191 Travaux de printemps

Revêtue de peaux de soleils,
mon immensité océane
viendra se frotter à tes pieds.

(*Ah… Le mot « soleil », sans doute mon préféré. Le seul que j’affectionne au point de ne pas être embêté par sa répétition. J’en mettrais de partout… J’aime assez avoir recours à une image de puissance masculine, pour ensuite la mieux recourber devant le pouvoir féminin, autrement plus élaboré. Je suis bien conscient de traînasser dans un passé complètement imaginaire, fait seulement de belles dames et de chevaliers servants. Mais vu le tour que prennent les choses, avec les arguments dégueulasses qui n’ont pas honte de se faire entendre çà et là pour minimiser la violence historique et universelle faite aux femmes, ou cette façon de jouer au plus con avec le coup des « garçons souffrent aussi », je crois qu’il nous faut plus que jamais frapper du poing pour réaffirmer la tendresse, défendre la délicatesse avec des dents d’acier, continuer d’étouffer avec une corde de guitare ce gros con de minotaure gonflé de testostérone et d’irrespect, avant qu’il ne lève à nouveau la corne sur la gente féminine, ce genre que je préfère, comme je préfère le soleil.)

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Jouer à la guerre.
Se battre avec des jouets.
En mourir de rire.

(*Ce bout de haïku, rédigé bien avant que ne soient faites publiques les inquiétantes inventions martiales de la nouvelle ère, est devenu dramatiquement d’actualité. Les bouffons occupent la place de roi sur le trône. Les clowns sont au commandement. On tue avec une télécommande. On s’offre en cadeau des logiciels espions. On joue aux jeux vidéo avec de vrais gens. Fini de crever pour de faux. Le KGB sort aujourd’hui des usines à jouets. On ne vote plus, mais n’importe quel couillon peut évaluer son prochain, être inquisiteur avant dix-huit ans. Empereurs de fiction, nous pouvons gracier ou mettre à mort nos serviteurs avec nos enquêtes de satisfaction. Nous clamons tout haut nos auto-censures, nos propagandes de petits Gœbbels des réseaux sociaux. Pour vivre heureux, nous vivons d’être vus plusieurs millions de fois, nous bossons pour la CIA, tous rejetons de la Stasi, tous experts en vidéo-surveillance, gentils rouages d’une gigantesque main-mise sur le concept même de liberté. On n’empoisonne plus, on diffame, on fait du bruit pour te faire taire. Tout est construit transparent afin de ne plus rien voir. Les écrans géants ont absorbé l’esprit des lumières. Montre ton cul aux caméras : tu reçois illico une pub pour des lingettes en cas de fistule anale. Nom de dieu, je vais devoir me trouver une arbalète anti-drone ! Ça me ferait marrer si ça ne se passait pas sur ma planète…)

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Arbitrer la splendeur
entre amandiers et mimosas.
Travaux de printemps.

(*Dure tâche que celle de vigie de la majesté. Être guetteur de l’esthétique. Consacrer de précieuses minutes à détailler le grand défilé du printemps. Lorsque se pointe la belle saison, tout le reste est secondaire à mes yeux. Vocation de contemplationniste. Ouvrier du retour de sève. Ce que l’on croit savoir sur moi n’est qu’une couverture : je suis agent double de l’harmonie. Ma véritable occupation, c’est être observateur de la magnificence.)

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Pesant de grisaille.
J’ai cet avantage sur la pluie
que je ne tombe pas de si haut.

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De loin les perditions,
le poids de la terre sous nos pieds.
Le temps d’une vibration, une vie de lumière…
Juste pour briller.

(*On se bousille dans le slalom entre péchés capitaux et vertus cardinales. On se cogne comme une bille de flipper hystérique entre les bumpers du bien et du mal. Déserteur du réel, on ignore pourquoi on lutte, on oublie pour quelles raisons on abandonne la partie en plein milieu. On se demande comment il est possible que le moine errant ou le délinquant soient heureux, ou pourquoi l’on se sent vaincu au sommet de notre ascension sociale. On en écrit des tonnes, et on étouffe le feu en voulant tellement l’alimenter. On embrasse avec des mains d’étrangleur. On se cramponne à toutes les formes d’addictions comme si on manquait de nounours. On a enfoncé tellement de portes ouvertes que l’on en a oublié les fenêtres. Le culte du néon nous rend aveugles à la beauté. On a tant éclairé le monde que l’on ne sait plus comment faire pour l’illuminer.)

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Les grands peupliers tremblotants
ont la mémoire de leur envol
et des souvenirs de flocon.

