208 Imitez-vous les uns les autres

A la manière d’un rêve éveillé que l’on tente de retenir, de rattraper, dans lequel on aimerait se vautrer longtemps ; en dépit de certaines absurdités, et de ce mal-être qui accompagne ces choses dont on sait qu’elles ne dureront pas : la Jordanie te comble, te sature de sensations agréables qui vont de la main avec le manque presque immédiat qu’elles provoquent. Remplissez-vous ! De falafels, de paysages, de perceptions, à votre guise, mais remplissez-vous…

Le moyen-orient, à la croisée de tellement de chemins que l’on ne peut plus prendre. On aimerait pouvoir lire l’araméen, savoir rire en arabe. On aimerait trouver en soi des preuves d’appartenance à ces foyers de vie, être capacité pour contempler ces yeux félins, et, bon sang, que l’on nous explique où sont planquées les gigantesques plantations de sésame, de fèves ou de pois-chiches, qui permettent d’alimenter le pays de tellement de graines addictives.

Terre de commerce où l’on est conscient que la vie serait totalement impossible sans l’échange. On extrait le phosphate mais on n’a pas de terre où l’épandre. On sait pertinemment que les olives, le bitume, le sel ou les sulfates ne serviraient à rien sans le troc avec les tailleurs de thé du Kerala, sans compter avec les Khmers sculpteurs de Cardamone ou les maîtres vanilliers de l’île Maurice. Ici, l’Histoire a besoin de la mer, et le soleil compte sur les ruines. On se relaie du nord au sud pour promener la prospérité, en espérant qu’elle ne prendra pas peur des marchands d’explosions, des négociants d’éclats d’obus, des financeurs d’amputations.

Les discutions ne laissent pas de côté la compassion. On parvient encore à s’émouvoir de la destinée de ses frères sans trop faire cas des frontières. Le pays en sort grandi, sa modeste superficie dupliquée par les bons sentiments. À peine posé pied en ses limites on se sent déjà chanceux, exalté, invité à partager quelque chose d’important.

Au long de la dite « route des rois », nous allons en notre carrosse izuzu, sautillants d’entassements de forteresses en ravins creusés jusqu’à l’os de ce monde, souverains d’un royaume d’images, munis d’un atlas routier tiré de l’ancien testament. Me vient l’envie de jardiner la Jordanie, de la planter d’ombres où parler, de vergers où se taire pour écouter les citronniers.

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Petra n’a pas tort de se prendre pour la plus belle. Grâce à de sages conseils et à un peu de courage pour prendre la journée d’assaut dès l’aube, nous franchissons la guitoune d’accès comme des princes en visite privée. Je ne pensais franchement pas qu’il fut possible d’oser espérer visiter aussi paisiblement un des sites touristiques les plus prisés au monde, et ce, au zénith de la haute saison touristique…

Tranquillement ? C’est mieux que ça : nous sommes seuls comme si le seigneur de séant nous en avait réservé l’accès. Il est six heures, Petra s’éveille, les vendeurs de babioles ne sont pas encore installés. Les oiseaux se partagent le fond sonore. Le soleil nous fait grâce de son incendie. On entendrait péter un âne. Nous réveillons le paysage avec les flambeaux de nos yeux.

Rarement aurai-je ressenti quelque chose d’aussi grisant. Nous n’osons pas y croire. Pas de racoleurs ni de bermudas fluorescents, pas de stands à la gloire de l’empoisonneur coca-ïne-cola. Une visite un peu comme elles devaient se faire au temps des découvreurs, avant l’avènement des attroupements de casses-couilles universels qui se relaient de par le globe pour te gâcher le plaisir solitaire de ta masturbation contemplationiste dans tous les lieux vibrants de beauté intersidérale.

