210 Racheter son âme

Vingt mille lieues sur les nues, au chevet des pins incendiés. Les ongles des cactus rasent langoureusement les baies vitrées de l’autobus. Des flocons tièdes ont reparu sur les lézardes drues des amandiers que l’on aurait crus morts-de-gris. Les barbiches des lichens, engendrées par la brume, donnent aux pins des airs de sages. Les orangers lourds de décorations s’adossent au cube des cabanons chemisés de chaux lumineuse. Les toits se crêpent de succulentes, jardins suspendus aux chenaux. Les nopals se sont repus des averses et tirent leur langue verte à ce ciel couleur d’océan. Le temps fracture le fort cacao des coulées de lave.

Racheter son âme loin des hommes, en récoltant des baies sauvages, ou la plume d’un rapace qui aura connu des hauteurs inconcevables. Mettre ses reins au service de la terre, sacrifier aux dénivelés quelques bouquets de fibres musculaires. Faire un peu partie, même en humble fragment, du formidable programme du Tao des herbes sèches. Respirer le vent avec elles. Couler avec le ruisseau vers la mer. Cesser d’être et n’avoir jamais été plus présent qu’en cet instant dénudé, sevré de circonstances.

L’océan joue sur le clavier de la plage.
Le sable noir crisse en bémol.
L’écume va taquiner l’écrin blanc des guiboles.
La mer recule pour mieux sauter sur l’autoroute,
à l’autre extrémité d’une lointaine colère marine.
Les embruns sont les derniers mots de la tourmente.

L’harmattan sature les cieux de poussière. On songe à un Éole batifolant dans son immense jardin de dunes. On pense aux tourbillons de sable qui doivent mouliner le Maroc, pilonner le Sahara et ventiler de partout ses épices atmosphériques. On pense que l’archipel providentiel pourrait se dessécher complètement en moins d’un mois de ces vents-là. On est comme assaisonné d’inconstance par la grande salière du désert.

Les boules de cristal de tes yeux restent muettes. Les dés roulent en nos cœurs. N’attends pas de message codé des anges. Les signes de l’univers viennent du dedans. Rien ni personne ne s’intéresse à nous, sinon nous-mêmes. J’ai vu des constructions visiblement solides mises à bas par des interprétations maladroites. J’ai vu des soldats s’en remettre aux astres, des amoureux croire aux présages… Tous terrassés.

Nous voulons lire dans les entrailles avant de savoir lire sur les lèvres. Nous aimerions tellement que la magie ne soit pas seulement une suite d’illusions et d’attrape-nigauds, que la belle assistante coupée en deux réapparaisse indemne de tous nos coups d’épée. Tous ces amuse-gueules du destin ne sont là que pour nous aider à ignorer l’évidence, celle qui nous perturbe tellement à l’heure de dire que nous sommes responsables, que ce n’est pas la faute à une ordonnance des planètes ni à une obscure conspiration cosmique ou une hiérarchie complexe d’êtres supérieurs à la prescience glacée.

Nous sommes des artisans ratés, de mauvais artistes vivants dans l’attente vaine et amère d’un trophée. On nous donne la vie comme une boule de pâte à modeler : nous en gâchons presque aussitôt la moitié ; nous souillons bientôt ce qu’il reste, puis vient l’heure d’en réclamer plus, de venir chouiner que c’est pas du juste, que c’est la faute à pas de chance. Jamais la faute à pas de couilles, à pas de réflexion, à pas de compassion, ou à pas trop d’intelligence.

