209 Espèces en voie d’évaporation

Le corail, c’est comme le reggae : ceux qui n’apprécient pas te répètent en boucle que c’est toujours la même chose. Moi, je pourrais passer autant de temps à parler des coraux que j’en passe à les observer. Mais je reste bouche bée sous l’eau, avec, de temps en temps, la caresse vraiment bizarre de l’une des centaines de méduses violettes (plus ou moins indolentes) qui ballottent entre les baigneurs, et que les Jordaniens se lancent comme des baballes.

Je dois pourtant l’écrire ici, au risque de réduire en miettes les mythes les plus tenaces : la mer rouge… est bleue ! Et le bleu de la mer rouge est turquoise. Je le sais parce que je l’ai enfin vue. Une nouvelle mer, comme un nouveau trophée sur l’étagère de mes songes. Les bénitiers bâillent d’ennui dans l’eau presque immobile. Le soleil leur met du brillant aux lèvres. Les poissons continuent leur ballet bien que se sachant observés. Pareil pour nous, presque ployants sous tellement de regards curieux.

L’exposition de la peau, des tatouages, des formes outrageusement féminines… Nous sommes l’attraction du vendredi sur la plage. La plage littéralement incendiée de soleil, de barbecues et de shishas. Pas loin à gauche, à quelques minutes de marche, la frontière saoudienne. En nageant un peu sur la droite on rejoindrait Dilatada, Israël, où les frères ennemis tellement ressemblants doivent être en train de faire exactement pareil sur leur morceau de littoral.

Devant, dans un voile de brume jaunâtre qui laisse deviner que le désert voyage aussi par les airs. Coucher de soleil sur le Sinaï égyptien, un crépuscule qui nous laisse sans voix, tenus de manipuler, traiter, emmagasiner, tellement d’émotions fantastiques accumulées en ces quelques jours de magie. En Jordanie, on a tendance à croire que ça y est : ils ont enfin inventé la téléportation, et qu’ils ne cessent de t’envoyer rebondir de merveilles en merveilles.

Le ciel se couvre en bord de mer pour nous aider à partir sans regrets et rafraîchir la route qui remonte vers le nord. Puis une tempête de sable poursuit le bus, pour donner au désert une vraie gueule de brigand. Un accident bloque plus d’une heure l’accès à la capitale de notre car. Une baston éclate au feu rouge. Le taxi bousille une roue en chemin, nous « obligeant » à vivre la réalité des habitants, encore une fois, délicieux.

Dans la série voyage parfait : tous les désagréments se sont concentrés sur le seul jour du séjour où nous n’avions rien de prévu ! Alors on savoure tranquilou le khawa avec le mécano, on fait la causette avec les clients ou voisins qui nous recommandent Istanbul ou la compagnie sans pareille du peuple Grec. On regarde passer la vraie vie dans la banlieue d’Amman, remettant ainsi le pied à l’étrier de la réalité.

Pas question de « punir » le taxi pour le retard du à un problème technique. Au contraire : son comportement, agréable même en plein stress, nous incite à user de ses services. Accepte-t-il de nous chaperonner durant les deux jours qui viennent ? Il n’est pas peu surpris par ma requête, alors même que le mécano bataille toujours sur sa roue cassée et que trois des bus pour Madaba, soi-disant trop lents, nous sont déjà passés pompeusement sous le nez… Justement, il aura de quoi payer les réparations, et puis, les emmerdes, comme partout ailleurs, ça crée des liens.

On a drôlement bien fait : ça paye toujours d’être patient, compréhensif, et de prendre les choses avec philosophie.(et puis, faire le pressé, c’est le meilleur moyen de passer pour un abruti par ici) Il s’avère être un guide des plus agréables, affable, intéressant, généreux et pas glouton de dinars pour autant. Aussi improbable que cela puisse paraître, il a été marin, et il se trouve qu’il connaît notre archipel, notre île, notre port, notre ville (et même ses … prostituées… forcément…). De quoi halluciner en plein embouteillage dans le downtown d’une grosse cité moyen-orientale.

Comme il nous a parfaitement cernés et que, d’expérience, il sait presque mieux que nous ce qui va nous plaire, nos journées sous sa tutelle s’articulent à la perfection. Il devine avant nous quand va nous travailler la faim, (en même temps, avec nous c’est pas difficile…) et nous indique à point nommé des coins planqués où nos papilles dansent la polka. Nous passons par toutes ses gargotes favorites, de celles où tu es content de laisser quatre sous et même d’arrondir à coup de pourboires, justement parce qu’on ne te prend pas pour une vache à lait.

Il a pigé que nous sommes adeptes des petits kiosques à café rien que pour les locaux. Falafel croustillant offert, breuvage à température de lave volcanique, chaise en plastique et discussion avec le serveur bavard incluse. Puis les restaurants de quartier où les cartes ne sont pas traduites en red neck et où les mœurs sont encore un peu traditionnelles, tous ces endroits où l’on hésite toujours à entrer de son propre chef lorsque l’on voyage seul.

