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Les grands yeux de l’insomnie sont braqués sur moi.
Il tombe une pluie à peler les carreaux.
Le vent ronfle les pattes en l’air.
La nostalgie me caresse les cheveux.
La nuit ouvre à demi ses yeux rougis,
vient se blottir à mes côtés,
assistante silencieuse de mes travaux de veille.

Mon avenir est vautré devant moi.
Je devrais sans doute le flatter, lui grattouiller le ventre.
Mais je ne suis pas homme à m’agenouiller,
surtout pas devant les présages.

Etiré comme une gargouille,
je vois fondre la ville où reluisent des grumeaux de quartz.
Les heures paradent dans leur corsage d’encre de chine.
La migraine a fini de faire ses gammes.
Dans la grande coquille du silence,
le tam-tam de mes tempes diminue avec la distance.

Effilochée par la tourmente,
la pluie pend ses dentelles au cou des lampadaires.
L’averse aimerait m’apprendre à danser,
le cul à l’air, et sans faire grincer le parquet.
Collée à moi comme une fille sur un grand matelas d’aiguilles,
l’insomnie m’invite à disserter sur les
malfaçons de mon grand œuvre,
l’obscurité me fait déglutir ses couleuvres.

Toute la nuit comme une cible
et mes couteaux lancés de loin.
Tout ce qui passe entre mes mains,
ma queue tiède ou la sainte Bible,
Alain Borne ou un verre de vin…

Qui veut maintenir avec moi
le long gouvernail de l’ennui?
Combien sommes-nous, à cette heure,
à écoper les syllabes de la pluie?

J’ai des stylos pointus
pour injecter, pour inciser, pour suturer.
Je n’écris pas; j’opère le papier.
A cœur ouvert sur ce monde anesthésié de sommeil,
branché en permanence à trois cent appareils.
Je suis le toubib de la débandade.
Me voici devenu perceur d’abcès,
aide-soignant de la saison froide,
à regarder naître l’été.

~~~

Une nuit blanche comme un lait tiède.
Pas de quoi en faire un fromage.
Tout juste un caillé de lune qui s’égoutte
sur un coulis de cumulus…

~~~

Ce goût de matin dans la bouche,
fiel de rognures d’ongles et de rhum,
mélange de misanthropies et d’excès
infusé dans la salive des non-dits du jour d’avant…

Je regarde fondre les sels,
les cristaux d’urine et d’essence,
sur les trottoirs encore tout frictionnés de givre.
Mes calligraphies, presque nues,
résillent les murs où s’attarde la nuit,
sous les aisselles humides de l’insomnie.

Les heures s’éclairent d’un geste lent
et les boulevards s’étirent en craquant.
Le monde essaie de ramper sous les portes.
L’aube à semé de partout son tintamarre à croissance rapide.

La lumière grise et insolente
repousse du pied tous les prétendants au silence.
La prison du corps nous rappelle
que nous sommes surtout de la viande,
qu’il faut se chauffer, déféquer, uriner, ruminer,
substituer fissa cette sensation de vide irrecevable
par de compliquées victuailles,
menu savamment composé de propagande puérile,
de nourriture spirituelle et d’absorption intestinale.

Le matin n’a même pas terminé de dire « bonjour »,
que, déjà, nous allons tous à genoux,
pèlerins désenchantés sur la voie d’une vérité
décidément trop grosse à avaler.

Cependant, une obsession instinctive
chaque fois nous relève
et toutes les fois nous retourne,
et nous permet de contempler,
gratuitement désinvoltes
ou mécaniquement prétentieux,
la gueule démesurée du vide collée à nos talons.

Nous nous sommes cognés dans le noir.
Nous avons foulé les charbons ardents de notre propre histoire,
d’ailleurs pathétique à entendre.
Avant que ne tombe la toile du décor,
un ange aura tout labouré dans son sillage.
Aveuglés par le jour, nous ne verrons plus rien…
et ne voudrons rien voir.

~~~

La lumière aiguë du matin
déglace un restant d’oiseau mort.
Sur les pavés, les marchands nettoient les ivresses d’un autre jour.
A moitié bouffé par les chats dans la rue coupée au couteau,
cet oiseau mort a dans les yeux une inquiétante humanité,
un regard qui voudrait nous faire comprendre
que rien ne vaut la volupté,
et que la mort vient à qui sait attendre.

~~~

Le matin tire la couverture.
La nuit se roule dans l’édredon des continents.
La salive noire et bleue de l’aube lubrifie les rouages du jour.
Un vin de vigueur nous remet en jeu.
La part que les anges nous dérobent
leur sert à rallumer le feu.

~~~

Un pas.
Puis un autre.
Puis sans cesser:
vers l’indivisible clarté!

Nous sommes de sublimes bâtards
jouissant des premières aurores.
Dans la lente combustion de l’oubli,
dans la nuit projetée sur un cercle infini,
dansent nos envies, éperdument.

Tandis qu’une lune perle à nos yeux absents,
il pleut une peinture de guerre que l’on ne reverra jamais.
Tourbillonnant nos pays impossibles,
nous percerons l’espace longtemps après l’orage.

Il suffira d’un pas.
Puis d’un autre.
Puis sans cesser:
vers l’indivisible clarté!

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« Sans doute ne sais-tu pas toi-même pour quelle lumière inconcevable tu as préparé tant de nuit. » (Nicolas Bouvier)

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