211 Rétention de mémoire

J’attends le jour dans Madrid lessivée. Le jour qui ne vient pas, qui ne veut pas venir. J’attends la lumière comme si elle m’était due, comme si la longue traîne du printemps permanent que je suis allé débusquer sous d’autres cieux pouvait vraiment tout faire scintiller ici.

Le protocole du crépuscule s’est arrêté pour faire place aux averses. Le théâtre interrompt la représentation, de peur que ne coulent les maquillages, ou que ne s’électrocute un éclairagiste. Les papiers-peints du décor se gondolent sous l’humidité froide. La cité se tortille dans son imper gris naturel, et les fontaines, hier encore si attrayantes, prennent des tons de gamelles de sorcières.

Pourquoi la pluie, pourtant porteuse de vie, donne-t-elle aux quartiers des airs de deuil ? Pourquoi n’organise-t-on pas une petite fête à chaque goutte ? Les matins pluvieux devraient être des inaugurations, des entractes entre deux dessications.

En Asie, j’ai vu les gros chagrins de la mousson offrir l’occasion ou l’excuse de sympathiser sous un auvent. (c’est aussi souvent l’occase d’être témoin d’une paire de jolis accidents de la route…) On secoue les couleurs du sarong détrempé, on se sèche la moustache, on se brûle un peu sur le pot d’échappement du scooter…

Mais ici, à vingt mille lieues de là-bas, on ne se blottit pas à dix sous la tôle d’une devanture. Il ne nous vient pas à l’idée d’inviter un inconnu à boire le thé pour pratiquer un peu son anglais. On est pressés. On n’a plus guère que le temps de stresser. On a des parapluies, et les parapluies sont des équipements individualistes, des boucliers contre ce qui réellement importe. On se klaxonne la gueule de bagnole en bagnole, on évite de justesse tous ces débiles de piétons qui n’ont pas idée du merdier que l’on vit là-dedans. Et le jour n’ose pas commencer son numéro avec ce lourd rideau qui n’en finit pas de tomber.

N’empêche, elle est bien gentille, la pluie, de continuer de tout arroser, avec la gueule que l’on tire sitôt qu’elle se met à tomber, avec nos trombines de râleurs mal rincés toujours en train de galoper pour lui échapper.

Nous faisons tout pour nous en protéger, comme qui se défendrait d’une agression. Serait-ce que la pluie ressemble vraiment trop aux larmes ? En tout cas, en ville, il n’y a pas de gadoue. Les oiseaux ne se nettoient pas dans les flaques. Les écoliers n’ont pas que ça à faire de s’éclabousser. Leur vie de petits seigneurs synthétiques n’est pas en concordance avec la moiteur ambiante.

On dirait bien que les possessions misérables qui déforment nos poches sont devenues plus importantes que la matrice qui nous constitue. Nous sommes aussi sensibles à l’humidité que l’arsenal électronique que nous transportons partout. Fermés comme des huîtres, mais pas imperméables.

Je suis, bien entendu, le premier à chouiner à la moindre ondée : je hais cordialement l’averse que j’essaie de louer. Il s’agit d’un exercice de compréhension forcenée, d’une étude de cas pour m’habituer à mieux me contredire. Arrivé sur la grève des quarante ans, il m’apparaît urgent de contrôler le râleur qui en moi sévit. Mieux vaut commencer tôt à faire vachement gaffe aux dérives droitisantes, extrémisantes, etcaeterisantes.

On ne peut pas se contenter d’introspection dans la vie, c’est maladroit, car la vanité spirituelle te guette depuis tes plus hauts sommets intérieurs. Il faut aussi s’asseoir à la table de ses contradicteurs, chercher la faille justement là où le mur paraît le plus ferme, en mettre plein la gueule de son Ego chaque fois que possible, au moins par mesure de prévention.

Pareil que la bouée de graisse que l’on essaie de te refiler le jour de ton quarantième printemps, il te pousse une espèce de couronne de lauriers du « je-crois-avoir-tout-compris » dont il faut se défier comme d’une maladie vénérienne. Ne jamais cesser de se remettre en cause, même si l’on s’en tient souvent à de simples simulations.

Ça entre dans la catégorie de ces fameux « mieux-que-rien », qui, à cet âge, constituent déjà une belle avancée par rapport au « c’est-comme-ça-et-c’est-tout ». Bon, je vais couper court avec cette manie du « mot-composé-entre-guillemets », ça emmerde tout le monde et ça fait genre y’en n’a pas assez avec les 80 000 mots du dictionnaire de base…

Les gros titres de la presse dégoulinent le long des kiosques et me donnent envie de dégobiller. Ces pseudos journalistes se sont tellement courbés devant les forces en présence qu’ils ne se sentent même plus caguer dans leur froc de pédants. J’aurais honte de devoir me torcher avec leur papier de lèche-cul. Et qu’on ne vienne pas me faire un cornet à châtaignes avec ces feuilles remplies d’ordures malodorantes ! J’aime autant me geler les glaouis et tenter de transposer ma rage sur mon petit écran rétro-éclairé.

En parlant d’écriture… Je lutte encore pour écrire les nombres en toutes lettres. J’ai toujours pensé que « cinq-cent onze mille morts en Syrie » ça avait de la gueule, davantage d’impact, que d’écrire « 200 000 selon le gouvernement ». Je sais pas, il me semblait que « Les mille et une nuits » ça se lit mieux que « Les 1001 nuits. » Peu importe, de toute façon, les chiffres, c’est encore un coup des Arabes ! Et comme les fachos n’ont jamais su compter, finalement tout le monde s’en fout que ce soient vingt-cinq ou 25 000 immigrés qui nous assaillent dans leur terrrrrrible zodiac de la dernière chance, c’est kif kif bourricot, on votera pareil, et les gros titres se feront un plaisir de faire ruisseler dans toute la péninsule la plus dégueulasse des rumeurs.