Et tout ça non pas seulement durant dix minutes, sinon jusqu’à dix heures passées ! Bon, d’avis du bédouin qui occupe l’un des meilleurs points de vue avec une guitoune à thé, ce n’est pas non plus très normal : les gens ont peur des « évènements » en Syrie. (« évènement », en français, c’est une litote des plus puantes pour dire « nettoyage ethnique », « génocide dont la terre ne finira jamais de rougir de honte », « semaison de mille années de souffrance et de haine »)

Le jour même de notre vol, on a pris du retard parce que l’espace aérien était fermé pour cause de bombardement tactique franco-amerloque avec obus auto-discriminatoires super précis sauf que y’a fois qu’ils se trompent et que, chef, ils explosent un hosto ou un collège au lieu d’un repaire de brigands mais sinon, de vrais outils de maquettiste ; de maquettiste à la masse, de maquettiste assassin, à l’habileté discutable à l’heure de viser les criminels qui agissent contre l’humanité, mais d’une finesse sans pareille à l’heure de chopper les dissidents…

Une « opération » comme disent les bidasses, c’est-à-dire un pilonnage démesuré avec toutes les nouvelles bombes qu’on est vachement fiers d’avoir fabriqué et qu’on est super pressés d’aller les essayer avant de pouvoir les vendre aux copains dictateurs avec le label « testé sur de vrais civils Syriens ». Tout le long du séjour j’ai prétendu être Espagnol. L’état taurin bien couillu vend aussi des armes, (et pas qu’un peu, rassurons-nous) mais la France ne faisait pas bonne presse avec sa récente participation au lâcher de jouets explosifs…

Bref, avec leurs courageuses actions dronophiles et leur chirurgie fine à l’avion de chasse, ils ont failli retarder notre plaisir ! Comme quoi, nous aussi on en souffre beaucoup de ce conflit, y’a pas que les habitants de Sirius ! Enfin ! Le malheur humiliant des uns fait la tranquillité bonace des autres. Les tours opérateurs ont eu la trouille d’envoyer leurs envahisseurs, on a déconseillé l’aventure à tous nos courageux compatriotes qui votent pour le surarmement (mais pas pendant qu’on passe, merci) et la zone s’est vidée des trois quarts de ses habituels bidochons. Si la terre devait se dépeupler durant quatre ou cinq heures, je remercie le ciel de l’avoir fait pendant que nous découvrions Petra.

On a beau faire, la regarder sous tous les angles, elle nous fascine tous azimuts, en dépit des pigments qui nous repeignent les poumons de mélanges de couleurs à peine croyables. Ce n’est pas un site archéologique : c’est un parc à thème où tout à voir avec l’esthétique, l’enfant cachée de l’architecture et des forces de la nature.

Ah ! Les carnations de la pierre. Le dessin palpitant des veines minérales. L’apparition d’une bande de jeunes cyprès. Le thé chauffé sur un encensoir de genévrier. Les lauriers-rose qui camouflent des portes violettes. Les piafs dont la rouge gorge a déteint sur tout le paysage. Le presque-colibri et le plus-que-lézard habillés de bleu électrique pour mieux faire étinceler la fournaise. Les montagnes sculptées avant tout par le temps. Le vent qui joue avec les heures fraîches et se cache du soleil entre deux parois piquées d’escaliers…

Grande randonnée d’ombres en ombres dans un palais démesuré dont les salles touchent le ciel sans tâche. Les enfilades de bas-reliefs en forme de temple font oublier les crampes, les mille détours en la splendeur, les lèvres gercées par la soif permanente que déclenche la poussière arrachée aux murs de ces merveilles…

Le site vaudrait déjà la peine rien que pour sa route d’accès, y compris sans la valeur ajoutée des excavations artistiques. On se considèrerait heureux en ne voyant qu’un dixième de ce qui s’offre à nos yeux. Le choc esthétique est complet. Impressionnant. Petra après pourtant tellement d’endroits… Le site est invaincu, et Petra, gagnante par KO.

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Si l’aridité est omniprésente sur deux (ou trois…) tiers du pays, si l’on oublie que les centaines de kilomètres carrés de gravelle totalement inculte participent aussi de cette catégorie, on a cependant tendance à se référer au désert en pensant au Wadi Rum, zone fort judicieusement protégée pour son élégance cinégénique.

