218 Être aussi tout cela

Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas demandé ma route, que l’on ne me questionne pas sur ma provenance ou ma destination… Une partie de moi pourtant erre encore. (la véritable aventure ne cesse que faute d’aventurier) Une partie de moi erre encore et ne se laissera pas effrayer par les épouvantails de l’inconfort ou de l’insécurité. L’insoumis qui en moi sévit saura toujours se trouver une fissure par où s’exfiltrer. Qui a gouté aux grands chemins ne peut décidément pas facilement s’en rassasier.

En attendant, de très fines (mais très résistantes) ficelles me confinent peu à peu à cette stabilité dont on ne se défie jamais suffisamment. Je ressens parfois si intimement toute la menace de l’engourdissement, telle une douleur sourde et difficile à situer. J’ai terriblement peur de m’embourber dans mon propre intérêt, de souffrir de la situation que je travaille à consolider. Voilà que je me surprends à craindre d’être sociable, situable et solide…

Pris dans mon propre tourbillon existentialiste, j’essaie de me souvenir de tout ce qui en son temps a su me soulever, de tout ce qui m’a bousculé dans le torrent impétueux de l’errance : L’amour et ses contraires (ou ses contrariétés). La beauté et le manque terrible qu’elle provoque. Le désir impérieux des ailleurs que l’on ne trouvera jamais. Fantasme savoureux de l’autre bord, illusions de l’autre versant. Né entre les montagnes, je n’ai grandi que pour les dépasser…

Ah ! Partir à sa propre rencontre, vivre en sa chair la merveilleuse métamorphose qui s’opère le long des sentiers ! Oser être celui qui ose, être le type qui abandonne, qui devance, qui affronte, qui déroute, qui dévale et remonte, être celui qui se présente sans sourciller face à des centaines de milliers de croisements et qui, dédaigneux, délaisse chaque fois autant d’options possibles au passage. Se sentir découvreur où que l’on soit, quoi que l’on fasse. Devenir formidable à ses propres yeux en faisant table rase des habitudes, être enfin quelqu’un en n’étant plus personne. Se peindre sans contours, dilué dans le paysage, devenir les couleurs dont est fait le monde…

Ficelé par ces pensées décousues, j’ai été fasciné par la découverte d’une momie de glace, par l’analyse des restes recroquevillés d’un de nos parents de ces lointains « hiers » auxquels on ne comprend rien. Prenant à mon compte les plus aimables versions de l’histoire, je me suis laissé aller à rêver de la sublime évasion de l’homme de Similaun, compère alpin de l’an 3000 avant la crise de foi. Et j’ai fait fi des trop nombreux possibles pour faire un peu place à la langoureuse imagination.

Même si les hypothèses sont innombrables, la force qui génère le mouvement est commune à tous les fous qui en font usage. J’ai tôt fait de l’imaginer voyageur ! On se croit tellement exceptionnel, novateur en ses coups de cœur. On en oublie que depuis que l’homme est homme (c’est-à-dire insatiable), il n’a eu de cesse de courir au cul de l’immensité, de l’indéfinissable. L’amour, la mort, et les grands iris vert-bleu du destin.

Nous ne sommes rien, si nous ne sommes pas tout. Nous devons gagner les hauteurs et ne pas accepter les pots-de-vin de l’impossible. Forcenés des grands espaces, casseurs de murs de glace, laissés en vue comme un exemple à suivre ou dénigrer. Je ne suis pas peu fier d’être moi aussi un peu descendant de cet extraordinaire ancêtre. Armé petitement de sa besace, Ötzi est parti défier l’insouciance sans savoir qu’il deviendrait le courageux messager de cinquante siècles d’expérience.

Que l’on se lance à la conquête du monde ou que l’on cherche un recoin sympa pour la sieste, on part toujours de la même manière, toujours un peu poursuivit, préparé sans jamais l’être complètement, exalté autant qu’effrayé (sans jamais l’être complètement). Parce que, d’une façon ou d’une autre, on casse le quotidien, et que le bruit de la rupture n’est pas si simple à apprécier.

Compter les étoiles ou conter fleurette. Quelle muse polissonne l’aura perdu entre les branches basses des sapins ? Tenait-il une promesse impossible ? Aurions-nous décongelé un de ces héros comme on n’en fait plus, un brave à la conquête de son Olympe ? Montait-il crier aux cieux défaits que nous sommes tous en droit d’être Dieu, que les divinités ne valent pas mieux que nous ? Chassait-il ou était-il persécuté, perdu, pensif, charmé, bourreau, victime, gardien ou étranger ? Ou bien serait-ce qu’il ne fut finalement qu’un homme, mais qu’être un homme, c’est aussi être tout cela ?

Pointe de flèche dans l’omoplate, poumon perforé, asphyxie, hémorragie… On t’a fauché en chemin, mon ami, mon père. On t’a abattu par-derrière. Il y a 5000 ans on tirait déjà dans le dos. On regardait déjà tomber son frère dans l’horrible petit couloir de la ligne de mire de son arme. Le rouge-sang était déjà odieux, et l’assassinat n’avait déjà aucun sens. Le Caïn de toujours et toujours l’Éden repeint à l’hémoglobine. Nos vilaines ressemblances, identifiés par la violence. Homo sapiens, homicide et fonte des glaces, l’histoire résumée par un morceau de silex.

Ötzi, nos supercordes ne nous aideront pas à grimper plus haut que toi. La gourmandise des grands espaces te dilatait les orbites, et sûr qu’un peu troublé par l’ophtalmie des neiges, tu te voyais déjà à genoux devant une belle étrangère, une fille de par-delà les montagnes (autant dire d’une autre planète). L’amour du risque, les risques de l’amour, et le désir dangereux d’autre chose. Lorsque tu cesses de suivre les flèches, ce sont les flèches qui ont méchamment tendance à te suivre.

Console-toi au moins de ce que l’on ne t’ait pas désenseveli des décombres d’un hypermarché. Au moins ne t’a-t-on pas sorti des ruines d’un stade de foot ou de la glacière d’un bistrot. Toi, tu as reçu sépulture dans le rayonnant monde réel, tu as embrassé la mort dans ces sommets où l’altitude donne des ailes gratos, le ventre replet et des étincelles plein la vue. Tu as reçu l’extrême-onction des neiges qu’on aurait juré éternelles, tu as murmuré ta confession au silence immaculé, les joues remplies de soupirs tièdes et de pollens printaniers. Tu as croisé le regard de l’infiniment beau, épuré, lavé, magnifié par l’élection judicieuse de ton tout dernier chemin.

S’il y a des toits du monde, c’est parce que certains se rendent dignes de les atteindre, de mourir lentement sous le ciel sans pudeur, face contre terre, comme contre le sein un parent chéri.

Qu’importe finalement si tu cherchais la chance ou une échappatoire. J’ai beau n’avoir aucun accès aux idées de ton temps, lorsque je pense à toi, je n’ai qu’à penser à mon époque et à tous ses possibles dérapages. Alors, je me dis qu’il en était sans doute de même pour toi, et que là-bas comme ailleurs, sortir de chez soi pour oser prendre de la hauteur, c’était déjà agir en homme révolté.

« Quel miracle ! Que de beauté ! Je puise de l’eau, je transporte du bois. » (Poème Zen chinois, anonyme)

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