226 Écrire sous les décombres

J’ai mal partout.
Je me demande à quoi ça sert,
d’avoir mal.
Partout.
Je ne pige pas vraiment
le message de mes cartilages.
A quoi je pends,
à quoi je pense,
quand tout s’étale ?

Peut-être à faire un tour
dans tous les au-delà possibles,
ramener des pochons de vide
en fait de souvenirs…
Là-bas les artisans
te proposent d’acquérir
pour presque rien
de jolies petites boîtes de Pandore.
J’ai aussi repéré
des poutres en sycomore
(pour les temples à venir)
les carnets intimes de Cassandre
un plein vinyle de gnôle
(du Hendrix single barrel 50 ans d’âge)
une clef de douze
(pour déboulonner les apôtres)
un lot de chakras
(parfaits pour servir de sous-verre)
des gaz paralysants,
ou des gaz dispersants,
des grenades hilarantes,
des gaz réconcilliants…

On voit de tout
autour des mers ;
on joue au loup
avec des amanites panthères ;
on passe sans s’attarder
entre la grande ourse
et ses oursons.
Y’a des apparitions-surprise,
aussi des désapparitions-surprise,
et ceux qui se surprennent
tous les jours d’être là.

En bon rameur,
en bon routard,
j’ai fait comme si de rien n’était ;
pourtant on m’a demandé
de ne plus écrire,
de ne rien colorier.
Il semblerait que l’encre
se serait raréfiée.
De cet or noir ne reste plus,
nulle part,
un seul gisement raisonnable.
Cette encre que l’on dit « de Chine »,
alors que Pékin
a stoppé depuis longtemps
sa production,
depuis que même
les pastilles de haïku
ne nous font plus d’effet.

Et puis,
c’est pas interdit de copier,
en tout cas pas assez.
Du coup y’en a plein qui copient,
qui copient à l’envers,
qui copient les copieurs,
qui pompent dans les pensées.
Et ils se foutent éperdument
du désordre,
du chahut,
des chatouilles.
Ils te retournent,
ils te dépouillent
comme si ta pauvre cervelle
était une foutue boîte à bijoux.

En conséquence de quoi,
j’ai appris à écrire
sous les décombres.
J’ai un stylo exprès pour ça,
avec des couleurs tristes,
avec des couleurs gaies,
mais jamais plus de quatre cents,
sinon c’est invendable.

Dedans ou dehors,
on se sent partout à l’étroit.
Y’a des bébêtes
qui montent,
qui montent.
des « tourne, tourne
petit moulin »
et puis ces mains
qui ont bien frappé.
Les marches du palais.
La fille du geôlier
si jolie, mais sans clé.

On fait tout mijoter
dans le même plat,
la soupe du siècle,
du safran bleu,
des électrodes,
des steaks de siliciums
et autres mots comme ça
qui font très chic
dans les combats d’idées.
De petits bouts de califats,
des stripteaseuses,
du cellophane
et un bouillon-cube de mer morte.
Mais on nous sépare pour bâfrer,
ça oui,
sinon on se bagarre,
et ça inquiète les chiens,
ça,
qu’on se bagarre,
parce que nous,
quand on s’y met…

Ah ! Les saveurs de la quarantaine !
Les effets pervers du sur-moi !
La société
fait ses tout premiers pas
en camisole de force,
en costume de faiblesse.
Et ça fait bien marrer
les solitaires que nous sommes
cette peur panique
devant les portes de l’introspection,
le face-à-face
avec soi-même.
L’Ego en cage
qui continue
de vouloir crier
par tous les biais possibles.
« Je » versus « Moi »,
il ne pourra en rester qu’un.

Et l’on est surpris de découvrir
des tas d’angles droits
en travers de nos routes,
comme si nous n’avions
jamais marché en rond
dans un quadrilatère.

