203 En attendant d’être prêt à tout

Mendiant de tellement de lumière, voici que je m’en reviens, aveuglé par les ongles du soleil, à tâtons entre les formes obscènes de l’obscurité.

Je me dirige en tapotant sur le trottoir avec un bout du capricorne.

J’ai le miel de mille aurores étalé sous les paupières, les rouages ensablés, l’équateur à la boutonnière, les doigts du destin dans le nez.

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Ah ! Le bourdon de la quinine et le glouglou des antibios…
Ah ! Les variations du palud, la mélodie de la dysenterie…

On croit mourir.
On croit renaître.
On croit rêver.
On a peut-être
ce qui se fait de mieux sur terre
mais on repart le regard fier,
voyageant ses démangeaisons.

Ivre du pouvoir de ne pas rester.

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Il ne s’agit pas seulement de toujours voyager, sinon de toujours être en train de préparer un voyage.

Se prendre pour un capitaine, seul maître à bord du Hasard capricieux, seul apte à marier ou punir, à la fois maton et mutin, exécuteur et rationné. Être à l’attente de la houle de l’imprévisible, tributaire du destin, fort de la leçon des récifs, des réparations de fortune. La molaire des roches, la caresse du bitume, les passes en casse-noix, le baume des résines, et les abysses, forcément insondables…

Quelles extrémités n’avons-nous pas déjà atteintes ? Sommes-nous libres au moins dans ce recoin de tête, ou sommes-nous, là aussi, prisonniers de forces supérieures ? Je ne sais rien qui n’ait pas un jour été su. Mais je crois que les anges ont eux aussi besoin de se donner des raisons d’agir, et qu’il y a plus d’un dieu dans l’affaire.

J’aimerais mieux entendre des voix, plutôt que d’écouter la mienne répéter que rien ne sert de courir, ou que rien ne sert d’avancer, de ralentir, de s’arrêter, que tout est couru d’avance, qu’il n’y a ni trésor ni baballe à rapporter…

Miraculé de la grand-route, la terre s’est adaptée aux rugosités de mes pieds, le goudron s’est voûté sous mes sandales. On m’a jugé apte à supporter la modernité, et plus avant ses failles.

Je suis entré dans l’âge de raison par une large porte qui encadrait le tour du monde. J’ai traversé le pédiluve des océans désinfectants. J’ai passé tous les sas avec succès. Je me suis présenté sur le perron d’un grand chapelet de déserts, préparé pour un autre style de traversée. Je mesure à grandes enjambées la scène de ce nouvel acte à jouer, de ce nouvel acte à jouir, et chaque matin je suis plus fort de tous ces défauts que je me refuse, plus fort de ces faiblesses que j’apprends à rebaptiser.

Je ne repose pas en paix. Je ne repose pas non plus en représailles. Je me roule dans l’instant comme un chien sur une charogne. Je m’imprègne de moments périssables. Je confère à mon passé la valeur d’un songe, et j’ai dit à l’angoisse qu’elle s’appelle désormais « curiosité ». J’ai donné ma parole d’honneur à qui voulait bien la prendre.

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Fils d’un jeu de massacre,
enfant pesant de tous ses os,
je suis né au pied d’un gibet.
Je me suis construit
au fil à plomb d’un pendu.

J’ai raturé mes bras en rouge.
J’ai cru partir : « Personne ne bouge ! »

J’ai tout bâti pour tout casser.
Je laisse les jolies filles à mi-chemin
sur les marches de leur palais.

J’ai le désordre académique,
l’ambition de la plaie.
Je suis le garrot à ta gorge,
une falaise prête à verser.

C’est du dénuement que s’habille
chaque matin que je porte,
et c’est à partir de l’usure
que se nourrit ma persistance.

Je suis l’artisan habile
d’un lot de défaites efficaces.
Je suis en ces hauteurs
que n’atteint pas la salive de l’espoir.

J’avance au fil des feux de camp,
des tapis durs sur le sol froid
et du thé noir dans le fer-blanc.

Dans la plaine encore floue
où rôdent les hasards sauvages,
je ne m’attends à rien…

et je suis prêt à tout.

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J’ai écrit ton nom sur les plages
d’un peu toutes les mers.
Nous nous voyons régulièrement
depuis que tu es revenue,
réincarnée en paysages.

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Comment font l’oiseau, le vent ou la flûte, montreurs de mélopées (comme il y a des montreurs d’ours) pour nous déchirer si aisément le cœur ? Ils se servent des souvenirs, de ces grumeaux qui flottent en nos cervelles mal mélangées.

Le présent ce n’est que la scène, et encore, dans ce rond de même pas deux mètres que dessine la poursuite. La mince frange du premier rang paraît encore nous concerner, mais dès après notre public semble déjà presque étranger, distant, intangible et inaltérable. Le présent, c’est la scène, et le masque, et le texte.

En face, l’autre ne réplique pas. En face, l’autre ne fait que déclamer ses tirades bien à lui, sans réellement attendre ou apporter de réponses. Et nos monologues s’entrecroisent, s’interpénètrent, et l’on croit au dialogue, on parle de partage, improvisant sur des thèmes qui ne concernent que notre Ego, trop souvent terrifié par l’improvisation.

Pendant ce temps, les artères décident de notre âge, et l’on comprend, passé la mi-parcours, qu’il ne s’agit aucunement de gagner la guerre, sinon de se contenter de quelques batailles bien menées, en savourant les armistices. Cesser le feu le temps d’un café. Regarder passer les défaites, qui sont parties intégrantes du trajet, les avaler quand tout nous pousse à recracher. Apprendre à rester digne au milieu de l’échauffourée.

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J’aimerais bien écrire comme d’autres jouent, tout en douceur pour commencer, avec des mots pas compliqués, des mots comme des accords, douze lettres et des indications de rythme. Allegro assai ! Fais péter le pinard au bord de la rivière, presto sans trébucher, écrire avec le saxo de Stan Getz, caler quelques soupirs entre deux tarentelles triturées au crayon, produire un adagio génial, ritenuto mais pas trop, piú mosso quand il faut. Une symphonie alphabétique, évidée à petits coups de gomme, pour que les phrases aient tout le temps de respirer. Faire des dentelles de son art poétique, des sonnets que l’on déchiffrerait comme des taches de rousseur sur la partition des cuisses. J’ai des sambas sur le bout de la langue, la calligraphie traversière, une guitare quatre couleurs, la poche à stylo du smoking souillée de blues…

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« La mémoire fait mal, où qu’on la touche. »
(Georges Séféris)

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