213 Un vol d’épouvantails

Maniatado,
andaré por las ramas,
te alcanzaré.
/
Pieds et poings liés,
j’irai par quatre chemins,
je te rejoindrai.

(A cheval entre plusieurs langues, immergé dans des bains de syllabes aussi variées que des saveurs nouvelles, on est forcément tenté d’en assaisonner ses pensées. On joue alors aux chaises musicales avec la syntaxe, on se disperse dans le dédale des expressions, on démonte le mécano des fonctions grammaticales. Poétique de Babel bâtie de bric et de broc, duels de techniques, olympiades des mots, où, plus que jamais, ce qui importe vraiment au final, c’est de participer.)

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No acaba la belleza.
Nunca incomodan sus silencios.
No existen conclusiones.
/
Les conclusions n’existent pas.
La beauté n’admet pas de point final,
et ses silences ne pèsent rien.

(La contemplation n’a pas de fond, et la soif de savoir est inextinguible. Sans elles, ce monde serait fadasse et manquerait vraiment de raisons d’être. Ça n’est malheureusement pas suffisant à l’heure de lui trouver des justifications ; il ne nous reste souvent que l’option de rester sans voix. Par chance, l’immensité est si charmante qu’elle permet même de se passer de commentaires…)

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Aletas de tiburaviones
surcan las aguas del subcielo.
Misiles de fogueo.
/
Des ailerons de requavions
sillonnent les flots du sous-ciel.
Missiles d’artifice.

(Ce n’est pas le premier, et sans doute pas le dernier de mes délires aéroportuaires. L’oisiveté des halls d’attente est mère de tous les dévissages. Durant un voyage en avion, l’alternance paradoxale d’immobilisme et de mouvement supersonique est propice au surréalisme. La promiscuité embarrassante entre des êtres normalement disséminés sur des territoires gigantesques laisse libre cours aux divagations sensorielles. L’introspection hasardeuse tente de remplir les trous d’air de la mémoire. Compartimenté tour à tour dans des espaces restreints ou furieusement évasés, on se sent vite jouet ou personnage d’une galerie d’art moderne aux portes donnant sur le vide.)

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Espantapájaros,
sé bueno con el vencejo.
Largo es su viaje…
/
Ami épouvantail,
sois sympa avec l’hirondelle.
Son voyage est si long…

(Tellement inspiré de la thématique des haïkus, du moins de ceux que, par commodité, je qualifierais de « traditionnels », que j’ai même un peu peur de commettre un plagiat involontaire… Il faut dire que ma fascination pour cette structure poétique à tendance à virer à l’obsession. A force de lire et de composer des haïkus, j’en viens à découper le monde qui m’entoure en regroupements de phonèmes, à penser en ternaire, comme si toute la musique devenait valse simple. Les moments se délitent en bandelettes, le réel devient une calligraphie verbale. De même que le masseur n’a pas sur sa table une personne, sinon une pelote de muscles et de tendons, je me dis que les matheux ne doivent plus discerner que des équations sur le grand tableau de la terre, que les astrophysiciens doivent passer toute la réalité à la moulinette des particules élémentaires… Haïkus de quarks et bons baisers de Higgs, concerto pour neutrinos…)

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Me sentaré en el parque
a pensar en los años perdidos.
No tardaré mucho.
/
Je vais faire un tour au parc
pour penser aux années perdues.
Je ne serai pas long.

(Que chaque seconde compte, c’est une de mes grandes certitudes ; et qu’elle semble simplette, cela reste à voir : les philosophies les plus évidentes sont souvent celles qui s’appliquent le moins. Si tous les maniaques du « carpe diem » de réseau social mettaient leurs menaces à exécution, on serait presque tenté d’avoir de nouveau foi en l’humanité… Lorsque le spleen me joue ses mauvais tours, je me recharge en songeant à la délicieuse farce dont j’ai bourré ma vie. C’est un credo comme un autre, une bouée à laquelle s’agripper quand tout paraît surfait, lorsque le quotidien se fait douloureusement intransigeant. Ne pas laisser couler le robinet du temps sans se mouiller un peu la mémoire. Sentir que l’on a été là, ni merveilleux ni repoussant, simplement attentif au défilé, et toujours répondre « présent » à l’appel de l’instant.)

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China town’s lions
challenge for a bunch of greens
in the hands of fate.
/
Les lions de China town
disputent un bouquet de laitue
à la fatalité.

(Pas aussi tordu qu’il y paraît. L’internet m’a bien aidé à comprendre ce que je n’ai pas osé demander à la multitude : Durant le nouvel-an chinois, on assiste avec grand plaisir aux parades de ces Dragons au ventre replet d’acrobates, on étire le cou pour voir à travers la foule des badauds les lions multicolores qui se contorsionnent et se secouent pour attraper leur contant de laitue et de petits pourboires. Pourquoi pas du bifteck ? Cela aurait à voir avec une certaine similitude entre les idéogrammes représentant la verdure et la bonne fortune. Le caractère « Laitue » ressemble à celui de « s’enrichir ». L’oignon aussi serait propice, de par sa ressemblance avec le mot « sagesse ». Ceux qui alimentent ces félins bigarrés sont censés recevoir leur dose de pèse et de sagesse en échange d’un peu de scarole. Bon troc, et tout en beauté qui plus est ! On en apprend tous les jours de l’an…)

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London’s skyscrapers
rise up into small gardens.
Smell of lawn downtown.
/
Les longs gratte-ciels
surgissent des jardins de Londres.
Odeur de pelouse.

(Cette ville étonnamment capable de conjuguer petits jardins ouvriers et méga structures de verre acéré et d’acier vitreux. La vitesse à laquelle tout pousse, bien arrosé par la finance ! Sur un rectangle de gazon à peine rentable pour du maïs à poules s’étire soudain un empire vertical aussitôt affolé par les attaques potentielles et les fluctuations du marché d’échange. Quelque part, profond, sous les fondations de ces monstres, le pépin de la pomme du lunch-box d’un maçon Sri-Lankais attend patiemment son heure pour germer.)

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Fireflies’ police.
Prosecuted by the law
of enlightenment.
/
Police des lucioles.
Poursuivi par la justice
de l’ère des lumières.

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Miscalculation :
it happens that my passport
expires in winter !
/
Erreur de calcul :
il se trouve que mon passeport
expire en hiver !

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Back to your prism,
black night’s looking out for you,
you foolish rainbow !
/
Retourne à ton prisme
arc-en-ciel déraisonnable.
La nuit noire te guette !

(Souvenir savoureux, gravé sur la rétine au sortir d’un bus de l’île de Gozo, archipel de Malta, que la pluie cessa de balayer rien que pour nous laisser descendre, non sans vaporiser une dernière rafale de gouttelettes devant les tous derniers rayons du soleil couchant, provocant ainsi la formation d’un inattendu et non moins splendide arc-en-ciel sur un fond presque noir d’être si mauve. Le tout projeté en filigrane sur l’architecture de pierres blondes, sur les façades encore un peu mielleuses dans la lueur des lampadaires, l’ambiance inimitable des bourgades méditerranéennes à l’heure de l’apéro… Un petit coup de « jamais vu » histoire de trinquer avec la fugacité, de recevoir son prix de l’académie des hauteurs. Ça n’est pas rien ce qu’il en coûte d’être attentif à tout, mais il faut voir les récompenses que l’on reçoit en partage !)

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« Entre verso y verso se instala una pausa donde el mundo es puesto en duda. »
Joaquín O. Giannuzzi

(Une pause fait sa place entre chaque vers, durant laquelle le monde est mis en doute.)

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