On passe tels des reporters par les quartiers des différentes vagues de réfugiés, (Palestiniens, Irakiens, Syriens) que le tourisme lambda aime généralement mieux contourner. Cela flatte mon Ego de voir qu’il ne nous propose pas de jouer au billard en buvant de la Guiness, mais plutôt de zigzaguer entre culture et vie populaire. Il nous chouchoute de conseils et de recommandations, le sens de la visite, les visites qui n’ont pas de sens, les immanquables et les détours auxquels les autres n’ont pas droit.

La très belle citadelle d’Amman domine une ville pâle, bourdonnante de monde mais bien entretenue. Même en la capitale on se sent traité avec sympathie et respect. Ce n’est presque pas assez hystérique ou bordélique (je fais bien sûr semblant de m’en plaindre) pour qui a connu l’Inde, le Maroc ou la Goutte d’or. Nous allons entre les boutiques et les ruines, comme si d’une drôle de Rome musulmane il s’agissait. Les théâtres et les superbes alignements de colonnes romaines de Jerash te laissent satisfait de cités antiques, comme repu après trois assiettes de riz aux aubergines rôties.

La pluie d’orage, qui toujours dramatise, transforme la terrasse de l’hôtel en salle de spectacle où se répondent l’imam et les cloches. L’eau nettoie les mosaïques de Madaba, glisse doucement vers les quartiers commerçants d’où l’on voudrait pouvoir tout rapporter. Un verre de cardamone parfumée au café à la main, je chemine en rêvant de navires chargés de sacs de pistaches, de cales alourdies de yaourt, de plaques de flan au sucre roux, de piles de biscuits au sésame, de paquets d’halva au chocolat, de ballots de noix de cajou piquantes, de rouleaux de tapis, de caisses de vaisselle bleue, de jarres replètes de dattes obèses, de coffrets de bijoux, de tonneaux d’argile noire…

Jamal, notre taxi, moustachu comme on n’en fait plus, comme on n’en a pas assez fait, nous fait lever de bonne heure afin de cueillir en exclusivité les tous premiers rayons de ce jour mielleux. La route, normalement bourrée de monde, est entièrement à nous. Plus solennelle que les marches de Cannes, elle descend vers d’autres splendeurs. Elle dévale alors que l’altimètre indique déjà zéro. Elle s’enfonce dans la brèche du grand rift est-africain, brûlante, longuement stérilisée aux ultraviolets.

Quatre cents mètres plus bas, entre les branches des derniers oliviers, brillent trois ou quatre joyaux : la mer morte, ce qu’il reste du jourdain (ou peut-être des tunnels de plastique pour les melons ?), les cuivres de Jéricho, et ce qui pourrait bien être le dôme du rocher à Jérusalem. Presque trop de trésors d’un seul coup ! Nous resterons sur la rive jordanienne, même s’il serait tentant d’aller voir les cousins d’en face, de suivre ces panneaux qui disent « Bethléem », « Golan », « mer de Galilée »…

Jamal, sais-tu à quel point j’ai pu bénir ton organisation millimétrée de notre promenade ? À cause de toi, les gens vont penser que je fabule, que j’exagère encore, que je leur fais miroiter des médailles en chocolat… Il est de notoriété publique que l’accès à la mer morte est soit sale, soit hors de prix, soit insupportable de surpopulation, que l’expérience est décevante, qu’on en ressort amer et mécontent.

Alors, amer, ça, c’est sûr : une seule goutte sur la langue de ce concentré d’océan te révulse la glotte et met en panique tous tes capteurs chimiques. Mécontent ? Je ne vois pas comment. C’est un petit peu cher mais le repas est inclus. Même le guide est invité à se restaurer et à attendre ses baigneurs à l’ombre de la terrasse. (à nos frais, et tant mieux : ça me semble justifié, ça m’aurait vraiment emmerdé de batifoler dans mon bain et de le savoir carbonisé d’ennui dans sa voiture sur un parking d’asphalte en fusion.)

Résultat des courses : presque trois heures à flotter comme de petits canards en plastique dans une baignoire de conte de fée, bien avant l’arrivée de ces gâte-sauce de cars de touristes. Une plage où je crois rêver de ne voir tout au plus qu’une petite dizaine de personnes, dont trois seulement s’approchent timidement des flots tranquilles. Au point de penser d’abord que la baignade est dangereuse ou interdite… Les rives sont tristement étirées par la baisse de niveau de ces eaux de saphir en voie d’évaporation. On croirait que l’on court après une marée terriblement basse.

