193 Bashô au supermarché

Pesant de visions…
S’il suffisait d’un banc de pierre
pour assurer le succès d’un jour !

(*Seul le vagabond sait ce qu’il en coûte de trouver le site parfait pour la sieste, dans un monde fait avant tout d’interdits, de suspicions, et de délateurs derrière leurs rideaux. Mais les esprits supérieurs d’une antiquité lointaine ont tout de même eu la présence d’esprit de semer la campagne de longs blocs de pierre lisse, et de ne pas ratiboiser tous les arbres en lisière des prés, permettant d’offrir une pause au promeneur émerveillé, sans qu’il soit nécessaire de présenter un titre de propriété. Si l’on persévère à provoquer la chance, on peut parfois se délecter d’une demi-heure de parenthèse dans l’un de ces sites sauvegardés de l’hystérie collective. Et, mon dieu, lorsque la qualité de ta journée dépend de celle de ta sieste, tu as l’impression de palper la clef du paradis dans ta poche. Ça n’est malheureusement pas toujours si simple, ça n’est malheureusement pas toujours suffisant.)

~~~

Tes grands yeux me manquent.
Est-ce que je manque à tes yeux ?
La pluie de partout.

(*La composition de haïku est hautement recommandée en cas de rupture amoureuse. Ça devrait faire partie de l’arsenal des médecins. C’est presque une thérapie par l’hypnose que de chercher à exprimer mille idées noires, disparates et tourbillonnantes, en respectant la versification classique du tercet de pentasyllabe embrassé par deux heptasyllabes, soit un rythme en 5/7/5. Si en plus tu lui colles une rime, une assonance ou une allitération intérieure, et que tu peux introduire un mot-clef faisant référence, même de loin, aux saisons, c’est le top. Ça permet de passer d’une obsession à une autre, moins destructrice, de farfouiller longtemps dans le grand sac des sensations jusqu’à trouver le terme adéquat. Écrire un haïku, c’est comme discuter paisiblement avec soi-même, jusqu’à ce que, de la conversation, jaillisse l’idée centrale, l’axe autour duquel gravitent les sentiments. Cet art de résumer une impression, un instant, une histoire en dix-sept syllabes, surtout pas compliquées, permet de se centrer, de ne pas exploser en larmoiements incontrôlés ou en messages crasseux. L’effort te donne la distanciation idéale, pareil qu’une longue promenade après une grosse engueulade, pour ne pas réagir comme un boulet d’émotions chauffées au rouge. T’es même pas obligé de commenter, tu peux l’inclure comme une perle à des textes plus longs, ou, encore mieux, comme une courte pause dans un récit de grands voyages. Tu peux aussi le laisser tout nu, à l’exégèse hasardeuse du lecteur ou du vent. Les meilleurs représentants de ce délicieux genre littéraire sont les premiers à se permettre de belles incartades à la règle, pour peu que l’émotion transmise soit exacte. Tu peux l’écrire sur une vieille écorce, le tagguer au marqueur sur une poubelle, en faire l’en-tête de tes cahiers, le ranger dans un tout petit tiroir, les grouper en un beau recueil illustré de calligraphies imbitables et d’estampes de moineaux picorant des pivoines au noir de fumée, etc. Qui plus est, à l’heure de saouler tes potes avec tes écrits anti-Cupidon, ils seront moins emmerdés que pour commenter le chapitre quinze de ton illisible roman de huit-cents pages, où tu auras démonté la grande muraille de l’amour pierre par pierre. Et si ton esprit continue malgré tout de courir au cul d’une relation moribonde, il te reste encore l’option d’étudier le japonais, de tout distribuer au monastère, et de te faire poète vagabond pour t’approcher encore un tout petit peu du détachement des grands maîtres…)

~~~

Une tempête dans un haussement d’épaule.
Donne-moi le silence,
et garde tout le reste.

~~~

L’énorme mer à bout de forces,
échouée au pied des remparts
de mon petit château de sable.

(*Si tu ne vois pas l’intérêt de faire quelques pâtés de sable quand tu vas à la plage, si tu penses qu’il y a des choses plus importantes : reconsidère toute ton existence, avant de disparaître pour de bon sous un amoncellement de sérieux et de bienséance.)

~~~

La boucle d’oreilles :
Solide et nue comme une idole,
c’est à l’oreille que tu portes ton auréole.

