205 Au marché de la chance

D’où qu’on la regarde, la lune est seule en son ciel de carrare.

Entre deux volants de brume glaciale, se dévoile tendrement Venise, sensuelle comme si je ne l’avais jamais encore possédée. L’impressionnisme et le soleil levant se mêlent à l’eau tranquille, par endroits épicée de confetti. La belle s’habille lentement de tréteaux, de tentures, de bistrots. Nous allons miraculeusement seuls par des quartiers habituellement congestionnés de gens, et nous réalisons qu’il est bien triste d’autant se satisfaire de l’absence de ses congénères. La surpopulation a eu raison du partage et de la compassion.

Les mouettes nous guident jusqu’au marché, splendide, recroquevillé sur son autenticité, comme toutes les œuvres menaçant ruine. Le bulldozer de la mondialisation finira par se lever suffisamment tôt pour mettre tout ça aux normes du commerce effréné. Il en sera vite fini du café-clope qui fume entre les caisses de petits poulpes et de rougets. Fini les primeurs mal calibrés diablement appétissants, les légumes pas droits, les mamies à dada sur leur cabas, les basanés avec leurs bonnets pleins d’herbes et d’épices. Bientôt, le quartier sera normalisé à la manière d’un parc à thème et nous, touristes jamais rassasiés de réalité, on s’en ira coloniser d’autres terres vierges, pas encore (mais bientôt) entièrement plantées de « selfie sticks » et de Starbucks.

Les heures passant, il faut bien accepter de redevenir maillon de sa chaîne, cesser de croire que l’on n’appartient pas à ce genre-là. Les visiteurs ont le pif en l’air. Les locaux font genre qu’ils ont déjà mémorisé chaque moulure et que cette œuvre d’art trouée de rues liquides ne les émeut pas. Les petits vieux doivent penser que c’était mieux avant. Les collégiens que ce sera mieux ailleurs.

Les refourgueurs de babiolles s’installent tels des check-points aux endroits les plus stratégiques, comme pour vérifier tous les deux cent mètres si l’on n’aurait pas un besoin impérieux de quelque chose d’absolument inutile. Les petits groupes de pauvres immigrés nous gonflent à vouloir nous vendre les merdes que d’autres pauvres et néanmoins non-immigrés fabriquent en série dans le tiers-monde auquel nous finirons par tous appartenir grâce aux super capitalistes si efficaces et si admirables qu’on en voudrait pour marier nos filles.

Les ruelles se remplissent vite. Même si c’est toujours dommage à Venise, il convient de presser le pas. Ceci dit, tant que les bateaux de croisière ne sont pas amarrés, il reste encore de l’espoir ; après, ça se complique, la vaguelette devient alors tourbillon où toutes les langues et tous les gros bides de Babel t’emportent avec eux dans le tobogan du tourisme de masse. Par chance, en cherchant bien, il reste des ilots désertiques, des mini places jamais mentionnées dans les guides où les trois anciens aborigènes du quartier et les trois visiteurs échoués s’observent du coin de l’œil en massant leurs mollets endoloris.

Il reste quand-même des vénitiens, si tu sais choisir ton troquet : local réservé aux locaux. Espace restreint. Regards suspicieux, limite agacés. Ça passe pourtant très bien avec un brin de comportement respectueux, quelques bonnes vibrations, l’effort de parler italien et une superbe brune souriante à mon bras. Le barman se surprend même à blaguer ; c’est un art délicat que de commander correctement un caffè !

Nous passerons tout le week-end à essayer de rejoindre des lieux dans ce style, entre deux parcours de beauté dans ce palais organisé comme un village. Pas tant pour assouvir notre folle attraction pour la caféine, sinon pour éviter de mourir congelés par les « vapeurs » terriblement froides de la lagune en janvier. On a beau avoir enfilé tout ce que nos placards renfermaient de lainages, 4 degrés, sale temps pour des Canariens !