Je passe de commentaires sur la flottaison, ou pour mieux le dire : la lévitation sur ces vaguelettes grosso modo dix fois plus salées que la moyenne. Le grand enfant qui en moi sévit aurait pu rester jusqu’à la nuit à briser des mottes de sel en savourant l’apesanteur. Les neuneus qui n’écoutent jamais se tartinent jusqu’aux cheveux de boue noire à 5€ le godet, puis ne résistent pas à se rincer le visage, c’est à dire qu’ils se brûlent les joues, les yeux et les oreilles, puis courent en gémissant jusqu’à la douche, restée, elle, 70 mètres plus haut…

Moi, je me fais des collections, sitôt perdues, de toutes les formes de cristallisation possible des minéraux impliqués dans l’affaire, entre la masse neigeuse (mon rêve réalisé, la neige chaude !) les stalactites pendues aux rives argileuses, les rochers transparents presque coupants ou les plaques de verglas brûlant. La seule vie qui bouillonne sous tes petons étant de l’ordre du micron, aucun risque qu’un poisson vienne te téter les peaux mortes… Parfait !

Bref, on profite au maximum, on se comble de sensations, parce qu’au train où vont les choses, soit il deviendra vite politiquement compliqué de s’approcher de ces rives, soit les hôtels de milliardaires s’octroieront les derniers droits d’accès à ces rives, soit les dites rives se perdront un jour dans un ultime bain de boue hyper salée.

Si ça me fait quelque-chose de patauger dans un chef-d’œuvre en péril ? Certes. Mais, à mes yeux, toute chose jolie peut désormais être considérée comme étant en péril. À force que personne n’en ai rien à foutre, le monde court à sa perte, et nous suivons ses traces en salivant, morfales excités par les émotions transitoires. Ensuite, on fera une jolie reconstitution de mer morte chez Mickey à San Diego ou directement dans son fief à Marne-la-vallée, si le réchauffement climatique est de notre côté…

On pourrait au moins avoir la décence de ne pas jouer les surpris ou les outrés. Je me définis moi-même chaque jour un peu plus comme un genre d’épicurien du chaos. Ce n’est pas « après moi le déluge », mais bien « profiter un peu pendant que tout sombre ». Absolument tout ce que j’ai eu la chance de voir déclinait. J’ai voyagé de par le monde comme un toubib fait la tournée de ses patients en service de médecine palliative.
Profiter avant que ça ne parte trop en couilles, c’est devenu le concept à la mode chez les baroudeurs.

Même chose pour l’invasion du Yucatán, bientôt territoire Yankee. Les caraïbes matraquées de pesticides pour qu’on ne manque pas de tombereaux de bananes vertes et sans goût à tout moment de l’année en Europe. Les maffias hôtelières qui dévorent sans vergogne les derniers centimètres de côtes sauvages canariennes. Les maires qui se vendent pire que des putes aux complexes pour millionnaires. Les militaires jamais rassasiés de toujours tout faire péter au paradis. Les générations entières de sourires asiatiques sacrifiées sur l’autel de la débandade capitaliste. Les cons de Dieu qui croient que briser des idoles dans les musées fera entrer plus de têtes de bétail dans les rangs de l’imbécilité. Les golfs verts dans les terres assoiffées, parce que les gros abrutis ont gagné la partie et que leur peau de momie aime la verdure artificielle. Les visites motorisées parce qu’en marchant on risquerait de perdre dix grammes de sa chère obésité. L’Afrique dans le viseur des gourmands de terres à construire. Les déserts qui avancent, les glaciers qui reculent, comment veux-tu que l’on t’enc…

Bref, la Jordanie c’est super, en tout cas ça l’était il y a quelques mois. Au train où vont les choses, il se peut que ça ait déjà changé. J’ai eu la chance de ne pas voir de putain de drone à Petra, pas de surf à assistance électrique sur les dunes du Wadi Rum. Y’avait pas encore de tampons intimes imbibés de vodka abandonnés sur les plages de la mer rouge. Pas de concours de slalom en segway tout-terrain entre les colonnes romaines. Pas de balconing dans la mer morte. Même pas de bar à reggaeton dans les églises de Madaba… Autant dire que pour certains, c’est une destination de loosers ! Que l’un des dieux du quartier protège la Jordanie, ce bout de monde sensationnel qui résiste comme il peut dans l’œil du cyclone de ce moyen-orient désorienté par la violence.

Je repense souvent à ce jeune homme qui me commentait que les gens qui meurent en Syrie sont comme eux, et que les bombes s’abattent sur un pays jumeau. Je le pense bien. Tu ressembles à un frère rien que pour avoir senti cela, pour m’avoir fait assoir dans la cour ombragée de ta maison, en dépit de tout ce que je représente.

Mes avions pourrissent l’atmosphère. L’eau de ma douche est dessalée aux énergies fossiles. Ma quinoa provoque des carences alimentaires au Pérou. Je suis un de ces pions qui avancent à l’attaque du globe. Les bombes que fabrique mon pays avec mes impôts tuent aussi certains de mes frères… Mais il me semble avoir perdu tellement de proches au long de l’histoire de la terre, que je ne sais même plus dans quelle direction pleurer.

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« Peut-être sommes-nous à un moment de l’histoire où il y a plus de plaies ouvertes que de fil pour les recoudre ? »

(Philippe Jaccottet)

Madaba. Jordanie. Avril 2018

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