181 Un jardin de nuages

(PRINTEMPS)

Il y a des amours qui se meurent de mort naturelle.
Épuisées par l’usure, les émotions vieillissent mal. On en souffre assez fort, puis on secoue ses rimes amères dans une chanson qui finit par « un point c’est tout. »

Mais, quelques fois, il arrive que nos amours périssent par accident, fracassées contre des chicanes imprévisibles. Parties trop tôt, pourrait-on dire. Le choc en retentit longtemps.

Ce sont celles dont on parlera toujours, même en croyant évoquer autre chose. Celles dont le vilain goût d’inaccompli se faufilera dans toutes les sauces qui accompagneront le festin de notre existence.

On ne sait plus trop si de telles défaites peuvent ou doivent véritablement servir de leçon, ou s’il ne faudrait pas, tout connement, apprendre des fois à s’en prendre plein la gueule sans chouiner.

On ne sait plus vers qui tourner sa peine ou son dépit. On n’a pas eu le temps de se repaître ou se soumettre. On était encore sous le charme lorsque l’hypnose a implosé. Cupidon s’en lave les mains, comme s’il y avait dans le contrat une clause excluant ces amours-là.

Souvent, le mutisme est de mise: on se sent privé de maudire, de dénigrer ou d’expliquer. Le silence nous étouffe, nous camisole, nous remise à zéro. On se retrouve à végéter dans un no man’s land d’idéaux, même pas capable de colère. Éteint.

Ceci dit, les années avancent, pareil que progresse une charrue déchirant tout. On finit par trouver, presque par hasard, des bouts de mots dans les ornières ou dans les plis du pantalon. En les alignant, en les combinant dans un sens ou dans l’autre, on croit voir surgir un poème, ou bien du pus, en tout cas, quelque chose désireux de sortir. L’extériorisation des sentiments ressemble souvent à une éruption de vérole.

Mais rien n’interdit aux abcès de crever en feu d’artifice. Ah! Ce que l’on peut sentir d’intensité lorsque ces amours cicatrisent! Qu’elles continuent longtemps de faire mal, après tout, si, quelque part, elles continuent très longtemps d’être belles…

~~~

Ce printemps-là,
je longeais tous les jours
un hectare de coquelicots.

Ce printemps-là,
il n’y eut pas mort d’homme,
il y eu des morsures de femme.

Nul et non-advenu.
Voilà ce qui semblait me définir
presque aussi bien que des mesures d’azote et de carbone.

Cette saison laissa des traces de corrosion.
Des vers minables et méchants.
Ainsi que s’épanche un acide,
la vérité dessina ses méandres
qu’un grand seau d’eau ne put rincer.

Et la boue froide de l’hiver
ne sut pas simplement sécher
sans tous deux nous faire craqueler.

Mais, face à ce printemps de phosphates et d’herbicides,
maquillé de coquelicots, un hectare de luzerne abandonnée
devait malgré tout m’en remettre à la beauté.

~~~

Je suis le monarque absolut de mille millilitres de rhum.
Souverain de mon assiette de semoule.
Je préside aux rituels de désordre, de rupture et de draps fripés.

Moi, je t’absous.
Mais qu’en sera-t-il des années?
Verrons-nous éclore nos couronnes de barbelés?
Joli bracelet de démence, de Valence à la voie lactée…

Je te prie de me croire, de me comprendre ou de m’exécuter.
Je me suis fait violence. Je me suis fait sorcier.
Et j’ai traversé la Durance, la queue entre tes jambes,
et le monde à mes pieds.

~~~

Si peu me revient…
Si peu me revient de ce que j’avais investi en toi.
Toi qui ne prenais presque pas de place au creux de notre insignifiance.
Toi qui te cramponnais à moi comme à une bouée de silence.

Sirène aux yeux sévères, harponnée par un cri.

~~~

Le silence me mord à la gorge.
Aux prises avec les cœurs
dans un grand jardin de nuages
où ne fleuriront que des pluies.
Un éclair, comme un clap de fin.
Un coup de ciseaux dans les fleurs.
Des repaires de couleur
pour nos yeux noirs
de gros oiseaux désorientés.

~~~

« Dieu nous a fait amoureux, comme il a fait certaines fleurs vénéneuses. » (Amin Maalouf)

Laisser un commentaire