Mais bon, entre vitesse et frénésie, je fais partie de la génération qui a vu l’excellente progression de la tendinite de « De Quervain », celle qui met le feu aux tendons des muscles extenseurs des pouces de tous ceux qui pianotent en permanence sur leur cellulaire. En conséquence de quoi je dois, moi aussi, condenser le format, en essayant de ne pas condenser le cerveau, de ne pas réduire le monde à son dénominateur commun le plus mesquin.

Ça ajoutera de l’eau au moulin de ces étranges manipulateurs qui insistent tellement dernièrement pour nous dégoûter de l’écriture et, à coup de modes accouchées au forceps, rêvent de nous voir tomber amoureux de leurs sublimes saletés de commandes vocales et autres assistants électroniques à la con, en vue de je-ne-sais-quel contrôle supplémentaire de notre vie privée déjà passablement meurtrie.

Je m’imagine qu’après avoir soigneusement compulsé, enregistré, classifié, chacun de nos messages, de nos contacts, de nos mensurations, de nos images, de notre indice de masse corporelle, de nos empreintes digitales et/ou rétiniennes, nos pouls et pressions artérielles, il leur reste à enregistrer nos signatures vocales pour parfaire le listing de big data de l’humanité. Et, comme de bien entendu, ils veulent que l’on se porte volontaires, que l’on soit désireux de le faire, que l’on considère ça comme une avancée, et que l’on claque un fric faramineux pour pouvoir se confier corps et âme à l’intelligence artificielle, sans nous laisser voir qu’elle est indissociable de son énorme sœur siamoise la connerie artificielle.

Après les implants super sympas pour te conseiller un bon restau et pas du tout pour te contrôler comme une poule de batterie, après les extensions de mémoire où, promis, l’on te mettra un peu de tout, (mais surtout pas de Justice ni d’Histoire) si tu veux ton génotype complet ou ton kit de petit eugéniste, ça ne coûtera bientôt pas beaucoup plus cher qu’un mini drone à autoportraits avec hélices enroulables pour pouvoir se l’enfiler où tu veux…

En échange de quoi tu devras « seulement » accepter de céder ces informations innocentes, propriété immédiate et définitive du laboratoire super gentil qui te l’aura décrypté. Il continuera de faire de ta vie un enfer, tu continueras de sucer ses semelles sous prétexte qu’elles sont sucrées, mais tu auras évité la disgrâce redoutable du has-been. Quelle horreur ! Plutôt être colabo que ringard ! Faudra penser à l’application « étoile jaune », « Instapogrom », « Ama-zone réservée aux gens de couleur », et le cellulaire enroulable autour du bras, on pourra le décorer d’une superbe swastika scintillante du meilleur goût, pour faire la fête rien qu’entre nous.

Il paraît que lorsque l’Histoire se répète, c’est à chaque fois pour le pire. La prochaine guerre civile sera sordide à souhait, Facebook sera le site incontournable des dénonciations express, Anne Frank n’aura que le temps d’un ou deux WhatsApp, on pourra voir Guernica bombardée en 4K, et j’espère vraiment être en mesure d’observer la déroute de très très loin depuis mon Skype des déserteurs. Faudra pas compter sur moi pour défendre cette version-là de la société.

Je suppose que ce sera bientôt malpoli de demander aux copains d’éteindre leur espion personnel pendant les retrouvailles ; mal vu de ne pas s’adresser aux couillons dégoulinants de google glasses ; antisocial de renoncer à être un des clowns du Barnum de la réalité augmentée. Même les géniteurs de cette ère impulsive commencent à prendre peur de leur propre engeance. Les chimistes empoisonneurs de Monsanto sont les premiers à bouffer Bio. Les véritables riches se ruent sur l’or, l’eau et les terres arables, en nous faisant gober que l’avenir sera dématérialisé. La meilleure, c’est que certains des gosses des plus hauts placés de la silicon valley sont privés d’accès aux nouvelles technologies… Allez fiston, laisse donc tous ces connards de pauvres imprimer nos étrons en troidé, va pas t’abimer l’encéphale avec la drogue des péquenauds… Mais bon, si je suis le seul à voir le problème, on va dire que je suis un vieux râleur, alors je crois qu’il vaut mieux que je m’arrête là…

(Seulement, le premier débile de chaperon rouge qui vient frapper à la porte de mon tipi de pépé pour me dire qu’il ne savait pas, qu’il ne pouvait pas voir venir à cause des écrans publicitaires, que c’est la faute au grand méchant capital, je balance au ruisseau ses galettes de bitcoins et je lui défonce la gueule à coups de bâton à selfie !)

J’attends qu’il pleuve jusque dans mes poches, que mon cellulaire apprenne à nager, ou que la pluie provoque un court-jus général. J’attends que Madrid détrempée se secoue les puces, que l’averse emporte les crottes du trottoir et de la société, que la mignonne de la météo nous parle enfin de foyers de révolution. J’attends que jaillissent des poissons-volants dans les petits ruisseaux de Lavapiés, que le consulat général de France offre les croissants aux passants harassés. J’espère qu’il pleut aussi sur la forêt de Walden. J’espère que les sans-abri ont dégotté des cartons imperméables. J’espère que l’eau ne lavera pas les bons mots du taggueur-poète Batania. J’attends le jour qui ne vient pas…

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« Entre todas sus tareas, la que menos le gusta al viento es agitar las banderas. »

(D’entre toutes ses tâches, celle que le vent apprécie le moins c’est d’avoir à agiter les drapeaux. Batania Neorrabioso)

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