189 Avec les soies du même pinceau

Puisqu’impossible est le silence,
envoie-moi un peu de ces bruits
que mon oreille ignore.

(*Pas moyen de trouver le sommeil à cause du bordel ambiant de mon quartier. Ma nana en voyage me téléphone à des heures pas possibles, du fait du décalage horaire avec le Rajasthan. Le charivari absolu de la rue indienne, qui vient brailler jusque dans le combiné, me permet de me distraire un peu de mon grabuge de tous les jours. Je réalise à quel point la routine peut corrompre notre relation avec la réalité.)

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Ce que l’âge fait de la raison.
Tes raisons qui ne sont plus de mon âge.
Je te partage comme une orange.

(*J’ai huit ans de plus que la fille qui fredonne en cuisine. Elle est encore dans sa belle vingtaine et me trouve bien vert et vénal pour un mec « de mon âge ». J’argumente que mes jours en la jeunesse sont comptés et que je me prendrai la tête avec les fondements psychologiques de l’obsession sexuelle lorsque je n’aurai plus de piles dans mon joujou. Et puisque mes arguments ne valent rien devant l’évier, je la déshabille pendant qu’elle essaie de peler des oranges. Saveurs mêlées de sa peau et des fruits, parfums pétillants et jus lumineux. oh! Mélanges immortels ! Ses réprimandes et nos rires orchestrent la bande sonore de ma mémoire. Dans ces moments-là, si délicatement fantastiques, on ne réalise pas immédiatement que l’on est en train de se construire des souvenirs quasiment indestructibles, et que la vie, la vraie, tient toute entière dans des instants pareils, délicieux zestes de l’existence…)

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J’envie la chenille
en savourant les fleurs du cognassier.
La faux repose à l’ombre.

(*Au printemps, les distractions ne manquent vraiment pas pour qui travaille à la campagne. Combien d’heures aurai-je passées à observer les fourmis laborieuses, à me documenter en direct sur le grand retour à la vie? C’est ma manière à moi de marquer la pause. Sentir la fraîcheur du ruisseau rien qu’en regardant les poissons. Essuyer les pipis de coccinelles. Être attentif à l’éclatement des gousses de ricin. Saliver sur une pointe d’asperge sauvage. Diviniser les êtres, parce que la superficie éreintante du moindre champ te réduit à un moins-que-rien, te fait te sentir aussi petit et pataud que le scarabée qui trébuche dans les labours. Admirer, et envier surtout, tout ce qui vole ou est appelé à voler, tout ce qui vit par et pour les fleurs. Se défaire des outils agressifs et pesants, et se faire un petit festin des pétales parfumées de l’arbre auquel personne ne prête plus attention depuis qu’existent les pernicieux arômes artificiels. Nota bene: Prendre soin de laisser la faux sous le frêne où les ouvriers font habituellement la sieste, pour que le métal ne soit pas brûlant à l’heure de se remettre au boulot.)

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Je lance de petites pierres dans le mékong,
consacré à la construction d’un pont
que je ne franchirai jamais.

(*Le non-agir agissant. La méditation de ceux qui ne la maîtrisent pas. Le zazen pour les culs sensibles. Lancer les cailloux l’un après l’autre en donnant un rythme mystique à son bombardement, comme si la rive était un immense chapelet où grapiller des patenôtres. Mesurer la vanité de toutes choses en concentrant son énergie sur des édifications impossibles, en s’appliquant très fort à ne rien faire de constructif. Qui sait ce qui s’en va avec les pierres ? Qu’est-ce que nous envoyons vraiment ricocher sur le fleuve ? )

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L’Afrique attelée au négoce,
pour y construire des rues pratiques
où mendient décemment les gosses.

(*Quartiers chics en construction, vérolés de taudis, à la périphérie des centres d’affaire du tiers-monde. Arrière-goût d’arnaque et de malfaçon dans les étranges fruits de la mondialisation. Et toujours ces relents indécrottables de colonialisme. Toutes ces opinions dégueulasses, ces points de vue d’envahisseurs. La gourmandise assassine des entreprises françaises, l’appétit sans fin des investisseurs exotiques. Les visiteurs qui viennent surtout pour ne rien voir et les touristes qui n’ont jamais su que détourner le regard… Et le pire de tout : faire sien ce sentiment de plaisir et de sécurité en claquant peinard ses sandales made in Bangladesh sur des trottoirs impeccablement cimentés. Louer la sérénité, l’éclairage public et la maréchaussée, en évitant habilement de glisser une pièce à la petite mendigote, sous prétexte de… de quoi déjà?)

