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Pendant que rien ne se passe
regarder la nuit en face.

Faire les yeux doux aux trains
S’étirer comme le chien.
Voyager à la verticale.
S’en remettre aux étoiles
Faire confiance à sa faim.
Se retourner comme le chien.

Et regarder la nuit en face,
cependant que rien ne se passe.

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Accélébration et superception.
Bohêmes synthétisées et paradis d’artificiers…
Nous ingérions alors ce qu’il reste à suer:
l’eau-de-vie et la vase, les eaux-fortes et la claire fontaine,
les calices de poison et les élixirs en carton.

Nous regardions droit dans les yeux de pétrole des ténèbres.
Nous vivions une fuite moins ingrate que nos quêtes.
Nos chansons se contorsionnaient
pour nous soustraire aux mélancolies journalières.

Je te suivais, ma reine tendre,
aux claquements de tes mains.
Tout me venait à poings.
Toi seule as su m’attendre.

Le chant des mondes a raciné sur nos éclats,
et notre quantique des cantiques
lance des suppliques au ciel repu d’obscurité,
des odes tièdes et des vœux caramélisés,
des flammes bleues sur la peau de nos nuits de lait.

La musique est restée notre language le moins vulgaire.
Mais dans la dépression soudaine du silence ainsi exposé,
flottent encore de sublimes halos,
d’un rouge sombre, minutieusement composé
pour quand même nous remémorer
l’impardonnable couleur du sang.

~~~

Bruits de pas dans le noir animal.
Errance de loups en la nuit cariée d’étoiles.
Nous ne savons que faire de cet œil prophétique qui rase la plaine.
Nos espoirs commencent où s’arrêtent vos certitudes.
Affûtés, décharnés, solidaires d’une rage un rien naïve,
à pleine lune, à pleins poumons,
nous sommes nourris de pulsations,
de battements cataclysmiques.

Nous sommes les cordons du chaos,
coussins péteurs sous le saint-siège.
Nous avons siphonné la république,
et si tu veux que l’on te dise,
nous sommes encore loin des Marquises.

Nous buvons des histoires-ciguë
où nous étions des princes,
postillonnés dans la balance entre le triomphe et l’oubli.
Nous ne craignons plus la dissolution du temps.
L’espace s’est densifié au firmament.
Nous nous tenons aux poignées de l’orgasme,
et sautons dans ce train-train sans arrêt jusqu’ad patres,
tête baissée dans ce digesteur dantesque,
mille-feuille de vénérations et de condamnations cocasses.

Nous nous sommes dotés de conscience pour accéder au repentir,
doutant quand la vie nous étreint, n’ayant que la force d’en rire.
Nous concevons des lendemains où dissimuler nos fantasmes,
triturant l’avenir à pleines mains pour n’en garder que des lambeaux.

Pourquoi craindre le noir, si nous allons tous à tâtons?

~~~

La nuit porte les cris de toutes sortes d’énormités.
Mais, dans la tourbe des ténèbres,
la terreur ou la jouissance
ne sont pas faciles à différencier.
Les figures s’entrecroisent, délibèrent ou délirent.
Les déraisons s’unissent et se trouvent une issue sublime.

C’est une histoire de nuit dont je suis le héro,
un roman illustré au fusain et aux étincelles.
Tous les exploits me sont permis.
Dans mes entrailles gazouillent des airs de fantaisie.
Je me sens apte à digérer la terre,
tellement petite, à l’aune de mon appétit insensé.

Je scrute les phosphènes fantastiques
qui éclairent la coupole de mes paupières,
cette solitaire calligraphie qui file une laine de lumière,
si plaisante à la vue.

Mes idéaux, en arabesques,
s’affrontent et dansent dans le noir rigoureux.
Sous le caftan des couvertures tiédies
posent pour moi six mille ans de peinture.
Même la mélancolie se prend à défiler…

Belles à tout prendre, tout vendre et s’infinir.
Nuit torsionnée, rentrée en force,
surdimensionnée pour épingler nos portraits,
nuit fidèle ou furieuse, galerie de nos épopées,
musée ouvert aux heures de reddition,
surveillé par la lune, assise tranquille sur la montagne,
déterminée à ne rien laisser paraître.

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Compacte comme une foule attendant de moi des mots décisifs,
la nuit se presse à dix centimètres de la balustrade…

L’ivresse et la fontaine, la fontaine et l’ivresse.
L’ivresse et la fontaine, la fontaine et l’ivresse.
L’ivresse et la fontaine, la fontaine et l’ivresse…

Et le carnet de notes.
Et de temps en temps, un passant,
cassant le rythme hypnotisant

de l’ivresse et de la fontaine, la fontaine et l’ivresse.
L’ivresse et la fontaine, la fontaine et l’ivresse.
L’ivresse et la fontaine, la fontaine et l’ivresse…

La nuit demande audience, voudrait me faire part de son embarras.
Dans les bras de la solitude, à dix centimètres de toi.

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« Il ne sait pas que cette nuit, les yeux bandés dans la complète obscurité, il a joué à colin-maillard avec la mort, et que ce n’est permis qu’aux enfants. »
(Jan Skácel)

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