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Il faut quelqu’un pour persister à dire l’inconcevable.
Chercher ce qui est là, devant nos pieds. Tâtonner au bout de la planche.
Explorer tout ce à quoi nous aurions tort de préférer la sévère sérénité
d’une immense page blanche.

(Saint-Rémy-de-Provence. Avril 2009)

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Intérieurs de terre cuite. Dehors de terre brûlée.
Pareillement douces.
Comme la joue d’un âne, ou une pierre à aiguiser.

Un esprit de fusil au-dessus de la cheminée.
Du marc de café dans les fleurs.
Des morceaux de plafond dans le café.
Une nappe à carreaux étirée sur les vitrines du temps,
qui tout doucement disparaît.
Consolation poreuse de ce passé, capable de tout absorber,
semblable au buvard ocre des pavés.

(Ferme de Belsoleil. Lauraguais, été 08)

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Grand marché aux volailles de Puylaurent. Les fourgons véhiculent une virulente odeur de pisse et de trouille, aromatisée aux huiles de vidange. Dans les cartons de plumes, pesants de fientes, tremblent d’écœurants volatiles qui ne sauront jamais ce que voler veut dire, amas répugnant de langues, de pattes et de crêtes, vivant tableau d’un Jérôme Bosch de la basse-cour.

Les miséreux donnent la nausée, les victimes apitoient au point de générer chez les témoins de leur martyre d’ambigus sentiments de répugnance et de compassion entremêlés. On sert les canetons à pleines poignées, comme de la bourre pour oreiller. On se lance les poules ficelées par deux, êtres mythologiques exorbités et griffus. Les oies paralysées au ruban adhésif, les lapins entravés de fil de fer, semblent des créatures symbiotiques à mi-chemin du cobaye et de la machine.

La gorge prise dans les relents de chairs meurtries et de gasoil, je repense à une virée dans une criée bretonne, mais, cette fois-ci, ce sont les victuailles qui s’égosillent. Les vendeurs taiseux usent d’une gestuelle mystérieuse que surtout les anciens comprennent.

Marchandage et palpation en patois. L’instant impose le respect, replet de réalisme et d’identité non fardée. C’est le bouquin qu’on devrait lire devant tous les supermarchés. Mais, les yeux et les poumons brûlés par la poudre de paille et de puces, j’aimerais autant libérer un albatros et me laisser porter loin de ma race de sacrificateurs, cesser enfin d’être surnuméraire.

Je voudrais briller plus fort que nos misérables lumières, m’isoler de ces molécules plutôt que d’avoir à me sentir encore longtemps atome de cette matière insultante, me bricoler mon petit soleil personnel et me défiler à la vitesse de la compassion. Ce qui, bien sûr, n’arrive que dans les rêves ou, à la rigueur, dans les accélérateurs de particules, mais surtout pas au marché aux volailles de Puylaurent…

(Lauraguais. Juillet 08)

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Encore et toujours rayonnante, crayonnée.
Capitale de tous les excès.
Pigale passée aux rayons x.
Clichy en chasse, qui perd sa Place,
ou à tâtons dans Châtillons.
Exercice d’aglutination.
Diverti par ta déambulation,
je promène en mon manque d’inspiration,
de Montparnasse jusqu’à Nation.

Tu traînes le sac de tes mamelles
dans une mêlée ramollie,
et tout doit disparaître
en ta foire d’empoigne infinie.
Grand écart et vile lumière,
à genoux dans l’angle des squares,
la vérité suce le mystère.

A tant vouloir être convives,
nous sommes devenus le menu
de cette orgie d’intempérance,
mendiant un peu de ta romance
et de tes élucubrations
aux parnassiens de la nation.

J’ai croisé mes regrets affalés sur tes bancs,
et, pesant de tout mon parcours,
j’ai arpenté ton pas de danse
sans avoir la présence d’esprit
de rétablir mes connexions,
vieux du manque d’imagination,
de Montparnasse jusqu’à Nation.

Tu ments comme tu m’essouffles.
Tes paysages ne sont que des livres d’images.
Mes certitudes quant à nos doutes
n’intéressent heureusement personne.
J’ai tes cris dans la gorge
et ta splendeur me mord au cou.
Malgré le manque d’inspiration,
Quelque part entre chien et loup.
Quelque part entre chat et lion.
Entre Montparnasse et Nation.

Tes jardins tracés à la règle.
Tes règles à ne pas transgresser.
Paris, tu nous mâchouilles
comme des idées noires mentholées.
Grossissant malgré toi,
tu t’en tiens aux deux « tu l’auras ».
Plus rien ne nous sépare.
Nous savons tout sur tous,
et je sais tout sur toi.

Surenchère d’intoxications.
Intégration dans ton immense impasse.
Passe le manque d’imagination.
De Nation jusqu’à Montparnasse.

(Ligne 6. Paris. 2003)

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Regarde un peu le va-et-vient.
Confonds la fugue et le refrain.
Vois la vie en rose dans la vase,
se chamailler les métastases.
Vois le destin marionnettiste
et les canadairs trapézistes.
Vois l’amas stellaire dans l’escarre.
Joue à soutenir mon regard.
Vois les marées noires comme la mer,
ou l’esthétique des ossuaires.
Vois ce qu’on fait de nos errances,
les déclinaisons de l’absence.
Vois d’un peu plus près l’au-delà.
Va et viens et tiens-t-en à ça…

Du flou de mes yeux se détache une étrange netteté,
comme reliant les points de la nuit étoilée.
Partie de rien, pour être un tout.
Sensations suaves et collantes d’un détachement triste,
ou d’une heureuse résignation, de nos absurdités,
parties de rien, pour être un tout.

(Mont des oiseaux. Carqueiranne, été 2002)

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« Ni ciel, ni nuage, ni pierre, ni feuilles, même le vent, ne savent rien de ton histoire quand tu interroges… N’en finissent pas pourtant, n’en finissent pas de la supporter. » (Guillevic)

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