Pendant ce temps,
les rivières sèchent
sur les branches,
comme des figues,
le soleil se fout à poil
dans le pacifique.
À L.A
(merci de prononcer : « èl èï »)
y’a du pinard
plein les poignées de portes,
du sang sur les cigares.
On désinfecte les cow-boys à la vodka.
Ça pue la lumière renfermée,
les heures sans se réaliser.
Les pigeons ne se gênent plus
pour chier sur les acteurs
ralentis,
sans élan,
mous et muets.
Et les fictions vont de travers,
les doubleurs ne savent plus quoi dire,
on ne sait plus à quel sous-titre se vouer.

D’une rive à l’autre
on chasse le solfège au lasso.
Faut trouver des trucs à chanter,
quelques mots
à se mettre sous la langue
pour dire sans s’étrangler
que l’on se sent
loin de la mort,
même lorsqu’elle
est assise
sur tous les bancs
de tous les parcs
de toutes les villes
qui se croient belles.
(ou invincibles).
Demandez
à Ninive
à Bagdad.
Posez la question
qui tue
à Teotihuacán,
aux tribus de Danakil
alors que l’Éthiopie
trônait sur le monde.

On a déporté
les rois mages.
On a récuré Bethléem
aspiré les miettes
de la cité du pain.
Le saint-esprit
est un drone blanc,
avec une petite tête
de colombe nucléaire,
téléguidé depuis
le Vatican.

On se sent tellement bien
dans ce mal-être indescriptible.
Sucramer (sucré+amer)
d’une vie saupoudrée d’aspartam.
Pris dans le torrent de boue
des réponses à tout,
invités à participer
à des journées portes-ouvertes,
à des journées portes-fermées,
des conférences
sur le tout tout tout début
de la fin de l’obscurantisme,
et qu’on devrait avoir évolué
d’ici l’an deux mille cent cinquante,
autant dire demain
si tu es une tortue-luth
ou un palmier-tambour.
Si tu n’es qu’un humain-cithare
un autre de ces aliénés
qui ont appris à se méfier des portes,
même, et surtout, grandes ouvertes,
il se peut
il est probable
il y a fort à parier
que le temps te semblera loooooooooong
et sombre le couloir, et pesante la bêtise
avant qu’on n’inaugure un autre siècle des lumières.

Les escaliers ne mènent à rien.
Des plafonds manquent.
La moquette est instable.
Les ascenseurs somnambulent
entre deux étages.
Les tourterelles
roucoulent en turc,
les hirondelles
voltigent en algérien.
Je voudrais apprendre l’arabe
en suivant les guêpiers.
Je voudrais tout connaître
et ne jamais avoir à appliquer
une seule formule
même élémentaire.
Faire taire la règle de trois.

Il s’agit de savoir marcher
sur le cheveu de fée
(ou le poil pubien de sorcière)
qui passe là,
entre la poésie
et
les pompes à merde.
(parfaitement égales en termes de bien-être)
L’esthète et l’égoutier
aux deux pôles
de la même pile.

Derrière les projecteurs de l’aube
on devine les feux mourants de l’Europe.
Le vent nous fait taire,
encore que
pas suffisamment :
ils ont demandé à l’Espagne
de se charger du boucan.
On ne produit plus que des haut-parleurs, amplificateurs d’opinions,
porte-voix stridents.
On a porté
nos hurlements partout.
Puis le bruit a couru,
en passant par
les plus petits cerveaux.
Faut voir le ramdam que peut faire
une poignée de pois chiches
dans un crâne évidé !
A force de fanfaronnades,
d’agiter des clochettes,
on finira surtout par faire bouffons,
et l’Europe du Nord en hermine
aura enfin à portée de gant
ses beaux immigrés chrétiens,
ses basanés gentils,
ses tâcherons
rasés de frais,
pas trop sémites,
pas trop sorciers
ses troupes d’acrobates truculents,
une nation d’acteurs
une terre d’accessoires,
un pays de jouets de plage
et de bars à putains.
Une péninsule,
comme un tapis
à pirouettes…