Alors pour pas se regarder de trop près dans le miroir intransigeant, dans cette salope de lame glacée qui persiste à nous dire ce qu’on voudrait ne pas savoir, on farfouille les viscères de la réalité en quête des signes du destin. Tu parles d’une grande idée ! Bonjour le délire de supériorité : Le cosmos est tout entier préparé à orienter le cours des choses pour que je puisse voir clair dans ma misérable existence, pour racheter mon exécrable conduite avant qu’il ne me faille en répondre… Les vingt milliards d’années-lumière de l’univers sont ordonnées d’une foule d’engrenages pour me dire que demain le taureau la mettra profond au gémeau… (la corne)

Nous luttons pour cette fichue liberté que nous possédons déjà, tout en demandant au cosmos (ou à Dieu, c’est exactement la même chose) de nous priver de ce pouvoir de décision qui tellement nous tourmente… Le plus triste des imbéciles peut pourtant se défaire de ces défroques et ces déguisements en ne consacrant qu’une minute par jour à s’observer lui-même, en essayant de ne pas se mentir.
Mais l’homme est fortiche en détournement du regard. Il suffirait d’une dose homéopathique de compassion. Mais l’homme est trop expert à l’heure de piétiner. Il ne faudrait pas grand-chose de self-control pour que tout s’améliore. Mais l’homme est passé maître en troubles psychiatriques.

Ou bien nous sommes tous innocents, ou bien nous sommes tous coupables. Dans les deux cas on souffre, dans les deux cas on décharge sa douleur sur les autres et l’humanité court toute seule à sa perte et se casse les dents sur le ciment sans piger ce qui lui arrive.

On se sent tellement seul lorsque l’on se sent enfin responsable. Idiot aussi, pas bien fier. Mais pas accablé, ni détruit. C’est même tout le contraire : une énergie généreuse se met doucement à te soulever. Des sentiments savoureux d’accomplissement, de surpassement, remplissent enfin nombre de ces creux en soi. Alors que l’on commence à entrevoir qu’il n’y a ni espoir, ni lutte, ni combattants, on ressent paradoxalement une impression de victoire. C’est en cessant d’attendre tout des autres que l’on redevient absolument soi. En faisant fi des anges on se sent soudainement pousser de petites ailes.

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Pour faire un bijou, tu peux promener presque une heure le long de la longue plage des Orpellières. Tu peux hésiter longtemps entre deux, trois, ou vingt-cinq coquillages, de ceux-là que tu auras auparavant sélectionnés pour être à la fois élégants et déjà perforés par l’usure ou le rostre d’un prédateur.

Tu peux choisir une ficelle de fibre, une chaînette végétale un peu rêche, en farfouillant les débris d’algues et de branches roulées par le ressac tisserand. Tu peux passer pas mal de temps à tenter de passer ce fil grossier dans le petit trou des coquilles. Tu peux la rompe (la ficelle ou la coquille) une dizaine de fois sans succès, et pourtant, ne pas te rendre à la facilité. (la facilité n’est pas tout le temps jolie)

Tu peux faire tout cela en restant très concentré, et, par intermittence, être tout de même attentif aux ombres projetées des gabians, au dessin circulaire des herbes dans le sable, aux brillants de sel sertis sur les pierres, à tout le spectacle gratuit de la mer méditerranée.

Tu peux offrir ce bijou à ta nièce, peut-être le pendre à une branche pour que la branche, à son tour, l’offre au hasard à un nécessiteux en grand manque de tendresse. Tu peux aussi le mettre au cou d’une nana précuite par l’émotion, et la regarder comme si tu allais l’embrasser sur le rire… Dans tous les cas, il y aura beaucoup d’amour dans l’air au moment (ce moment tellement délicat) de nouer les cordons fragiles.

Sinon… tu peux aussi aller à la galerie marchande du centre commercial le plus proche et, pour presque rien, (il suffit de 2€ et de consentir à l’exploitation des enfants Philippins) tu pourras acheter un bracelet de coquilles vernies au dibutylphtalate, dont le cordon d’acrylonitrile, lui, ne cassera sûrement pas, ni dans une heure, ni d’ailleurs dans 400 000 ans. Question de préférence…

Ah ! Ce n’est pas faut qu’on nous exprime comme des citrons, qu’on nous oppresse par tous les biais possibles, qu’on nous abrutit de propagande, que les médias nous maintiennent sous leur hypnose de faussaires, que l’on nous déshumanise au rasoir, que les cloaques de l’internet nous ont immergés dans une des plus fortes dépendances qui soient…

Mais il y a encore tellement de situations où l’on pourrait agir avec intelligence et où l’on choisit de mal faire en connaissance de cause, simplement parce que la paresse est devenu le premier et le plus désastreux de tous les péchés, parce que rien au monde ne saurait nous convaincre plus aisément que la proposition de n’avoir pas à se forcer.

