228 L’élément extérieur

Se contenter
d’éclaboussures,
et de ces petits bols
où l’on conserve
les restes du souper.

Demander l’aumône aux vautours,
faire peur aux familles exemplaires, naufrager volontaire.

Dérober une goutte
à chacune des cascades,
chiper un grain de tous les sables,
siroter quelques gorgées d’amitié
picorer dans le sac des certitudes

et ne déguster rien qu’une minute
de toutes les sortes de silences.

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On s’éloigne toujours à grand regret d’un ruisseau ; réminiscence d’un instinct raisonnable. Le tout premier aventurier fut celui qui laissa la source, qui dépassa le dernier puits connu. Le premier nécessaire de voyage fut sans doute la vessie d’un petit cheval ou un stylet pour percer la jugulaire du chameau.

Depuis que les tuyauteries nous suivent, que nous accompagnent les robinets des Hautes-Alpes jusqu’aux Antilles, nous ne faisons que remuer nos fesses dans le canapé des loisirs, et nous nous croyons valeureux, plus avancés que les éponges, conquistadors, jusqu’à la dernière goutte…

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Le poète est un copiste
qui choisit minutieusement
ses erreurs de transcription.
Le poète est répétiteur,
parce qu’il faut radoter les concepts,
toucher l’histoire où ça fait mal.
Le moulin à mots se répète,
se croit prophète,
nous prend la tête.
Le poète rédige l’évangile des indignés.
Il rabâche tous les jours la différence
entre les simples choses et la frivolité.
Le marchand de vers
crie à qui veut l’entendre
et à qui ne veut pas savoir
qu’il est de son devoir
de bien se démarquer,
de forcer les boulons des yeux,
d’écrire au moins
que l’on n’est pas
comme eux.
Le poète dit qu’on ne sait plus
où regarder sans s’étrangler.
Que l’injustice finira par déborder
de toutes les gamelles.
Le poète, obstiné, rapièce
des tissus de mensonge.
Il vient de là
d’où l’on n’attend personne.
C’est un élément extérieur,
forcément perçu de partout
comme une perturbation ;
et les perturbations représentent une menace,
des tourbillons dans le beurre mou du quotidien.
Cela explique pourquoi les oppresseurs
ne tardent jamais à se payer du poète.
On continue pourtant d’écrire,
comme on crie en tombant.
Comme si la chair à saucisse
suppliait le charcutier
de ne pas la cuire…

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Comment s’évade-t-on d’une société
qui fait tout pour que rien ne lui échappe ?
Certes, ça n’est pas nouveau,
le coup des labyrinthes,
la petite pédale pour bouffer,
les tests de vaccins ou d’anxiété ;
on nous a toujours traité comme des rats, mais au moins le laboratoire
était-il splendide !

À grands pas dans nos plaies,
ils nous traitent de sujets,
nous donnent du citoyen,
des devoirs tous les soirs
et le droit de se laisser traire.
Ils nous cajolent
comme des chenilles
qui ne sauront jamais
ce qu’est la soie.
Nous finirons ébouillantés
dans le cocon que nous aurons tissé,
mais la tétée est bien trop bonne
pour ne pas consentir
à leurs conditions d’utilisation.

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L’été a exprimé
tout les jus de la grosse orange.
Les cumulus de beau temps
ont leur faux air de ne pas peser.
Je m’envoie la mer d’un trait,
cul-sec et maillot mouillé.

L’océan lèche les bas-côtés.
Les Canaries ont levé l’ancre.
Mes pas sont petits
et mes aspirations
sont immenses.

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« Respirer, c’est déjà être consentant. »
(Henri Michaux)

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