(*Ma toute première tentative de haïku « libre ». J’en suis très content, même si je me dis souvent que c’est le seul de mes écrits qui vaille vraiment le coup… L’entassement de filaments soyeux des graines de « populus tremula », ou « peuplier tremble », constitue la seule neige que j’apprécie vraiment, parce que tiède. Les applaudissements légers du feuillage des trembles, remué à la moindre brise, m’ont distrait de je ne sais combien d’heures de cours à la faculté de lettres… L’école de poésie est partout, et surtout, c’est là son intérêt, jamais là où on l’attend. Ça me captive de penser que le parachutage angélique de ces graines de l’ordre du millimètre peut donner naissance à une forme de vie de quarante mètres de haut pesant plusieurs dizaines de tonnes. Ce que l’on peut être, et ce que l’on a pu avoir été… « Je » est une multitude qui s’ignore.)

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S’avouer vaincu par soi-même.
Se libérer par la défaite.
S’inscrire dans la détresse humaine.
Le Tao planté dans la tête.

(*De l’utilisation presque obsessive des verbes à l’infinitif : je pourrai m’exprimer rien qu’avec ça. Je trouve que l’infinitif offre un bouquet d’interprétations modelables à volonté. C’est l’ikebana des formes verbales. On dirait un impératif, sans pour autant ressembler à une sommation. On se demande si c’est un conseil ou une évidence. On n’est pas loin d’une forme interrogative. Il en faudrait peu pour en faire une exclamation, plus proche du soupir que de l’exaltation. Ça fait proverbe ou prophétie. Le ton est dramatique mais pas condescendant, disons, théâtral. T’imagines, au lieu de « Être ou ne pas être ? » : « C’est mieux que je sois ou que je ne sois pas ? »… Et, avec la forme élusive de l’infinitif, le fond où refluent des rivières qui te laissent lessivé. Accepter la déroute, battre en retraite plutôt que de voir mourir inutilement les troupes. Être conscient de ses erreurs, de ses défauts, même repoussants. Se dire qu’on est malheureusement le fruit d’une époque, que l’on n’échappe pas à la congrégation grotesque de sa génération. Partir avec le Tao-te-king sous le bras, s’appuyer à Tchouang-tseu, prendre pour maîtres des paraboles.)

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Ce trou qui se creuse au milieu du matelas
et qui rapproche, au fil du temps,
les vieux amants que tout éloigne.

(*Ça sent le vécu. Ça pue le spleen à plein nez. L’image est triviale, exempte de romantisme. Pas de drame ou de traumatisme, rien que la vénéneuse routine. Manque plus qu’un tablier gras, des pantoufles qui frottent, et une vieille odeur de soupe. Tout ce que l’on n’a pas voulu voir et qu’on voyait très bien venir, certain comme la lente et inexorable montée des eaux. Et on se demande pourquoi je me lance toujours dans des relations toxiques, déséquilibrées ou sans avenir ! L’amour acrobate, plutôt que l’amour léthargique. Des rencontres entre cascadeurs pour ne plus jamais me noyer encore dans le pauvre trou du risque zéro.)

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Le printemps s’approprie la dune.
Ici, tout est beau…
excepté ce que tu dis de moi.

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Une rafale d’hirondelles rase le vert tendre des blés durs.
Pour pouvoir les observer par en dessous, il faut que je m’allonge.
Aujourd’hui, il n’y a plus que cela qui compte.

(*Dans la longue liste de récompenses qui reviennent aux laborieux ouvriers agricoles : la compagnie des hirondelles, par temps d’orage parfois proches au point de te toucher. De toutes les formes d’exploitation par le travail que j’ai dû subir pour mendier ma pitance, mes presque dix années de paysan, en dépit de la dureté parfois exagérée du labeur, sont les seules à ne pas m’avoir traumatisé intérieurement. J’en veux pour preuve que, au contraire de tous mes autres emplois, je n’en rêve strictement jamais de manière désagréable. Les détériorations physiques, bien entendu désagréables, même parfois graves et durables, n’occultent pas les attraits de cette profession, où ton bureau mesure trois cent mille mètres carré de nature, où le soleil éclaire ton atelier, où tu es témoin de tout ce qui se fait de solennel, depuis les profondes galeries de lombrics géants, jusqu’aux cristaux glacés de la haute-atmosphère. On dirait que le Grand-Esprit est le vrai grand patron, que tu es l’employé des saisons, aux ordres de la photosynthèse. Je dois spécifier ici que j’ai eu la chance de ne pas être embauché par des négriers insensibles, mais par des humains raisonnables qui m’ont permis, en échange d’une certaine quantité de force de travail, de laisser mon esprit vagabonder en paix. Je ne me sentais pas entravé, même attaché à la pioche, même enchaîné au grand boulet de la terre…)

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« Ecoute un peu le merle et fais-moi voir tes seins.
Vivons heureux en attendant la mort. »
(Pierre Desproges)

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