Le soir venu, une marée de chalands nous pousse à contre-sens alors que l’on essaie de sortir de la nacre du centre-ville. Il me semblait aussi que lors de ma dernière visite il ne se vendait tout de même pas autant de masques et de déguisements… Il n’y a vraiment que nous pour visiter Venise sans savoir que le carnaval vient tout juste de commencer !

On aura gagné, au change, des rues moins remplies durant la journée : Si, d’une certaine quantité de touristes, tu retranches les fêtards alcoolos, les furieux du « j’y étais », les reporters ombilistiques avec la « GoPro » egocentrée sur la visière, ou les assidus de la secte des guides de voyage, tu te retrouves en effectif réduit d’excités du bulbe rachidien et de Narcisses auto-photographiés en permanence. Il en reste, certes, mais quand même, ça se ressent. (je me souviens des monuments du Yucatán pendant un festival techno, des plages d’Ibiza le dimanche matin, des rues piétonnes lors des grand-messes footballistiques…).

Les rues sont alors un peu moins humanoïdes et beaucoup plus humanisées. Y’a des tonnes de gens intéressés et contents, émus mais pas survoltés de prétention, des humains venus enrichir l’instant. Y’a des gamins normalement survoltés, avec tout ce qu’il faut de batteries pour compenser la mollesse débonnaire des petits vieux ridés par les aventures. Y’a les couples qui ne voient rien d’autre que leurs yeux pétillants, les affamés de souvenirs impérissables, enfin, tous ceux qui mesurent allègrement la chance qu’ils ont d’être là et la savourent jusqu’à plus soif. (Il reste malheureusement les écrivains râleurs misanthropes, les monsieur-parfaits qui se croient en droit de critiquer tout le monde, les snobinards qui voudraient les bons coins rien que pour eux, etc. Hahaha! )

Qui peut encore dire qu’il a pu prendre tout son temps pour visiter la fabuleuse église de San Marco sans faire une seule minute de queue, ou qu’il aura pu voir le pont du Rialto sans boutiques ni raccoleurs ? Je dois même confesser ici que j’ai réussi (bien aidé par ma compagne) à apprécier le carnaval, beaucoup plus paisible et solennel que les défilés de samba-sueur auxquels nous sommes accoutumés sous nos latitudes arrosées de rhum. Ils sont un peu (beaucoup) plus snobs aux entournures, sans doute davantage branchés Berlusconnard que Bella ciao, mais comme on n’est pas obligés de parler politique avec les déguisés, les relations observeurs/observés, photographeurs/photographiés restent cordiales.

A cause de l’effet spectral de la brume et des lampadaires perdus dans la nuit déjà sombre, les longues capes noires et les masques de comedia del arte me foutent un peu la trouille. Je suis certain de ne pas être le seul à avoir été traumatisé par le méchant personnage de Salieri dans le film « Amadeus »… Il me semble entendre l’introit de l’Agnus Dei chaque fois qu’un de ces type s’approche.

Le temps se nourrit indifféremment des fondations ciselées de la cité flottante et des ciments de la cité-dortoir de Mestre. Je dois dire ici sans fausse honte, mais non sans une indicible tristesse, que je suis tout à fait conscient de voyager en un monde moribond. Lorsque je visite ces lieux magiques, je me sens comme si je me dépéchais d’aller embrasser un agonisant dans son lit d’hôpital.

D’ailleurs, lorsque nous pensons à notre prochaine destination, les paramètres principaux sont : la beauté, la culture, le prix, et… le degré de dégénération, le risque de péricliter ou de devenir inaccessible. (Pollution extrême, surexploitation touristique, menace de dictature ou de guerre civile, etc.) Voici que nous choisissons si possible en premier les sites qui menacent de disparaître ou de changer pour le pire. On n’aurait jamais dû en arriver là, mais on est en plein dedans.

