190 Sarigamapadani

Les mimosas portent conseil
à ceux que l’hiver interroge.

(*C’est une jolie histoire. C’est une petite histoire. Et comme souvent les jolies petites histoires, elle est triste aussi. C’est une jolie petite histoire triste, trop entourée d’adjectifs pour finir bien. Mais, puisqu’elle est belle, on peut en dire un mot : dans le midi de la France, les mimosas font partie de ces quelques arbres qui forment la merveilleuse avant-garde du printemps. Ce sont des éclaireurs, presque au sens littéral, courageux précurseurs vêtus de flambeaux, guides couverts de milliers de petits lampions, de LED naturellement parfumées. Ils viennent tâtonner le terrain encore engourdi par l’hiver. L’hiver que l’on passe généralement seul. Dans le midi, pratiquement tous les amis se font mystérieusement la malle pendant la mauvaise saison. Plus qu’ailleurs les gens sont allergiques au moindre courant d’air ; les embrassades disparaissent dans la soupe. On ne vit vraiment que d’avril à septembre, comme s’il y avait une basse-saison des sentiments, une hibernation relationnelle. L’hiver est donc propice à l’introspection, ou à l’alcoolisme, selon comment on prend les choses. Méditation ou dépression, toujours est-il que c’est l’époque des questionnements, des esquisses de brouillon de plans absurdes, élégants, radicaux. Refaire la toiture ou refaire le monde, on se promet de grands renversements. Si on n’était pas isolé par le gel des échanges, on irait crier aux collègues tout ce que l’on va bouleverser sitôt la vie revenue. L’hiver nous soumet à un interrogatoire interminable. Ainsi qu’à une longue, large et profonde nuit, on lui confie nos indécisions. Le printemps est donc pris tel un ultimatum. Or, il se trouve que l’année de ma vie où l’hiver m’aura le plus tourmenté de questions, d’entre lesquelles celle de savoir si j’allais oui ou non tout envoyer au diable, me défaire de mes possessions et prendre un chemin d’exilé, ou de naufragé volontaire, tous les mimosas de ma zone sont morts gelés ! La pire vague de froid depuis quatorze ans… Ma foi, je voulais une réponse de l’univers, je l’ai eue ! Pareil qu’une porte claquée à la figure, une opinion de matraque électrique, un éclair à la place d’un point d’exclamation. Le printemps m’a certes royalement envoyé chier ce jour-là, mais ma décision se fit soudainement plus facile à prendre, et je lui en ai souvent su gré depuis lors. Les mimosas, en revanche, ne m’ont plus jamais adressé la parole…)

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La cigale, crispée sur mon gant de travail,
me prend pour une branche.
C’est vraiment trop d’honneur.

(*De même qu’il faut être Español pour espérer apprécier la poésie de Lorca, j’ai constaté à maintes reprises qu’il faut avoir un cœur provençal pour réellement comprendre tout ce que la cigale peut évoquer chez ceux qui la vénèrent. Son apparition signifie tellement, en termes de retour à la vie, à cette existence entière et remplie de mœlle qui n’est finalement possible que durant sa tournée de chant. Son extension géographique pourrait servir à dessiner les frontières climatiques, botaniques, linguistiques, chromatiques et culturelles. Crécelle symbolique, c’est un des principaux marqueurs de l’environnement, un des déterminants identitaires, une signature sonore impossible à falsifier. Bref, si j’avais un panthéon de divinités, il y aurait des bas-reliefs de cigales sur tous les murs. Servir de socle improvisé à cet insecte adoré fut donc une expérience pour moi mémorable. De la même façon, je pensais sincèrement ne pas mériter l’hommage d’être pris pour un arbre : je ne suis pas convaincu par les chantres de la réincarnation, et encore moins par cette idée saugrenue de considérer l’être humain comme l’échelon le plus haut dans l’organigramme de la création. Si c’était le cas, ça se saurait… Peut-être arriverai-je un jour, à force de travail et d’entraînement, à mériter ma place au sein des végétaux ! Je sais, je suis de ceux-là qui s’émeuvent profondément pour ce que la majorité qualifie de non-évènement, et qui, dans le même temps, se perdent les infos sept mois d’affilée sans sourciller. Encore une médaille aux olympiades de la futilité. Jouira bien qui jouira le dernier ! )

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Si tu regardes bien,
tu ne verras plus le pont,
seulement les soupirs.

(*Comme souvent pour moi, le poème surgit de la frustration de ne pas savoir peindre. Que j’eusse aimé pouvoir le dire avec des couleurs ! En même temps, se prendre pour un peintre à Venise, bonjour le cliché ! Et puis, je t’invite à trouver cinquante centimètres carré libres de promeneurs pour tenter de caler un chevalet dans le coin… Le pont des soupirs : Il y a des fois où les noms prennent quasiment trop de sens, où la toponymie joue des coudes au milieu du ressenti. C’est presque une provocation à la poésie. Je pense à la magie colorée de certains noms créoles, ou aux tragédies ronflantes que nous inspirent les sobriquets de quelques sites parisiens. Je fais exprès de ne pas donner d’exemple, pour motiver un peu l’esprit d’initiative et la curiosité… En attendant, on peut en revenir au romantisme exacerbé qui me sert à la fois de chemise et de camisole, et penser avec moi à ces rafales de soupirs qui te font friser l’hyper-oxygénation lorsque tu es le seul à visiter Venise en solitaire, que la contemplation de tellement de beautés -les façades et les vénitiennes- te met en état de transe, et que l’envie de pouvoir dessiner ce que tu ressens te martyrise comme un muet incapable de hurler au cœur d’un incendie. On peut aussi se faire un selfie rapido et courir bouffer des glaces à vingt balles devant San Marco, c’est comme on veut…)

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J’égraine un chapelet de noisettes
avec au coin des lèvres
une prière au cacao.