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Maigres faisceaux de fusains noirs
dans le blanc des yeux de l’hiver.
Pas besoin de crayon vert
pour parler de la forêt.

(*Voyage en train à travers les mornes plaines enneigées du Centre. L’œil, habitué aux feuillages pérennes de méditerranée, cherche désespérément un arbre où abriter le paysage. Mais il n’y a pour tout festin visuel que quelques gressins calcinés par le gel. La douce indolence que provoquent les pointes de vitesse du TGV, les micro-sommeils devant ce documentaire en accéléré derrière la glace, la rigueur monacale du noir et blanc, font renaître de ses cendres le phœnix des doutes de l’auteur. Afin d’éluder les questions qui fâchent du genre : « Serai-je jamais capable d’écrire un truc valable ? », « Qui va s’intéresser à ce galimatias ? » Ou l’effrayant : « A quoi bon tout ça finalement ? » Je feinte avec l’indifférence des létrés anonymes, j’esquive avec une estampe japonaise, protégé par le bouclier du haïku.)

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Ce jour exige de moi
l’élan et la vaillance du fer de hache,
mais me découvre plus frêle et moins bien rassemblé
que les soies d’un pinceau.

(*Cette imbécile tradition de réussite héroïque, ce mythe masturbatoire de demi-dieu véhiculé par les gros mentons de Hollywood, cette idée néfaste qu’il faudrait toujours être le plus balèze pour distribuer des uppercuts à la vie. J’invoque le droit à la débandade sans pour autant risquer de pécher par médiocrité. Un genre de non-violence conceptuelle, de non-agir pour éviter de tout faire foirer. Il y a bien des façons d’arriver à ses fins, et puisque la fin arrive toujours trop vite, je prêche la contemplation massive, le raccourci du chien, le refus de trop faire. Je sais, je n’explique rien, je ne fais qu’embrouiller un peu plus les choses. En même temps, je n’avais pas la prétention d’expliquer quoi que ce soit. Y’a des jours comme ça où la flemme envahit vraiment tout, où j’aimerais être capable de penser en sms, d’être payé à écrire pour Carambar. Je n’ai même pas le courage de me lire le résumé de l’Éloge de la paresse…)

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Elle a des yeux piquants
ainsi que des cure-dents,
qu’elle plante avec malice
dans mon cœur en saucisse.

(*Pourquoi pas, après tout, si on tombe amoureux pendant l’apéro… Les voies de l’inspiration sont impénétrables. Je serais bien emmerdé s’il me fallait en trouver beaucoup d’autres comme ça. Va-t-en faire simple dans un monde aussi compliqué ! Quiconque s’y est essayé sait bien qu’il est horriblement plus aisé de composer des tirades pathétiques. Les poètes sont des ronciers capables de bien des épines, mais à l’heure de sortir les fleurs, nombreux sont ceux qui prétextent une mauvaise saison, des conditions défavorables, etc.)

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On déposa ses cendres au pied du vieux mûrier
afin que jamais plus il ne pesât
davantage qu’un cocon de soie.

(*A chacun sa manière de concevoir le cycle des réincarnations. C’est sûr, si tu ne sais pas que les vers à soie se nourrissent de feuilles de mûrier blanc et que tu n’as jamais soupesé un cocon des dits vers ; si en plus tu oublies que ce ne sont pas à proprement parler des vers, mais des chenilles, et donc des papillons en devenir, l’image n’est pas franchement évocatrice. Il ne te reste que la bonne occase de contempler, intrigué, presque ému, une forme verbale en péril d’extinction : ce bon vieil imparfait du subjonctif, sans doute tout autant en désuétude que l’élevage des vers à soie en Provence. La Provence où il fait bon vivre et où, malgré tout, chaque jour, meurent aussi des gens épatants. Que je pesasse/que tu pesasses/que nous pesassions… et que la terre te soit légère. )

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L’aurore laconique de novembre
nous force à penser par nous-même,
à souffrir le silence du jour
que nous avons laissé sans voix.

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« Mendiant, mais gouverneur d’une gamelle. » (Henri Michaux)

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