215 Avant de jeter le carnet

Dans le circuit fermé de la fontaine, où se concentrent les jus de rinçage des pigeons, l’eau renferme une mélodie que la gravité libère en riant, gazouillis du silence pour nous souhaiter une excellente journée, sans rien promettre, sans rien ôter.

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(Chanson de chavirés)

Je me sens navire,
je naufrage.
Je sais tout de ces nuits
de naphtaline et de Guerlain.

J’entends ta voix naissante,
elle m’assourdit.
Je voudrais qu’elle ne cesse
jamais plus de m’ensorceler.

Je te lance en l’air,
je retombe…
Je vole tel un disque de jade.
Je n’ai pas peur des dents du sol.

Je tremble sous tes pas
en Si bémol.
Je ressemble à ce Sphinx
qui grignote les nuages

Je pense à toi
contre ton gré.
Je te propose de ne plus craindre
les abcès qui nous camisolent.

J’attends le crépuscule
avec tes dieux,
et je nous rends sublimes
en souriant niais à tes anges.

Je vis en grand seigneur
désemparé.
Je suis tout ce que j’ai toujours
pensé repeindre ou repriser.

Je m’en retourne avec fierté
à ta poussière.
Je me bois l’apocalypse
avec deux glaçons.

Je te déconstruis
et je t’aime
avec la même fleur de fusil
et tout ce que je n’ai pas dit.

Je suis ton expansion,
disséminé.
Je partage ta fissure.
Je suis le fil dans ta blessure.

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Il y a dans l’air, qu’un rien dérange, un réseau de nerfs toujours prompts à réagir. Tous les navires se sont tournés pour voir venir le vent. Les vagues font péter le mousseux. Au raz du ciel, les gabians immatures s’essaient à un semblant de vol, cerf-volants sans ficelle. Personne ne s’aventure au-delà des auvents. Seuls deux routards sont de sortie : une paire d’aventuriers ballotte entre les jambes de l’archipel.

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(Dizain d’amour insectueux)

Les papillons, toujours fuyants,
sont des messages insaisissables,
des éclaireurs évanescents,
des pièces de puzzles aériens,
de minuscules tapis volants
carnets de notes qui nous échappent,
cahiers ouverts aux quatre vents,
qui se laisseront enfin lire
le jour où nous ne serons plus
d’énormes monstres effrayants.

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Je m’envoie de grandes bouffées de soleil sans filtre. L’horizon lance de longs soupirs, comme si nous lui avions fait défaut. L’océan est déçu, désabusé par nos discours râpeux face aux embruns si prometteurs.
Tourbillons de mégots là où les pécheurs se consument, se croyant garants du grand large, comme si le grand large avait besoin de défenseurs ! Dans le corset des traditions étouffe tout doucement l’Espagne. L’Europe sent le roussi, le cigare et la super-glue, et moi j’ai terriblement peur de ne plus savoir dériver le moment venu…

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(Valse en sortant)

Toi, tu te remontes
tu t’articules
tu penses au coût des heures.

Puis, tu te retournes
tu te répands,
tu penses au prix du temps.

Et les jours te blessent,
ils t’anniversent
dans le bassin d’antan.

A coups de jadis,
tes mains raidissent,
le piano mord tes doigts.

Pendu aux pendules,
la vie bouscule
ne laisse rien de toi.

Ta biographie ment
tu te résumes
ton passé perd ses dents.

Pris dans les chicots
des écorchures
tu te fais résistant.

Fier de tes arrières,
paré au pire,
tu parles de partir.

Coureur de ruisseau,
buveur d’azur
tes murs se démolissent.

Les montagnes russes,
et la vitesse
sont réservées au vent.

Saisis la rosée
suis la saison
redeviens délinquant.

On n’attend que toi
où rien ne vient
cesse enfin de penser.

Dis à l’océan
que la vie passe
et que nos jeux sont faits.

Ne dis rien de plus
valse en sortant
fais comme si tu savais…

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Que serons-nous si rien ne vient, si nous restons avec ce vilain goût de siècles sur la langue ? Les générations à venir feront-elles autre chose que ramasser les pots cassés ? Se couperont-elles encore longtemps avec les tessons de l’histoire ? Nous leurs tendons nos os à ronger en espérant qu’ils resteront bien sage. La multitude affolée continue de préférer Barrabas… Rien de nouveau sous le soleil, excepté peut-être, la composition de l’atmosphère…

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Tu es morte à exactement 17 années d’ici…
En marchant sans t’arrêter pendant tout ce temps tu te serais éloignée de 450.000 km ! Tu parles d’un voyage ! Tu aurais fait le tour de la Lune, tu serais même sur le retour. Encore 10 ans de patience et tu nous reviendrais, très probablement souriante, tes bagages remplis d’histoires sélénites. Une certaine forme d’espoir nous serait permise.

