185 Nuits torsionnées

La nuit s’emporte vite.
Les charbons du soir dégueulassent nos auréoles.
La messe est dite par des corbeaux.

Il n’est pas dix-sept heures et déjà la lumière se fait la malle.
C’est l’heure des fous et je suis dehors avec eux.
Dehors, dans ce grand foutoir souffreteux,
fabriqué de lampes et d’estompes.
Dehors, dans ce désordre gris
que la nuit ne tardera pas à ordonner
avec ses manières bien à elle.

Je vais seul en ce dehors où je sais que tu n’es pas.
Dehors, encore un mot froid.
Dehors de rédactions furieuses ou de guerre lasse.
Dehors le bruit de nos cœurs battants à tout rompre,
à tout rompre… excepté la glace.

Dehors, j’observe l’enfant-monde abandonné aux détritus du jour,
aux atomes rebutants de ce néant mal imité d’hier.
Dehors, éclate le rire amer d’une clocharde alcoolisée.
Ecœurant, rauque, terrible de difformité.
Je n’entends plus que ça.
C’est la voix du dehors.
C’est la voix de la nuit sans toi.

~~~

Mets-moi un godet de bourbon et une nuit à emporter.
Sers-moi des idées partout transposables,
des clous pour le marchand de sable.

Verse-moi la nuit essorée, torsionnée, usée jusqu’à l’os de la lune.
Cet espace éloquent où tout est dit, où tout est d’encre,
où l’on ne peut écrire qu’avec des crayons de lumière.

Moment vêtu de noir, couleur d’élégance et d’assassinat.

~~~

Pression à froid de ces nuits surchargées,
de ces nuits blanches pointées,
martelées sur les toits.

Les gens se croisent comme des aiguilles
dans les veines bleutées de l’obscurité.
Le tambour de mes pas ne me mène nulle part.
Je fais des cercles autour de la ville
qui m’abrite et me contient
comme un aquarium ridicule.

Le ciel essore son éponge sale
sur l’œil de mouche des pavés détrempés.
Le sol est souillé de miroirs instables.
La cité pénitente sous son ciel de cilice,
n’est plus que passerelles
sur des abîmes de bitume insondable.

Tordues par un défaut de perspective,
les maisons penchent leur curiosité sur la découpe du canal.
Le ruisseau tracé à la scie emporte les grumeaux
que j’abandonne à ma réputation et aux ruminations de la rumeur.

Pris comme un ver dans l’intestin de la cité,
ténia tenace, je me faufile entre la bouffe et les étrons,
dans la nuit où de menues braises chauffent les lits de cartons,
dans l’ombre obscène où trépignent des échancrures,
par les allées où la misère renarde en sa fausse fourrure.

J’avance avec mille précautions en ces nuits de chasseur
où l’amour et la haine se font des doigts d’honneur.
Ces nuits où mon roman aura fondu au noir,
déteignant dans les flaques,
marchant comme un hachoir.
Ces nuits sans fin que l’on poursuit en dérapant,
de ces nuits pour pâlir le lendemain,
ces nuits où l’on salit son sang.

La pluie tire à bout portant sur ce pauvre con de quartier.
C’est encore lui faire trop d’honneur
que l’inonder ou le couvrir d’insultes.
J’aimerais mieux m’échapper comme une saignée
dans cette nuit d’obsidienne,
obscure et coupante,
mais on ne part jamais vraiment…
On fait tarder son grand retour,
d’un pas de plus à chaque jour.

Embourbé dans ce monde de perruques et de cuir,
de bobards et de gyrophares,
la nuit déguisée en gogo-danseuse
pour embrouiller les sans-sommeil,
les sans-logis, ou les sans-interdits,
les paumés du petit chagrin,
les pelotes d’aiguilles à pas feutrés vers le coma
et les yeux perçants du sida,
ce cirque sombre où tout le monde est charmeur et serpent,
ce nocturne où la coke est le seul machin blanc,
gothique un brin grotesque
flamboyant dans les yeux des attardés,
vampirisé par des mafieux minables,
martyrisé par de piteux orientalistes.

Nuit déflorée par des instincts de basse-cour,
et cependant majestueuse,
reine indifférente et fumeuse,
impératrice de nos absurdités.

~~~

Le monde est là, funambule obstiné,
de chutes en chutes écrabouillé.
Partout, sur la moindre blessure,
se jettent les hommes-mouches,
pour y déposer leurs petits œufs blancs
ou leur quota de contagions.

Et la progéniture du jour aura dérivé tout le soir,
jusqu’à l’embouchure du ruisseau crépusculaire,
laissant le noir se démerder avec nos dilutions sordides…

Ces nuits de catharsis et d’asticots.
Ces horaires de faussaires,
péripéties de dés pipés,
mille et un boniments
au casino des heures cachées,
la boîte noire où planquer nos rêves amputés…

La nuit fait comme nous, elle s’attarde,
sur tour ce que ce monde rejette.
Elle lèche ses plaies, cherche une fissure,
mais se jette tout droit dans le mur.

~~~

Trottoirs maigrichons donnant sur vide,
passages maçonnés au versant des édifices,
vertige étourdissant des avenues.
Musiques de film, érotisme au canon scié.
L’espoir se tortille comme un serpent sur le feu.

Ces gens mal dessinés,
ces silhouettes maladroitement découpées,
ces êtres reproduits à la va-vite, sans souci du détail,
ces croquis de corps, calmes et désespérants,
comme un regard jeté en pâture aux étoiles…

L’air s’épaissit tel une soupe à la grimace.
Une grimace en avalant notre boule de nuit quotidienne,
avec, en tête, cette pensée remuée depuis des siècles,
qui vient tourbillonner sur l’écran baveux des vitrines.
Cette pensée insaisissable, laissée pour compte
et lâchée par nos regards en pâture aux étoiles.
Les étoiles, proches à les toucher.
Les étoiles, pourtant tellement loin là-haut…

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« Les heures nocturnes s’avancent, chacune ayant de l’essence et un briquet en main. Ainsi s’avancent les heures. Parce que la mort n’est rien, et qu’un rien nous fait peur. » (Chahan Chahnour).

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