L’effort, l’attention, la patience, le respect, la persévérance, sont vécus comme des injustices. On ne sait plus que clamer son droit à tout gérer à distance, sans être obligés de voir ou savoir que tout se paye, mais super loin d’ici. La déshumanisation provient de nous-mêmes. La société est un cloaque parce que nous le voulons bien !

On n’a même plus besoin de contrôle suprême, de big brother, ou de grand timonier bien raide. À l’instar de nos foutus téléphones, nous sommes à la fois récepteurs et transmetteurs de l’onde de merde qui se propage. Nous sommes des antennes qui diffusons le je-m’en-foutisme et le mépris de l’autre. Le consommateur est un lâche dont la seule mission est de se chercher des excuses.

Nous ne sommes plus simplement victimes de la peste, nous en sommes aussi le vecteur. Et j’écris « peste » pour la force d’évocation. Je ferais mieux de parler de colique intestinale…

Quelle forme laisserons-nous aux archéologues du vécu ? Serons-nous mieux qu’un vulgaire maco-moulage, qu’une figure de plastoc bourrée de plâtre par le derrière ? Laisserons-nous la monotonie nous peindre à la chaîne ? Serons-nous des santons figés dans leur office, des vendeurs d’oignons pour l’éternité, agenouillés devant un bébé-dieu de polypropylène ?

Ou serai-je plutôt une douce gamelle de terre cuite, une jarre patinée par le lait huileux des olives ? Seras-tu un flacon où séchera à la vitesse des siècles une résine odorante, inépuisable de parfum ? Ou une figurine de glaise née entre les doigts d’un enfant, cuite par le père sur un feu de camp plus brillant que le camping-gaz de Prométhée ?

Je peux écrire mes histoires de clown à la craie, avec un bâton dans le sable ou à coups de ciseaux dans la toile des décors. Je peux me contenter de les penser, les faire publier à grands frais ou les psalmodier dans le caisson d’isolation d’un foutu blog, en étant pour cela dépendant comme un toxico d’un outil créé pour m’asservir et que je choisis de payer et de chérir. Je peux au moins essayer d’en prendre conscience. Je peux tenter de faire de la technologie mon serviteur sans pour autant devenir son bouffon. Je peux en user comme un dissident. Je suis peut-être l’outil naïf d’un immense montage financier de destruction massive, je suis peut-être un instrument, mais j’ai toujours l’option d’être un instrument discordant !

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Bon sang…
C’est toujours le sempiternel enchaînement de pensées, la même foutue suite d’idées depuis vingt-cinq ans !
Ce que je crois être une réflexion personnelle est en fait une suite de clichés ordonnés de manière identique dont je change seulement le titre ou la couleur de la couverture. Je radote comme un prédicateur neuroleptique. Malgré les apparentes variations, je raisonne et j’écris toujours de la même façon :

Répugnance, rejet presque physiologique face au manque de profondeur de la philosophie ambiante. Réaction inflammatoire contre l’irrespect à échelle planétaire, allergie à la décadence inacceptable de la société.

Réflexe induit de distanciation, comme en cas de brûlure. Une pulsion formidable m’enjoint à me démarquer à tout prix de ce qui tellement m’écœure. Tout faire pour me prouver à moi-même « que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise. »

Découragement : je ne suis pas en mesure de clamer ma singularité ! Je me découvre pareillement inculpable, suspect, ou trop peu téméraire à l’heure de me différencier. Je n’apporte rien à cette insipide soupe de lettres que l’on appelle « épistémè ».