De farine rose, de velours violet, du jaune brillant presque blanc au brun brulé presque noir, les dunes sont plantées de djebels aux formes fantaisistes, molaires montagneuses ancrées dans ces gencives de sable, pâtés de cire fondue où auraient creusé de préhistoriques abeilles.

Certaines de ces collines de pierre dérivent lentement vers la haute mer minérale du désert Saoudien. D’autres se prennent pour des pyramides, des piles de cubes herculéens, des fossiles d’arches triomphales, des falaises imprenables ou des entassements de strates de cacao qui invitent les gourmands de contemplation à gravir leurs degrés. Je confie mes soupirs d’extase au turban, en ce désert parfait, pourvu d’ombres et de points de repère, jardin zen ratissé par tous les outils de la lumière. On dévore la distance et l’on scrute les détails, autorisés à errer sans escorte, aussi loin que le permettent les mollets.

Le chèche mouillé vissé autour du crâne, comme un bouchon bien scellé pour ne pas gaspiller mes liquides intérieurs, je reprends, passionné, ce minutieux travail de pisteur de traces qui me conduisent de désert en désert. Rencontre avec d’incongrus champignons venus on se demande comment dans les dunes nourries de pets de biquettes. Bouquets rampants de micro pastèques. Bigarreaux de quartz sortis par l’érosion de leur gangue de granit. Timide vert-militaire des buissons malingres. Flamboiement soudain d’un figuier courageux dans une gorge étroite où suinte encore un peu de sueur de l’hiver. Émouvants pétroglyphes des grands anciens. Marques des pas des touristes qui se dispersent le soir venu vers leurs campements respectifs, pour aller coucher le soleil entre deux hautes falaises d’halva.

Quoi que tu fasses, tu le fais dans une carte postale. Tu t’héberges dans un fond d’écran, des filtres de couleur collés sur la cornée. Thé de sauge et de cannelle sucré aux étoiles. Internationale de la faim et des repas pris en commun. Le riz et les légumes cuits dans le four de sable, les blancs-becs qui ne mangent pas leurs pâtisseries aux pistaches. (sitôt réquisitionnées en échange d’une vache-qui-rie-jaune, trop loin de tout frigo) Les trois mots d’arabe qui marquent la différence, la compréhension et le respect qui te classent illico dans les gens biens.

On file un coup de main au pré-adolescent qui nous ravitaille en eau avec un camion-citerne entièrement oxydé, tout droit sorti de Mad Max ; pourquoi manquer une occasion de se faire asperger par la moto-pompe et les tuyaux percés lorsque le soleil s’amuse tout le jour à tout faire flamber ?

Les Bédouins nous laissent tous les deux maîtres à bord du village de tentes, sans autre consigne que celle de se détendre et de profiter des alentours, très riches en joyaux sensoriels. Mais les chèvres ne l’entendent pas de la même oreille : Une véritable attaque en règle met sens dessus dessous la structure hésitante perdue entre les ocres. Le bouc mange un carton pendant que son harem de 25 femelles ravage tout ce qui ne ressemble pas à des pierres ou du sable.

Tout y passe : les bougies, les poubelles, et pour peu notre cabane, si on l’avait laissée sans défense. On se dit que c’est habituel, que c’est sûrement le système de nettoyage automatique local. Mais au deuxième assaut, la tente commune est le théâtre de la recherche et destruction de la moindre miette de comestible, y compris bien entendu le plateau de biscuits que nous a tendu le maître de séant en nous laissant seuls…

Le thé de l’accueil est renversé, le sucre incrusté au tapis dont raffolent déjà les mouches, seuls résistent deux oranges bien baveuses. Ils vont se dire que les Espagnols ne se font vraiment pas chier avec les règles de l’accueil caravanier ! Le temps d’arranger ce qui peut l’être, les biquettes sont parties digérer leur rapine au sommet des falaises qui dominent notre bout de camping, et je jure qu’on les a ensuite surprises à contempler, elles aussi, le soleil couchant !