Il va de soi qu’au lieu de profiter allègrement de ma vie, je devrais sacrifier toute mon énergie à préserver la terre pour les générations futures. Mais j’en viens parfois à me demander si, au rythme auquel on poubélise la terre et les mentalités, les générations futures seront seulement un tant soit peu intéressées par tout cela, ou si elles se contenteront de la version virtuelle-odorama-neuro-sensationnelle pour se faire une vidéo de visite factice en cinq dimensions, avec en bonus une boisson offerte en terrasse de la reproduction de la place Saint Marc, réalisée en imprimante « troidé » à base de plastiques recyclés du continent de poubelles flottantes…

J’ai vu les mêmes qui t’accusent de leur léguer un monde pourrit se bourrer lamentablement la gueule à la vodka premier-prix, pisser dans les buissons, ou prendre un taxi pour faire deux cents mètres dans des lieux aussi divers, aussi sacrés et pareillement menacés que Varanasi, Villarica ou Venise. Ça vaut vraiment pas la peine de prendre un avion. On fera une application « sites incontournables » pour les lunettes de réalité augmentée, et fini de s’emmerder à voir des pays où ils ne parlent pas ta langue et où la bouffe pique le palais. L’internationale de la bière et du reggaeton se fera enfin dans des capsules isolantes. Ouf !

Quand j’y pense, j’ai déjà voyagé vers le futur… Il suffit de voir Las Vegas pour comprendre ce vers quoi nous courrons si contents, remplis jusqu’à la glotte d’allégresse artificielle : Des clubs de putes, des fringues de frimeurs, des flingues de fureur, des loupiottes, des clignotants, de belles caisses qui brillent et pourraient aller super vite mais qui vont doucement, des synthèses d’ambiances pour trisomiques. (et encore, ce serait insulter les trisomiques) Une tour Eiffel et une pyramide, un ciel de plastoc, du pognon de partout au point de croire qu’il est à toi. Des nanas saoules rafistolées au pistolet à silicone. De la bouffe bien mortifère et un tube à boissons dans l’œsophage. Un golf dans le désert, des piscines au bord de fleuves asséchés, les quartiers poubelle pour les travailleurs immigrés, le regard mort des employés… Lorsque le monde entier se sera adapté à ce cliché de bouillie de bonheur pré-mâché, il se peut que me passe enfin l’envie de voyager…

On aura compris que ce sont des commentaires postérieurs. Je peux vous garantir que j’ai su savourer l’instant au moment opportun, sans que les lies de l’organisme social viennent troubler ma condition d’aspirateur de sensations. Rien ne saurait entraver la marche de mes envies, pas même l’absence d’espoir. Encore un voyage où la chance aura rencontré notre capacité d’observation. Encore des pelletés de souvenirs pour nourrir nos circonvolutions extasiées.

A tellement empiler de podiums, je vais finir par me bâtir tout un escalier de réussites personnelles. Un jour, je fondrai mes médailles pour me faire tout un lot de clefs du paradis : le grand portail, la porte de derrière, le discret ascenseur de Lucifer, le divin cadenas du placard d’hydromel… Je me sentirai olympique pour avoir osé marcher sur les voies ferrées, pour ne pas m’être laissé digérer du dedans par les rêves inaccomplis.

Je raconterai mille fois cette fois où je fus décoiffé par un colibri, celle où j’ai sidéré mon guide rajasthani parce que je connaissais la route en plein désert, cette autre où les khmers vendeurs de babioles m’ont pris pour un archéologue dans Angkor Wat. J’aurai sans doute ce sourire évocateur qui sied si bien aux édentés et qui fait naître les mythes biographiques les plus démesurés.

Une chose, cependant, ne sera pas exagérée : ce sera le plaisir immense que j’aurai eu à déguster ces extraits d’heures tellement précieuses. Pour nous qui avons distillé le monde, même les horreurs sont parfumées. Il y aura pour toujours un je-ne-sais-quoi dans l’air, vivant dans le sillage de la beauté, consolés par son existence, formidablement chanceux de savoir encore être, même après avoir été.

« Je sais où je vais. Ce ne sera pas toujours gai, mais l’amour et moi l’aurons voulu ainsi. »
(Robert Desnos)

Mestre. Veneto. Genaio 2018

Laisser un commentaire