179 …

Je te parle tout bas. Je me confie à toi.
Je parle comme un seul homme.
Je parle comme un homme seul.
Je te parle si bas que tu ne m’entends pas.
Je parle pour ne rien dire.
Dire que tu n’es pas là quand je parle pour toi;
que je ne parle pas, quand tu n’attends que ça!

Et à dire vrai, ça ne va pas,
de tout se dire, d’en rester là,
de se regarder sans mot dire,
et toujours dire un mot de trop…

J’ai des silences au cœur, le verbe baladeur.
Je parle avec les mains, j’échange avec les doigts.
Je parle de tout ça, je parle beaucoup de toi.
Mais pendant que je parle…
Je ne t’écoute pas.

(Notre-Dame de Consolation. Collioure, été 2003)

~~~

Le froid. Souvent le froid. Le froid surtout.
Et puis l’absence, comme un arc-en-ciel dans l’essence. C’est à n’y rien comprendre, ce qu’ils confessent au vide, ce qu’ils disent du silence.
Trois jours de barbe et de bravoure. Le mors aux dents, la rage au ventre, quelques revers sous le chapeau, à la manière des années trente. Et toutes ces intentions sans fond, et ces crispations pour la forme. Formé à la violence par des maestros prétentieux qui dénigraient la clémence et les plus audacieux.

Tellement de seul-à-seul, seul à croquer le fruit du monde, son noyau dur comme une corne, l’écrin de peau vernie pour dissimuler le pourri, les trous d’entrée de la vermine. Vers travailleurs, vers insouciants, vers décadents, vers plus puissants, vers dépendants, ministres vers, ver président. Développement du vivant. Vivant piquant sans les épices:
CECI N’EST PAS UN EXERCICE!

Vivant pourquoi? Juste ce froid? Le froid de l’attente immobile? Le froid de l’attente imbécile? Pauvre immobile, qu’attends-tu là? Fais-tu enfin le froid conforme? Conforme-toi à cet essaim et contente-toi du possible! On n’a pas le temps d’espérer. On a pris le temps d’avoir mal. On a pris le temps de pleurer. On a pris le temps d’être en froid, de prendre froid, s’en prendre à toi. Dans le peu de temps qui restait, on a pris le temps d’avoir peur. Parce que, bien sûr, il faut trembler. Du raisonnable au respectable, faut se moquer de l’impalpable, palper un plus contre un coupable…

Faut croire qu’on n’a que ça à foutre d’impérissable. On a tout testé, tout accepté, tout entassé. On a laissé pour compte ceux qui colorent, ceux qui réchauffent, ceux qui consolent, les repousseurs de bornes ou de grimaces. On a fait fi des infidèles, des désaccordés, des gourmands. On n’a pas daigné appeler l’humain à la barre. On a soulevé les épaules pour condamner le monde entier, on a levé les yeux au ciel pour ne surtout pas regarder où l’on mettait les pieds.

C’est à n’y rien comprendre ce que l’on a fait de nos chances, ce qu’on a pu penser de mes silences. Je cherchais les mots justes. Je voulais te souhaiter la bienvenue. La bienvenue dans mes vertiges, dans mes chutes et mes envolées. Bienvenue dans mes solstices et mes cancrelats. Bienvenue dans le vide. Bienvenue chez moi.

(Montagne noire. Tarn. 2006)

~~~

J’ai pas tellement changé.
Je retiens toujours pas les dates,
et je comprends pas mieux les maths.
Quand elles me parlent de mes mains,
je les prends par les reins;
J’ai pas changé d’instincts…

J’ai bien perdu une dent. J’ai plus de mal qu’avant.
J’ai bu le vin de messe, refilé les hosties au chien.
D’ailleurs, j’ai pas changé, pas guère plus que le chien.
Après tout, ça ne fait rien. Ça ne fait rien de mal.
Bouche ton nez et avale…

Il y a toujours le dimanche.
Le jour qui te tire par la manche, qui te dit:
« Allez viens! On va voir s’il fait bleu! »
Mais faut veiller au grain, surveiller le gratin…
J’ai pas changé, si peu,
ça attendra demain.