La bouille du proprio quand ma nana, dans son anglais si mignonnement approximatif, lui raconte que des « bêtes » (beasts!!) sont venues tout mettre à l’envers… Et celle du berger, le lendemain, quand il me demande si, à tout hasard, je n’aurais pas vu passer quelques chèvres, et que je lui fais un débriefing détaillé avec traces de pattes de diablesses à l’appui ! Même lui hallucine quand je lui indique par où elles s’en sont allées. Ça le fait marrer que j’aie tenté de les suivre dans leur escalade des rochers, et ça lui plait que l’on ait pris à la rigolade la razzia de ses bêtes. C’est ici un thème délicat que celui du partage des terres entre les troupeaux de vandales et ceux de caprins…

Ah ! que j’aime à écouter les petits secrets du désert cachottier. Croire aux hyènes et aux scrarabées. Me sentir grain de sable dans le panier de l’infini. Me faire évaporer par ses caresses. Sentir que la mort est toute proche et qu’elle n’est pas méchante. Savourer l’illusion qui te laisse croire que tu serais capable de vivre en bédouin, tant la débrouille te semble aller de soi… Et les étoiles à trois heures du mat, toutes ouïes à mes muettes confidences, chérubines délicates dans leurs voiles de soie noire, attentives à mon infimité. Combien de chemins, combien de chicanes, combien de croisements, pour que la nuit de mes quarante ans vienne s’assoir exactement ici ?

Le Wadi Rum, c’est 1/3 de minéraux formidables, 1/3 de ciel en cinémascope, et 1/3 de Bédouins adorables. Ils sont, tour à tour, à la fois si près et si loin du cliché qui les accompagne comme une aura. En tout cas jamais déplaisants, pleins d’envie de savoir et de savoir donner envie. Qu’ils soient jeunes, vieux, beaux, carbonisés, renfrognés, cultivés, sauvages, branchés, timides ou exaltés, tous véhiculent une tranquillité savoureuse, des gestes lents et appliqués, une posture élégante, qui, de paire avec un langage mesuré et des consonnes étonnamment caressantes, trahissent un calme intérieur assez contagieux, dont on aurait vraiment tort de ne pas s’inspirer.

Dieu que le monde serait délicieux si l’on osait métisser nos différences, si, au lieu de tenter en vain de s’aimer les uns les autres, si l’on tentait de s’imiter les uns les autres en ce que nous avons de meilleur. Si les Parisiens prenaient un peu du rythme des Bédouins d’Arabie. Si les Jordaniens apprenaient à recycler comme les Allemands. Si les Japonais pouvaient enseigner aux Anglais à se retenir de chier dans les tombes Nabatéennes. Si l’alcool et la shisha, à l’instar de l’oud et la guitare, pouvaient n’être que des instruments pour célébrer l’entente et la fraternité. Si les bonnes intentions faisaient davantage de bruit que les bombes. Si l’on ne votait pas, chaque fois que l’on consomme, pour des entreprises maffieuses, assassines et méprisantes de tout ce qui pourrait nous rendre meilleurs…

La Jordanie recèle de trésors humains qu’il serait urgent de protéger au titre du patrimoine mondial. Et pendant qu’on y est, on mettra aussi l’odeur enivrante des tabacs parfumés des narguilés et celle du café furieux de cardamone. J’aimerais ne plus jamais manger autre chose que ce qu’on me tend chaque matin. Me faire inhumer dans l’houmous. Et j’embarquerais bien, pour décorer, un de ces panneaux routiers qui indiquent « Bagdad », « Saoudia Arabia », ou « Damascus » (ash sham, la ville du jasmin…) Je me ferais bien une maison de retraite à « Little Petra » avec un banc de pierre à l’ombre des figues, un manoir d’ocre rouge, une entrée planquée dans les fissures des falaises…

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« Le destin s’est comporté comme un tigre avec moi. Désormais, je l’imite, et traverse l’obscurité nocturne enroulé dans une peau de tigre. »
(Ibn Sara as-santarini)

Wadi Musa/Wadi Rum. Jordanie. Avril 2018

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