194 Le petit musée des envies

Être à l’humain
ce que le noir
est aux couleurs.

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Liberté hors de prix.
A trois-cents kilomètres à l’heure,
le train met le paysage en charpie.

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Les femmes qui m’ont dit : « Emmène-moi ! »
Voulaient en fait me dire :
« Reste ici ! »

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L’art n’est qu’une manière d’écrire
« Douces »
sur un cageot d’amandes amères.

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Dans cet immense ni-oui ni-non,
l’emploi le plus peinard serait encore :
chercheur de cons.

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Hôpital.
Silence.
Quoi d’autre, de toute façon ?

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Première cigale, comme le premier amour.
Envie de le crier au monde.
Envie de le garder secret.

(*message « SMS » envoyé depuis l’ombre bicentenaire d’un mazet de pierres sèches à demi effondré, du temps des claviers alphanumériques et des cinquante centimes par envoi. Merci aux sangsues des télécoms qui nous forçaient à économiser les caractères ! Je leur dois pour partie ce haïku spontané… Je dois presque tout le reste à mon père, dont la seule véritable faute fut de m’avoir fait écrivain. Merci à lui, qui m’a évité d’avoir à chercher trop loin pour rencontrer un de ces maîtres exemplaires que l’on ne trouve normalement que dans de foutues montagnes sacrées inaccessibles. Même en fouissant bien les replits de ma mémoire, je peux dire qu’il ne m’a strictement jamais fait défaut, y compris en des circonstances extrèmes où les super-héros les plus fortiches auraient lamentablement failli. Ce père, qui m’a rempli comme un bébé-amphore de savoir et d’eau de lavande, qui a mis des noms de couleur à mes territoires gris, et qui, surtout, a su faire partie des meilleurs, sans pour autant se sentir obligé de partir le premier. Mon père qui m’a appris à contempler la vie à la lumière d’une mandarine, à me sentir enrichi d’un bouquet de sauge, à concilier en un seul et même être les rôles tellement disparates du gentleman-berger et du Robinson-007. Je lui dois l’esthétique, l’attention, l’élégance, et les couillonnades les plus savoureuses. Il m’a refilé son passe-partout de la connaissance, avec un porte-clef qui disait « sois présent ». Il m’a fait héritier d’un trône de cailloux criblés de pépites. Il a décalqué pour moi la carte au trésor des arts. Il m’a transmis les gestes de survie du paléolithique. Il m’a mis à infuser dans le romantisme. J’ai grandi avec un égyptologue, un chevalier, un parfumeur, un chansonnier. Il m’a engraissé de philosophie, saupoudré de candeur, épicé de conscience. J’ai pu manipuler les idéaux, apprendre à être compris, réfuté, accepté comme je suis. J’ai guéri avec sa Provence. Il a confié en mes couteaux. Il m’a enseigné à nager alors que plus rien ne flottait. Il m’a défendu contre l’incompréhension chronique et les sirènes de la consommation… Il m’a protégé contre la téloche, contre la facilité d’être de son temps et le confort de ne pas se forcer. Il m’a sauvé de la bêtise ordinaire, de la vulgarité cruelle ou du dédain destructeur. Toutes ces choses, et tellement d’autres, qui, mine de rien, exigent une force peu commune, une constance irréprochable à chaque seconde pendant plus d’un gros quart de siècle, et qui constituent certains des présents les plus précieux qui soient… Je sais, j’ai vraiment gagné le gros lot avec mes parents, d’ailleurs, je ne me rappelle pas m’en être jamais plaint. Quel honneur, et quel exercice de style que d’avoir pu mettre mes pas dans les siens, à la recherche d’un équilibre supportable dans une existence ainsi secouée ! Mais tout ça, c’est relativement long et coûteux à écrire en SMS. Du coup, on s’envoie le cri-cri d’un grillon pour résumer la mélancolie d’une nuit, une mue de cigale pour parler des années qui passent, et, malgré la distance, on sait bien se dire sans trop parloter l’odeur de sagesse que laisse dans les champs le gros chagrin d’une pluie d’orage. Avec nos mésanges voyageuses, on se dit combien on s’aime dès que les amandiers fleurissent, on se passe des messages secrets scellés dans les noix sèches… Je n’ai pas découvert le haïku au Japon : je l’ai appris entre Annecy et Avignon. Je ne suis pas devenu un mec bien par hasard : j’ai d’abord été le fils d’un homme bien, de ceux comme on n’en fait pas si souvent. Je n’ai pas parcouru le monde : je n’ai eu de cesse depuis l’enfance de visiter son musée fantastique. Où que j’aille, je peux voir la note manuscrite que mon père à placée au pied de chaque chose, et, grâce à lui, le monde a un sens.)

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Ton rire, comme la vague de Katsushika Hokusai,
s’offre une courte pause
avant de déferler.

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Ils finiront par me manquer
ces moments que l’on dit insoutenables.
Ces heures interminables…
Un jour, elles me sembleront bien trop courtes.

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Mon petit crayon, à lui seul,
suffit à écrire les mots
« Vaste monde ».

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« Life is the dancer and you are the dance. »
(La vie est la danseuse, et nous, nous sommes la dance.)
(Eckhart Tolle)

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