(*Je trouve que les femmes ont le pouvoir magique de parvenir à rester des saintes, même, et surtout, en plein cœur de la débauche. Il reste toujours, y compris à la pire des salopes, une étincelle de secours pour la laver de ses péchés les plus cochons. Je crois que c’est ce que l’homme, du moins en sa version la plus bassement instinctive, jalouse en elles et tente, même inconsciemment, de bafouer, de souiller, au risque bien souvent de se salir encore davantage lui-même. Mais le mâle se sent, à l’inverse, presque déjà tellement condamné, qu’une damnation de plus ou de moins… L’acte sexuel est un défi fantastique pour le disciple de la sagesse : il s’agit de sortir la nature incontrôlée de sa cage et de voir si le noyau de l’être a un tant soit peu évolué, ou si ce n’étaient encore que des couches de vernis craquelé sur un animal gourmand de domination. En attendant, waou ! Ce corps fusiforme et ces membres groupés comme une statue africaine taillée dans un long bâton blanc ! Cette manière si admirable d’être nue ! Cette désinvolture antédiluvienne ! Bonne-mère pardonnez-nous…)

~~~

Du verre pilé dans la mousse.
Une croix gammée dans la trousse.
Pillage pendant les secousses.
Homo homini lupus.

~~~

Recette traditionnelle jamaïcaine :
Lion de Judée aux poivrons
verts, jaunes, rouges.

(*Les cravatés moustachus d’occident se sont ingéniés à donner à la culture nippone des airs aussi monotones que leur tronche de monocle, monochromes comme un coup de grisou. Mais le haïku ne s’est jamais privé d’une pointe d’humour bien placée. Les recueils des meilleurs auteurs ne manquent pas de pisse ou de fesses. L’ironie et la dérision sont des stratagèmes d’esprits « supérieurs en bassesse ». Je suis sûr que si Bashô avait écouté du reggae au supermarché en passant devant des sachets de poivrons tricolores, il se serait amusé de ces trois vers absurdes…)

~~~

Convaincu que les martinets s’amusent,
je m’amuse avec eux,
voltigeur par procuration.

(*Les Espagnols les appellent des « avions ». Quels pilotes en effet ! Quelle patrouille d’acrobates ! Et tout ça sans kérosène, sans avoir besoin de lâcher des nuages de fumigènes aux stupides couleurs du drapeau. Grand banquet de moustiques à coups de pinceaux noirs dans le vent bleu, bataille de coussins d’air. Je suis de tout cœur avec vous. Que le haut fonctionnaire aux réincarnations veuille bien en prendre note..)

~~~

Pardon pour tellement de mots.
Pardon pour ces excuses.
Qu’encore le bruit de ma disparition soit superflu.

~~~

Sur la prairie du ciel
un troupeau de soleils
piétine les herbes bleues.

(*Si la peinture est un roman de mille milliers de touches, le haïku fascine ou agace comme la photo professionnelle. Les masses d’aventures qu’il peut en coûter pour parvenir à bien caler ces quelques mots. Et les heures de préparation pour cadrer avec exactitude une seconde fugace, pour doser la juste lampée de lumière qui mouillera le fond de l’œil… Alors tombe le couperet de la soi-disant facilité. Et ce n’est pas tout à fait faux ; et ce n’est surtout vraiment pas très grave. Mais si l’on se surprend de ce que l’art soit affaire de faussaire ou de futilité : autant se tourner vers le dessin industriel. Moi, je me sens misérable quand j’entends de partout que n’importe qui peut tartiner du Picasso, que Prévert c’est bon pour l’école primaire, ou que la musique populaire ne secoue que les puces du vulgum pecus. Je me sens misérable parce que j’aimerais bien savoir comment qu’ils font, tous ces experts, pour faire du Picasso, du Blues ou du Prévert à la demande, aussi facilement qu’ils le disent -et je les crois sur parole- quand moi je n’arrive pas, même en me démenant comme un beau diable, à la moitié du petit orteil de leur gigantisme. Au fait, « n’importe qui », le « primaire » ou le « populo »… ce ne serait pas de nous qu’il s’agit par hasard ?)

~~~

« For us, there is only the trying. The rest is not our business. »
(Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.)
Thomas Stearns Eliot.

Laisser un commentaire