Confession de faiblesse, augmentée du dégoût du genre humain, et donc de moi-même. Confusion émotionnelle à l’heure de convenir que je partage les mêmes molécules que mon prochain, que je fais partie intégrante de ce tout rebutant. Nous ne sommes qu’un, et il fait peine à voir.

Maigre consolation surgie de la tentative d’amélioration de mon propre comportement : prise de conscience, introspection, méditation, analyse des critiques et des techniques de survie d’autrui, observation, reformatage, auto-réfutation, etc. Rien que des alibis, des excuses à la noix, une couche de cirage pour essayer de faire reluire des sabots crottés.

Combat inégal, interminable et pernicieux contre l’Ego qui se croit toujours plus meilleur que les autres. Mépris, dédain, isolement, solitude amère, réfutation des instincts primaires… Comme si, d’un grand écrivain, je n’avais pris que les pires défauts. Auto-estime au ras des pâquerettes. Dégringolade de l’amour-propre…

Je me rattrape aux branches du dépit : après tout, qu’est-ce que j’en ai à foutre de leur im-monde moderne ?! Que les enfants des uns fabriquent les électro-joujoux des enfants des autres ! Qu’on leur vende des saucisses faites avec la graisse de nos liposuccions ! Que les hyènes se massacrent entre elles ! Qu’ils se roulent dans leur fange puisqu’ils s’en régalent tellement ! Seul un déluge pourrait laver les traces de cette orgie honteuse.

Mais, ce-faisant, je me mets bien sûr à ressembler à tous ceux que je dénonce. Désagréable sensation de faire partie d’une élite de râleurs, de l’anti-social club des méprisants qui se croient forts de tout savoir. Du coup : Désir d’entrer en résistance, de tout faire pour être exemplaire. Remonter aux racines des réponses. Essayer de capter le chant des partisans, donner raison aux irréductibles.

Exaltation vite écrasée : Je n’ai pas la vocation d’enseignant, ni de surhomme, encore moins de guerillero. Je hais trop le troupeau pour oser me croire capable de l’orienter. Trop de gènes de loup pour cajoler les moutons. Fatigué d’excuser l’inexcusable, d’expier les saloperies de mes semblables. Nous avons trop d’idioties à brouter pour penser à secouer le joug du négoce. J’ai lâché l’affaire en voyant que l’excès remportait tous les suffrages. J’ai cessé de croire en la révolution depuis que Coca-cola a squatté tous les drapeaux rouges.

Recours à la sagesse : J’assieds mes aigreurs dans un grand bassin de silence. Je me réfugie dans le sein de la beauté, demande asile aux grands espaces. Je me détends en bavardant avec la grande faucheuse. Les virus et l’univers me conseillent de relativiser. Je retrouve ce rôle que j’adore de berger sans moutons. Bercé par le détachement, je me baigne en l’absence… jusqu’à ce que, par osmose, le monde extérieur revienne envahir ma coquille de contemplation.

Et, de nouveau : sensations de rage, d’écœurement, de repoussement, d’inconfort, d’impuissance, de dépréciation, etc. Ainsi de suite jusqu’à recommencer de plus belle. Je réalise que tous mes textes (ainsi que mon comportement) sont influencés, imprégnés, infestés par le même protocole de pensées. Je tapisse les parois de ce cercle vicieux avec un graffiti toujours identique, reformulé 25 000 fois.

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Il fait beau et tu te fais belle.
Près de ton cœur, le tissu découpe un merveilleux petit triangle,
genre celui des Bermudes,
où je me déclare perdu corps et âme.

Tout un tas d’aviateurs voudraient y faire naufrage,
et les marins, catastrophés, atterriraient dans ton corsage.
Au gouvernail de l’hydravion, l’éther et les embruns m’embrouillent.
Je me perds pour de bon dans cet aimable tourbillon.

C’est un joli petit triangle, genre celui des Bermudes.
C’est le décolleté où j’ai mes habitudes.

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« Les gens qui pensent cessent de s’enthousiasmer pour la vérité lorsqu’ils constatent que l’homme est extraordinairement peu doué pour la reconnaitre. »
(Hermann Hesse)

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