Seulement voilà : tu t’es mise en tête d’aller tâter de l’étoile ; et là, je viens de calculer que même en choisissant la plus proche, tu mettras plus de trois milliards deux cents millions d’années à boucler ta balade… Alors vois-tu, bien sûr, tu seras toujours plus que bienvenue ici-bas, mais bon… d’ici-là nous risquons fort d’être tous réduits en cendres, et les cendres ne sont pas très loquaces, pas faciles à embrasser non plus…

J’ai beaucoup pleuré la mort de ma mère ; combien eut-elle pleuré la mienne ! Autant se soumettre à l’ordre des choses, même des choses tristounettes. Ne pas provoquer l’univers. Ne pas détourner le regard, même si le jus des yeux fait trembler le hublot. Être attentif à la croissance des souvenirs, les voir grandir, évoluer, mûrir, se déliter. Faire justice à l’immensité, travailler l’argile de l’odyssée familiale, en ôter les pailles et les particules qui pourraient compromettre la cuisson des nouvelles générations. Et, puisque l’on dit qu’elle se répète, choisir ce que de notre histoire on aimerait justement voir se répéter plus souvent.

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Pourquoi-donc adorons-nous des héros de pacotille qui doivent rejouer quarante fois leur fausses vertus devant l’œil froid d’une caméra, et jamais les juges anti-maffia qui n’ont pas droit à deux reprises pour se faire correctement dessouder ? Pourquoi nos profs ne glorifient-ils pas les dissidents politiques chiliens ou chinois au lieu des putains de Napoléon, Borgia et autres Bocassa ? Le papet dont l’accent et les simagrées te paraissaient ridicules, il te serait bien utile maintenant que l’électricité a sauté, n’est-ce pas ? Nous ne connaissons pas le prénom d’un seul enfant-esclave, mais les sales petites putes de la télé-réalité sont vénérées comme des astres glorieux. Comment pouvons-nous aduler les fanfaronnades de ces cuisiniers super-stars quand pas un ne sait comment l’on cuisine lorsqu’il faut porter le pique-nique aux rebelles acculés dans le maquis ? Notre inconséquence devrait nous faire gerber, heureusement qu’on a le nutella pour faire tout glisser sans s’irriter la gorge. Je vais me promettre de ne jamais oublier que les grands hommes sont invisibles.

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Toujours écrire ou lire des mots comme « forêt », « désir » ou « encore ».
Embrasser aussi sur les yeux
Imaginer tous les pays entièrement entourés d’eau.
Vivre chaque promenade comme la dernière.
Souhaiter que tous les paysages finissent par trouver leur brillance.

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Assis sur le tunnel, je pense à mes actes manqués.
Toutes ces vies qui s’agitent à deux heures du couchant, pour ne pas aller au lit en se disant qu’elles ont raté le coche. Pareil à un bellâtre imbécile, le quartier sans ses bruits redevient séduisant. Les pigeons voyagent en jeep. La vierge est bien rangée. La mer hausse le ton.
Avant de jeter le carnet, il me faudrait ordonner mes dires une dernière fois, mettre au clair mes dernières volontés sur la page de garde, écrire en gras ce que d’aucuns refoulent, par peur d’avoir à s’affronter à eux-mêmes. Avant de jeter le carnet, juste avant, ce serait bien entendu le moment rêvé pour un chef-d’œuvre… Encore une occasion manquée de finir en beauté ! Je suis paralysé par cet ultimatum, castré par ces « basta ! » ces « ça suffit comme ça ! », et déjà en train de me concocter de brillantes excuses pour ne pas cesser totalement d’écrire.
Tout dire, c’est se répéter. Vingt-cinq ans de poésie rempliraient à peine la porte des cabinets. Sautons directement à la conclusion, la catharsis de tant de réunions : cela fait bien longtemps que l’on a eu réponse à tout. Nous avons beaucoup fait semblant. Nous avons tous été parties prenantes, et tous les procès nous concernent. La peur du vide a tout rempli d’aberrations. Tellement de surfaces salies : la mer, les murs de l’hôpital, les prairies où pousse le silence, et l’horizon pâle du carnet de notes…
Tu parles d’une conclusion pourrie ! Un bon discours eût mieux valu qu’un interminable croquis ! Des créations humaines on pourrait tout reprendre. J’aurai usé davantage de gommes que de crayons. Ma poésie n’aura jamais dépassé le stade du brouillon.
Écrit-on pour ceux qui se taisent ? Peint-on pour ceux qui se salissent ? Devons-nous préférer les réponses ou le silence ? Ma misanthropie s’en est prise à plus fort que soit. Autant s’éprendre de l’indifférence. La terre est un calcul sans résultat. D’un Pi pluridimensionnel dépendent nos positions. Le hasard en dit long sur ce qui nous arrive. On se fait un devoir de vivre, même si exister en revient souvent à partager un carton de vin avec son impermanence. A coups de tetra-briques en travers de la gueule, se maçonner une histoire avec les boites de xanax que les autorités compétentes nous fournissent avec tant de zèle…
Avant de jeter le carnet, d’éteindre le couloir qui mène à mes pensées, je paierai ma tournée d’adieux, et je me confierai à ceux qui partent, fatigué de rester. Il y a des jours comme ça où les lettres n’ont rien à raconter ; j’entends par là, encore moins que de coutume. Pendant que nous ne sommes pas ailleurs, ailleurs existe à peine. A peine une suite d’indications évasives, sans raisons essentielles, des feux de joie auxquels manquèrent nos étincelles. Puis un jour ailleurs nous rejoint, autre chose s’invite à la table et l’incommensurable poids qui tordait nos épaules se transforme en arme de jet. Nous devenons alors des hommes-obus, tirés contre l’immensité.

« Rostros perdidos en el tiempo, para que el tiempo tenga rostro. » Juan Gelman

(Visages perdus dans le temps, pour que le temps ait un visage.)

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