(Lac d’Aiguebelette. Savoie. Juillet 2009)

~~~

Plantées au milieu de la vie
des parois de destin
comme des remords rugueux
auquels encore nos peaux s’écorchent.
Au bras des avaries
ou la queue dans la main
Sur un tapis douteux
où nos prétentions s’effilochent.
Des portes qui ne ferment pas.
Des corridors pouilleux
où vont se perdre les faux-pas.
Incessamment tournent nos os
salle des pas perdus du tango.

(Béziers. Hiver 2010)

~~~

Très chair sœur de malheur.
Danse un contre-temps contre moi, en ne laissant aucun espace, sinon le sillon de tes seins. Essuie les sécrétions et les sanglots forcés. Permets-moi d’éponger longuement ta substance. Je puis tirer de toi un miel, comme aux arbres scarifiés l’on extrait la sève. Suture-moi quelques maux d’amour. Lâche-toi et ressaisis-moi…
En dessous de tout, au-dessus de toi.

Telle un anneau à mes phalanges, vicieux cercle de serpents se mordant la queue. Tirée à quatre étreintes, et mes sourires de coloquinte. Je suis courbé, à moitié roi, sur les coins noirs de l’échiquier de ta peau blanche. Étiré plus qu’un élastique, à dada sur ta gymnastique, à califourchon sur ta longue croix…
En dessous de tout, au-dessus de toi.

Le silence, outré, malmené, emporte des rumeurs absurdes et des « do not disturb ». Il n’y a rien à faire, je suis au carré dans ta sphère, enfoncé jusqu’au cou dans tes éthers. Tu me tends l’autre fesse, je viens à genoux à ta messe. Détrousse-moi sur tes chemins, toi qui sais vraiment d’où je viens, toi qui me promets que j’existe, toujours le premier sur ta liste, irréfutable en mes excès, jamais loin de ta vérité.

Tous mes goûts sont dans ta nature, mon âme en peine, ma rose chienne. Je veux nager comme un noyé, partir poussé par l’incendie, hurler mes silences à ces bruits. Liberté, liberté gémis, dis-moi ce qu’il sera de nous. En dépit de tout, tu déteins en moi…
En dessous de tout, au-dessus de toi.

Expliquer la synesthésie en embrassant tes yeux amers. A la façon des chauves-souris, une chanson, ou bien des cris, pour te repérer dans ma nuit. Concocter des plus-jamais-ça! , se remarier à Tipasa…
En dessous de tout, au-dessus de toi.

(Massif de la Clape. Narbonne. Juin 2007)

~~~

Un peu absent au dernier acte, enfin sans fils et sans filet, je me soulèverai tel un sourire vaincu, un empire en déroute. Et l’argile de mon corps sera tour à tour ramollie sous l’eau que les photons fécondent, puis craquelée dans l’air hagard et désinvolte de l’été. Je m’en irai comme le vent crachant la mer, mon mistral gonflera les voiles de l’étendoir à linge, je serai le chorégraphe de mes croûtes et de mes sauts de l’ange. Sublimé par-delà le vacillement des émotions, j’avancerai sans cesser de fouler l’ineffable douceur que je n’ai pas toujours su voir, dont la flamme s’étire et se bat, incertaine et frêle, subtile chandelle mourante. J’avancerai ma danse intacte sur les débris d’un autre jour…

La grande farce de l’existence, c’est qu’elle nous laisse, souvent, entièrement maîtres de nos destins.

(Des éléphants, Chambéry, Mars 1998/ au Mont St Clair, Sète, Avril 2011)

~~~

« Délicieuse angoisse d’être, proximité exquise d’un danger dont nous ne connaissons pas le nom. Vivre, alors, est-ce courir à sa perte ? À nouveau, sans répit, courons à notre perte. » (Albert Camus, in: « Noces à Tipasa, l’été »)

Laisser un commentaire