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Une envolée solide.
Une solitude extirpée au pied-de-biche.
Tes quarante-huit kilos.
Ton poids de presque rien,
et ces quintaux de toi dans ma balance.
Le poids des ans, les pois gourmands.
Le poisson-clown qui fait la gueule.
Le poisson seul qui fait le clown.
Pour oublier la densité d’une suite de mots.
Les croix que l’on s’épingle dans le dos.
Le poids des jours que l’on a lentement forgés.
La masse des souvenirs, sitôt anciens.
Le poids que l’on voudrait donner,
à l’amour qui ne pèse rien.

(La Roque sur Cèze. Août 2010)

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Il est fort possible qu’avant moi, se révèlent des sauveurs autrement plus impliqués, des messies moins portés sur la dentelle et le dépeuplement…
Faire du concret de nos sécrétions? Du solide à partir de nos fluides ineptes? Écrire des rapports élogieux à partir de nos morves et de nos toux?
Continuons de prospecter les profonds manquements, d’apprendre à instiller la science des eaux usées, la pesée des entrailles. Il nous appartient de répartir les brûlures et les onguents.
Je sais, la meute humaine apprécie mieux les massacres, la magie macabre ou le bon vieux coup des stigmates; je réalise bien toute la paresse d’un saignement de nez…

(St Martin de Londres. Novembre 2004)

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Dans la bonace de l’insomnie, je m’amuse à recouvrer la mémoire.
Je pars en safari de souvenirs. J’ai un rouleau de sparadrap pour rafistoler les histoires, de la super-glue pour refaire le monde.

Mais je trébuche dans les vestiges des affaires de famille, nos impressions de manque et de rigueur journalistique. Le Mahgreb au fond de la mine, toccatas et fugues en Asie mineure. Puis les drames en Technicolor, l’auto-mutilation traditionnelle, à la santé de nos envies sans fond ou de nos amours interdites, et enfin les jeux de vilain, les mains dans la pâte à ballon, la télé régnant au salon.
Le dico tout collé de silicon, on s’est confessé en binaire, on a vénéré la lumière morcelée et les grands marteaux du pétrole, sans prendre garde aux ombres nouvelles qui se projetaient. Il fallut bien se faire une raison, se faire une génération, avec les crocs en jambe de la Fata foldingue, les descentes insipides, les rappels à l’ordre et les remontées acides.

J’en reviens essoré, pesant d’images, croulant de reliques, fait de morceaux d’anthologie, mémorial de moi-même, réminiscence dénuée du sens des affaires ou du respect. Livré à mes indifférences, abandonné par les années, je fais le tri entre mes découvertes. J’étiquette mes vestiges. J’essaie de dater ma déroute et mes avancées culturelles.
Puis je mets encore à profit le calme plat de l’insomnie, je passe les heures à capturer les colibris de mes chroniques, les merveilleux poissons combattants de mon enfance. Je chasse mes annales au lasso, je me refais un passé au fer à souder.

Seulement, il y a des nuits comme ça, où l’ombre d’un corps pendu me tourmente. Alors, furtive autant que tendre, ma maigreur essaie de la saisir doucement, d’une main qui se voudrait inoffensive. Mais le moindre soubresaut l’effarouche et soulève un écran de cendres qui tarde des mois à se déposer… et le délicat travail d’approche est encore à recommencer.

(Deuils en désordre. Lunel, mars 2009)

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Je te veux et trois vœux,
ça vaut pas la Joconde.
Ça vaut ce que ça peut:
toi, moi, le bout du monde.
Trois aveux en passant.
Et trois printemps de valse.
Trois ricochets charmants.
Trois pas au bord du temps.

(Gorges de l’Ardèche. Mai 2007)

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Tu es plantée comme une poutre dans le teck dur d’un salon de jardin. Je vois s’élever les fumerolles de ta rage, mes nuages de fumée, ce que demain nous jetterons à ce feu privé de passion. Tu t’attends à toutes mes tactiques, tu files un coton détonnant en attendant que l’on s’explique. Tout n’est que sciure autour de nous, copeaux d’une relation cent fois retaillée. On alimente le barbecue avec le pif de Pinocchio. Je me dessine un sourire au charbon. Notre radeau de rondins affronte une houle imbuvable. Je connais tous les nœuds de ce bateau de bûches. Je vais finir par en crever à rester là, de bois, sur ce pitoyable archipel de planches. Nos amours sont perdues en mer. Tu touches un bout d’arbre mort en signe d’espoir. Agacé par tes superstitions absurdes, j’agite nerveusement les clefs de la moto. Pour changer un petit peu de chance, moi: je touche du fer…

(Le Cap d’Agde, juin 2004)

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La clameur vulgaire d’une alarme scande ad libitum son inutilité désolante dans le dimanche opaque. Tout laisse à penser que la cité est en pleine répétition de son apocalypse. Penché sur l’écran immobile du balcon, face à l’énorme entassement des choses, oppressé par le fourbi urbain, inerte ou futile, je nous imagine enlacés, piétinant les toits du quartier, cassant toutes les tuiles, dansant des sabbats endiablés. Je pense à des rires sans fausses dents, à des fruits enfin sans noyaux. Et je nous vois à chaque étage, tenant les promesses de l’orage, écartelant avec délice cette vie qu’ils livrent sans les vices. Mais la ville chancelle sous le poids de nos péchés. La cité tremblotante vient mourir à nos pieds, nous laissant ses funérailles à organiser.

(Chambéry. Automne 2000)

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Assis face au croquis du monde, une gomme à la main. Je suis venu célébrer trente ans d’évasion, mes années de cavale et de crayon-volant dans le manuscrit général. J’ai arraché une plume à mon ange, pour écrire « à pas de géant » avec des lettres minuscules sur l’infini brouillon des choses.

La terre a son grand chapeau bleu, et je traîne la sandale à ses côtés dans l’ombre repue de rayons. Mes adieux se transmettent de proche en proche. Au long des sentiers de l’instant, je vois de beaux sourires se dessiner jusque dans les murs de pierres sèches. La tramontane me recommande à ses grands frères. Je pars, superbe d’ignorance, gourmand d’immensité et de petits bouquets de rien. J’avance et pose un regard après l’autre, dans le calme des mots choisis, disciple d’états transitoires, au premier plan du grand croquis du monde.

(Pic du Vissou. Languedoc. Août 2012)

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« La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » (Gustave Flaubert)

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