(*La liste des commissions est divinement longue quand il s’agit de concocter la recette du bonheur. Moi, je rajoute des ingrédients tous les jours. Les noisettes fraîches, volées à la hâte dans la haie d’un voisin, accompagnées d’éclats de chocolat, constituent un antidépresseur merveilleux, en même temps qu’elles permettent aux athées de rendre grâce à quelque chose de supérieur sans trop se prendre le chou. On dirait un blog de recettes. Prochainement : les crêpes au miel des simples choses, le rhum arrangé aux rires, la charlotte aux fesses et le gratin d’aventures aux girolles…)

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Ma main levée devant les yeux.
Premier obstacle à ce rayon
depuis son départ du soleil ?

(*Plus qu’un poème, c’est une véritable question. Si les sciences m’ont longtemps poursuivi, elles ne m’ont jamais rattrapé ! Je ne pigerais probablement pas la réponse, même si on me la donnait. N’empèche, on ne m’enlèvera pas que, ouais, ces photons ont jailli d’une étoile d’un milion trois cent quatre vingt douze mille six cent quatre vingt quatre kilomètres de diamètre, qu’ils ont voyagé la bagatelle de cent cinquante millions de kilomètres jusqu’à la terre, dans le seul but de venir atterrir pile poil dans la cible de deux ou trois millimètres de ma pupille en myosis, sans absolument rien croiser pendant le trajet, évitant particules subatomiques, astéroïdes géants et poubelles spaciales, et moi, paf ! Je mets la main devant les yeux et foudroie leurs ambitions à cinq centimètres de l’objectif. Quelle cruauté mes amis…)

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Voici que tu te lamentes
sur tes possessions dévorées par les flammes.
Mais… ce n’est pas ta maison qui brûle…
Ce qui brûle, c’est le feu !

(*Voilà ce qui se passe quand on essaie d’hybrider le raisonnement absurde Zen avec l’éloquence somptueuse des poètes mystiques du monde arabe. En attendant, cette subtile balance de dérision, de résignation et de survivance, n’est-elle pas, parfois, tout ce qu’il nous reste face à l’adversité ? Je suis convaincu, pour y avoir eu souvent recours, qu’une citation latine, une boutade taoïste ou un vers soufi bien administrés peuvent réellement sauver la vie, préserver l’équilibre psychologique, éviter des pathologies graves. Tout est mantra quand la parole est éloquente. Maintenant, je n’ai jamais dit que c’est le cas de mes textes, je me retirerai avec les honneurs de celui qui a humblement essayé, c’est déjà quelque chose…)

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La marée se retire sans me tourner le dos.
Tout l’océan s’apaise pour mon petit bateau d’écorce.

(*L’Ego démesuré à la rescousse de l’écrivain insignifiant ? Que non pas. Il s’agit d’appliquer au monde un code enfantin, de chambouler les règles de grandeur, d’écrire une littérature en trompe-l’œil, de raconter des boutades aux génies, de filer le vertige aux fées. Je suis sûr que l’immensité comprend cet humour de fourmi insignifiante.)

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Plus de quinze ans après,
cette route continue de mener
à ta dernière demeure.

(*Il y a des chemins qui vous brûlent les pieds, des rues bien réelles où l’on se met au défi d’avancer sans s’effondrer sur soi-même, histoire de tester ses théories ou sa résistance, de faire la nique au passé qui s’estompe. Une langue de bitume t’emporte en tes mémoires et te déchire le cœur. Ces trottoirs où les disparus rôdent encore. La terre impertinente qui ne s’est pas arrêtée de tourner pour autant, comme si la pendaison n’était pas suffisante pour faire sauter le disque de l’histoire. Il n’y a pas d’amas de ruines, pas de traces de reconstruction, ils n’ont pas rasé le quartier. Je suis pourtant certain d’avoir vu le monde exploser ce jour-là… Ou bien était-ce un bout de mon cortex ?)

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Je n’ai pas pris le temps de t’appeler « mon amour »,
car rien ne nous appartient moins que l’amour et le temps.

(*Pour qui ils se prennent les poètes ? Ils se croient où les amoureux ? Qu’est-ce qui leur arrive aux angelots aux ailes mitées ? Qui sommes-nous pour oser parler de concepts insaisissables ? Ne serait-il pas plus intelligent de s’en tenir aux impressions, puis de se rendre modestement à l’évidence, au lieu d’analyser le vécu comme si absolument tout, tout, tout devait finir par nous causer des troubles de stress post-traumatique ? Revenons à notre niveau mammifère s’il vous plaît, les histoires de poussières d’étoiles nous sont montées à la tête…)

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Les oiseaux, ce matin,
l’ont très bien raconté.
J’aime autant ne rien ajouter.

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« Le jour se retire, tous ses rayons usés. »
(Pierre Jean Jouve)

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