restant pas. Alors je mords dans une orange, faute de croquer dans tes reins, et noie le parfum de ta chair dans un petit verre de grand vin.

(Neffiès. Mai 2013)

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Le rossignol, affolé, témoigne de son séjour dans les charniers d’Afrique.
Il raconte, hors d’haleine, les hommes ciselés par la faim, les quantités obscènes d’armes, d’illettrés, et d’ordures. les lambeaux de vie que les femmes protègent petitement entre châles et chiffons. Mais sa langue d’alarme est une chanson délicieuse, que nous savourons sans comprendre.

(à l’abri sous le pont du Diable. Gorges de l’Hérault. Mai 2010)

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Quelques centimètres de vide, répartis tout autour de moi, me servent d’isolant social, de néant portatif conçu pour falsifier les relations. Cette exécrable sécrétion me protège de toute forme d’échange durable et me maintient au froid, pour contenir je-ne-sais-qu’elle éclosion, un déploiement de cafards ou certains mots à ne pas dire, des « sapristi! » imprononçables. Solitaire à six faces taillé dans un morceau de glace, je marche comme on peut espérer marcher droit; c’est à dire que je boite, que je tremblote, que tout en moi claudique et flanche. Mais, trébucher, c’est encore avancer…

On ressemble à ce que l’on édifie, et le destin qui paraissait inconcevable il y a quelques heures se produit pourtant maintenant sous mes yeux ébahis. Je me perds avec une volonté violente, je rebondis entre la musique et les femmes, je ne m’occupe plus que de beautés brutes et spectaculaires. Je hais mon prochain comme moi-même, mais je prends bien garde de ne pas mordre la main qui me nourrit, encore moins celle qui me tripote.

Parfois, je m’insurge contre la vie toute entière, et elle me le rend toujours bien. Je prends en grippe la moindre bactérie. J’ai le sens de ses interdits. Je me pose comme une addition. Je m’impose comme une addiction. Malfoutu, boiteux, gémissant: je me considère qualifié pour critiquer la création, qui tellement me ressemble. Je passe sans sourciller au travers de ces habitudes à deux sous, ces obsessions dont le genre et le nombre ne nous paraissent plus incongrus. Dysfonctions passagères et innocents coups de furie. Toutes ces bizarreries qui, compilées, analysées, nous conduiraient directement en psychiatrie…

Je bois la part des anges et je change d’édens comme de slips. Je me désaltère goulûment à la source de mes désastres, je préside au couchant. Je suis à la couture des décors, dans le plâtre des masques, dans les craies de couleur même quand je broie du noir. Un souvenir d’opium au festival de la douleur. Je ne sais plus où mènent ces foutues routes. Le nom des rivières ne me revient pas. On a changé la mise en scène sans m’avertir. Tout m’éloigne et je me demande bien si je serai identique dans quelques jours, si je serai à même de reconnaître le type qui en cet instant écrit le présent qui le ronge, comme s’il s’agissait d’un acide.

J’ai marché en plein dans la mort. J’en ai tartiné mes souliers. J’ai mélangé toutes les sagesses pour me faire une purée de philosophies couleur caca d’oie, un truc rapide à avaler, toujours prêt à reproduire les erreurs qui me rapprocheront un peu de l’humain qui en moi sévit. Ma monstruosité me rattrape. Ma trouille lui donne des ailes. Elle pastiche la chanson de mes espoirs avec sa gorge dégoûtante. Le combat est inégal. L’issue est incertaine. Les statistiques sont contre moi. Alors, oui, bien entendu, le combat continue!

Disputons-nous les restes de cette histoire grotesque, comme les rats en colère se partagent les ordures. Cercle rédhibitoire. Cruelle quadrature.

(Phare du grau d’Agde. Mars 2012)

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On donne enfin la messe bleue sur un autel de foin.
Éclaboussé de rires et de citrons sanguins.
Les liqueurs de tambour et le vin de guitare.
Le combat des bougies contre l’ampleur du soir.
Parfums de peaux d’orages et zestes de cirrus.
Colliers de ciel entre les glycines et Vénus.
La vie court en jupons, un flambeau à la main.
Chaque fois que juillet veut succéder à juin.

(Lespignan été 2008)

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« La toile d’araignée, la chose qui serait au monde la plus scintillante et la plus gracieuse, n’était au coin, ou dans les parages, l’araignée… » (André Breton)

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