Chaque matin
que j’allume
avec les braises
du soir d’avant
je jette un œil
à ce que j’ai,
aux cartes que j’ai en mains.
Une suite de jokers
ou des rois mal rasés.
Des photos d’Inde et de Finlande,
parfois intimement,
étrangement mêlées.
Des ringits
des couronnes
et des quetzals un peu froissés
de foutus trèfles à trois putains de feuilles.
Des tickets d’auto-tamponneuse
la monnaie sur cent balles à blanc
du fric perforant, explosif, traçant.
Quelle différence entre l’as et le un ?
Quelle différence entre l’as et le un !
Il y a des traîtres de cœur,
des valets malveillants.
Au sujet des reines
j’aime autant ne rien dire.
Par contre,
je me dis
que tout va pour le mieux
dans le meilleur des mondes
à ma disposition.
Que c’est là notre espace,
que c’est là la maison,
qui se dilate
et se contracte
dans la respiration râpeuse
du capitamondialisme,
au gré des aérophagies,
de la malaria du mal-être
dont j’ai déjà dit plus haut
qu’il est indescriptible.

Voilà que les poumons sains
sont de nouveau à la mode !
Comme s’il suffisait de respirer
pour bien faire…
Bah!
Tes anciens potes
viendront signer
ta couche-culotte.
On te mettra
des auto-collants de Banski
sur le bavoir.
Cheveux blancs de rigueur
port du costard
de survivant
obligatoire.
Je me contente
d’un costume à trois pièces,
quatre sous
pour investir dans la nudité,
torse nu comme un empereur,
chapeau de joncs
et nœud papillon d’iris nains.

On pourra toujours
avoir recours
au monde d’avant
pour pimenter
les discussions
sur le saint-suaire
ou la censure,
et regretter
le temps des colonies
des calomnies
des conneries
de l’herbe verte
du voisin.
Celui qu’est mort
dans son bunker,
sous l’herbe verte
qui camouflait la trappe
du trou où toute sa famille a séché.

Elle est terrible,
l’immensité du monde.
Ceci-dit,
si on lui enlevait
la salle d’attente,
la terre serait
un pot de fleurs.

Le soleil se dilue au fond
d’un grand verre de nuages.
Pirates de terre
étirés sur les toits,
à peine éclaboussés
par l’écume
des contagions printanières
Nous envions les seigneurs
ancrés à quelques encâblures.
On se relaie
pour surveiller le paysage,
pour s’assurer
que rien ne bouge,
que l’horizon est bien tracé.
Car au loin,
dans ce loin grossièrement tracé,
dans ce loin qui s’enfonce,
par là-bas se trouve
le véritable équilibre.

Ce qu’on se sera envoyé
de rasades de silence !
Seulement le camion-poubelle
réclame cinq minutes d’attention :
Memento Mori pour ceux qui se pressent contre les grilles de la contemplation.
Dormir dans la prairie
et rêver du formidable poignard
de la charrue.

Le ronron de la rue,
écœurant de vocabulaire,
ton cul en collants noirs.
On se suffit comme ça.
Maquillés de farine,
de ciseaux à pizza.
Nous,
on vomit tout de go
ce que d’aucuns
digèrent tout bas.

Y’a plus le temps pour disjoncter,
il faut faire avec les lumières qu’on a.
Ce n’est pas peu dire,
on n’a plus que de ça :
des ampoules,
du courant,
des contacts,
des clients…

Mais y’a plus dégun qui danse.

Peut-être un ou deux africains,
qui ne sont pas au fait
des nouvelles tendances,
mais, eux aussi,
cèderont sous le poids
de ces comptines,
qui nous répètent que
« la rirette, la rirè-èè-tte »,
que, finalement,
la seule morale
de cette histoire

c’est qu’les hommes sont des cochons…

~~~

« Rien n’est moins spectaculaire qu’un fléau et, par leur durée même, les grands malheurs sont monotones. »

Albert Camus

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