192 Menu enfant-loup

Qui trop se cherche
n’en finira jamais de se trouver.
Ma tête contre tes cuisses.
Tout mars dans un iris.

(*Le menu spécial enfant-loup, ou les chicanes de la sagesse. Connais-toi toi-même, mais lâche un peu l’affaire. Prends garde à celui que tu considères comme ton véritable « toi », pris que tu l’es dans les remous du torrent de l’Ego. Car la pensée est tapageuse, et la conscience est un gibier prudent. Si nos questionnements claquent dans le bruit des bottes, les réponses marchent sur des œufs. Nous sommes davantage qu’une somme de réflexes pensants ; du moins quand nous ne cessons pas complètement d’être des formes de vie sensibles.)

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La tempête a lissé la plage.
Même dissimulée sous la mer,
je verrai tes pas dans le sable.

(*Bien que je l’admire et l’adore, la mer, amante, impératrice, guérisseuse et guerrière, représente aussi pour moi une sorte de cimetière, ou pour mieux le dire, de terre sainte, d’enceinte sacrée, un endroit où s’agenouiller afin de sangloter, ou pour révérencer la création. J’ai alourdi ses eaux sans âge de cendres et de grigris, elle s’est nourrie de mes passés et de mes espérances, je lui aurai confié mille pâtés et sculptures, moult secrets et sépultures. C’est l’endroit où je pleure les défunts et où je comprends, mieux qu’en nulle autre ailleurs, que la mort est une pièce du puzzle de l’être, et que sans elle, nous serions incomplets. Ainsi, la mer n’est jamais triste, jamais à court de caresses ou de fortes phrases. Je me rends compte à quel point je suis mystiquement primitif, et à quel point c’est un compliment à mes yeux…)

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Tenir la vie
comme on tient une pomme,
en cherchant où planter les dents.

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Toujours l’automne interminable,
tempétueux, trempé, tonitruant.
Une allitération en thés brûlants.

(*Le thé, jailli de la trousse de secours, pour panser la saison blessée par les morsures du froid. Le thé, épicé, concentré, sucré à la Russe, densifié jusqu’à faire office de compagnon. Le thé à toutes les heures pour faire autre chose que fumer ou déchirer des manuscrits. Le thé pour lutter contre l’apathie, de la théine pour explorer la nuit, des torches de chêne pour sécher l’orage. La maison toutes machines avant, ballottée sur l’océan de novembre. Du jus de bougies sur la machine à écrire, des lumières d’antiquaire pour repousser la sorcière électricité. L’automne en lutte, cerveau bouillant, le poing serré sur un godet d’ambre liquide, bijou fondu où nagent des élytres de cardamome.)

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Jouisseur lacéré.
Il faut un certain masochisme
pour aimer la garrigue.

(*Ma grand-mère aurait trouvé ça vilain de faire de l’auto-citation, mais j’ai déjà dit ailleurs, en l’occurrence en traversant la Malaisie, que l’adjectif « impénétrable », plutôt que d’être attribué à la jungle, conviendrait mieux à la garrigue. Je crois que l’on apprécie cette basse-forêt, presque exclusivement faite de griffes, plus pour ce qu’elle symbolise que pour ce qu’elle offre en termes d’interaction et de distractions sans risque. Un sous-bois de couteaux ne peut pas vraiment être vu comme un bac à sable ou un parc d’attractions. Les ronciers filtrent l’entrée mieux que des videurs, la garance t’enlace doucement pendant que tu t’aveugles à convoiter l’iris-nain ou les pousses de houblon, les houx-frelons et les genêts-scorpions se passent de description. Poser ses fesses relève de l’examen d’entrée à l’école de fakir. La sieste en ses bras est récompensée par l’injection sous-cutanée d’une large sélection de venins. Même les chiens s’en tiennent au sentier pour ne pas terminer comme des moucherons suspendus dans une toile de salsepareille. On la désire pourtant de manière obsessive. Elle vient vite à manquer, telle une addiction malsaine. Entre ses rideaux de velours urticant, dans la lumière tamisée où roulent ses parfums capiteux, elle a le pouvoir enjôleur d’une maîtresse un peu méchante, de celles dont tu ne sais pas si elles t’embrassent ou elles te mordent. Des crocs où l’on ne s’attend pas, des cravaches de laurier, des entraves de jasmin sauvage, un corset de cytise, un décolleté d’aubépine, des bottines d’hellébore… J’arrête, ça m’excite, et ma grand-mère aurait sans doute trouvé ça encore plus vilain ! )

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De nos maisons et de nos amours :
jamais si belles que lorsqu’on les découvre,
ou qu’on les quitte.

(*Qu’est-ce que je peux faire si je l’ai plusieurs fois expérimenté presque simultanément : l’effet de surprise, le désir aveuglant, les délices de la découverte, les sottises de l’accoutumance, les heures creuses de la lassitude, puis le poignard effilé des derniers instants, lorsque tout est dit, tranché, décidé, lavé des empreintes du passé, vidé de ses tripes personnelles, prêt à remettre au vaste monde des possibilités, et que l’on réalise tout ce que l’on perd, si près d’en finir, une fois tombé le voile de l’appartenance, qui, comme tout le reste, ne nous appartient jamais.)

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Seule sa rousseur fait tâche
dans l’impatient rassemblement.
Son corps crée des encombrements,
le long de la voie H.

(*Un peu de poésie de gare, pour se distraire entre « La roulette cambodgienne » et « Panique à Bamako ». De quoi occuper le stylo bille et ne pas trop baver devant la demoiselle.)

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Sans doute les grains de sable
croient-ils eux aussi
en leur individualité.

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Mets le feu à ce monde.
Je te chercherai dans la cendre.

(*Purification par l’extrême. L’important, l’incorruptible, devrait survivre au grand nettoyage. Sinon, c’est que le destin résidait ailleurs. J’ai appris à prendre des décisions de sapeur-pompier, à m’ouvrir un chemin à la hache, à reconsidérer tous mes dilemmes comme si l’incendie me poussait à faire mes choix. On retrouve vite le sens des priorités entouré de flammes.)

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Être capable d’un poème,
comme un doigt sur les lèvres,
qui imposerait le silence
sans produire aucun bruit.

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« Vivez librement, comme dans une campagne sans hommes… Gagnez l’immensité où l’on se promène tout seul avec le Tao. »
(Tchouang-tseu)

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