230 Le silence pour les nuls

J’existe aussi en aparté.
Je remplis petit à petit
une tirelire de saveurs.
J’ai mis à sécher des lanières d’amour,
quitté les nerfs de la contrariété.
Je mets un pas sur deux de côté,
et j’insère un coefficient de déviation
à l’inéquation de mes avancées.

Ni dieu, ni mètre :
je calcule tout à l’œil.
Je navigue à tâtons,
l’intuition cautérisée
par les embruns sirupeux.

Je ne vais pas cacher
que tout est dit depuis longtemps.
Je ne vais pas cracher
dans l’assiette du passé.
Même si la mort met le couvert,
l’avenir pourrait rester pour souper !

Il me reste un sourire pour la fatalité.
Des faire-part de douleur.
De la ciguë dans tes beaux yeux.
Des murs blancs et des portes de couleur.

Je me remets à comparer
mon tour de taille au tour du monde.
Je desserre la ceinture de l’équateur,
le corset des fuseaux horaires.
J’aimerais tant me glisser
dans le manteau de la terre…

Dissoudre ce qui nous unit,
me nettoyer des étiquettes,
racler les codes-barre au couteau à beurre,
raturer les prix au marqueur
avant de m’offrir au hasard,
pour qu’il ne voie pas combien il m’en coûte
à chaque fois de tout redisperser.

Tout refourguer au grand bazar de l’évasion…
Faire mes courses en orient express…
Me laver au gros sel de l’océan indien…

Nos destins sont saponifiables.
L’histoire est un quarante-cinq tours,
un disque saboté par la poussière.
C’est la chronique de nos rayures
où les grumeaux font sauter le saphir.

Partout où je stationne
j’ai le sentiment de moisir,
de me faire lentement
couvrir de chiures.
On pourrait écrire « sale »
sur mon fuselage poussiéreux.

Peut-on développer une allergie au genre humain,
être hypersensible à la pesanteur,
au « confort » du fauteuil roulant,
aux facilités de paiement ?

En tirant sur le fil des ans
Une hirondelle
a décousu tout le printemps.

~~~

Une ample vasque de crachin
a tamisé tout le matin
la rivière de lumière
qui se déversait sur la ville.
D’énormes pépites de soleil
commencent à tomber
sur l’après-midi.

La marée a fait plage blanche.
La rive simule une virginité
délicieuse à briser.
Pour un court instant,
chacun peut se croire seul au monde.

Puis les baigneurs se répartissent
devant le grand écran de l’eau,
laissant entre eux l’écart proportionnel
à leur conception toute personnelle
de la privacité.*

Autant dire qu’ils se collent en colonies,
qu’ils s’accumulent sur les humains-récifs,
sur la partie immergée des esprits-bâteaux,
ainsi que des lamellibranches,
mollusques caractérisés
par leur masse viscérale,
par leur double collier périœsophagien,
par une absence de tête nettement différenciée
et par une cérébralisation réduite,
caractères secondaires
permis par leur vie sédentaire
parasito-dépendante,
seulement mobiles à l’état larvaire,
fixés jusqu’à leur décomposition par le byssus,
sorte de colle biologique les reliant
au support sur lequel ils existent et périssent
(si l’on ose parler de vie et de mort)
à la fois trop durs et trop mous
pour faire quoi que ce soit
qui ne fut limité à
l’ingestion ou la défécation.

Retrouvailles délicates avec la réalité.
Cercle infernal de rétro-alimentation
entre misanthropie et surpopulation.
J’aurai pas dû me déshabituer,
me désintoxiquer du populisme.
J’aurais dû me méfier
des risques aigus de botulisme
en l’absence d’oxygène,
toxines en solde ou en oxydo-réduction,
les bactéries dans le bocal
et les spores d’intérieur,
tous les venins de la vie en conserve…

Je m’en reviens un peu groggy,
un peu Gauguin,
tellement loin des marquises
et pourtant tellement planté
de palmes et d’impressions.

Je me demande
si le Gange coule en rond,
si le moment ne serait pas venu
de faire demi-tour dans le temps,
d’étouffer ce qui tape entre mes tempes.

Pris dans le tournis du vécu,
j’ai pourtant continué de grandir
en cercles excentriques,
enveloppant la moelle des souvenirs
d’armures en bois durable.
Couvert de croûtes d’évènements,
j’ai doucement mimétisé
avec la solitude ambiante,
plus que jamais désireux d’arracher
tout ce câblage de connexions,
de refermer à coup de pied
les portes de la perception.

~~~

On nous a pris
la main dans le sac,
dans l’engrenage,
ou dans la prise,
bref, dans un truc
où il eût mieux valu
ne pas mettre les doigts…

Nous faisons provision d’excuses,
nous amassons les arguments
en prévision du désastre,
fin prêts à ne rien assumer.

L’histoire des masses
a perdu tout son style.
Tout le monde attend qu’un conflit
vienne mettre un peu d’ambiance.

Dans le grand carquois des questions
il ne me reste plus qu’une flèche :
comment échapper à la société qu’ils nous promettent ?

~~~

Faute d’avoir su peindre la brume,
l’occident n’a pas vraiment réussi
à mettre en valeur le mauvais temps.
Nos pluies sont d’une tristesse
par rapport aux averses grandioses
qui raturent et inondent
les estampes japonaises.
Nos cascades sont leurs caniveaux.
Nos espoirs courent au cul des éclaircies,
nos essais de sourires
avachis sous les parapluies.

(Écrit avant d’avoir eu la chance de pouvoir suffoquer dans les formidables bancs de brume de William Turner…)

~~~

Je me suis tu,
après m’être tué à dire
des aphorismes de quartier,
des quatrains d’agences de voyage.
A l’âge du grand revernissage,
à l’heure des retours de bâtons,
je ne sais plus si c’est moi qui les traîne,
ou si me traînent mes sentiments.

J’ai donc étranglé mes brouillons,
muré vivants mes dithyrambes,
poussé mes haïkus hors du nid.
J’ai jeté un œil -comme on crache-
sur toute cette poésie tombée à terre.
Je l’aurais aplatie comme un poussin.
Mais je n’ai pas osé.

J’aurais voulu écraser un coussin
sur ma gueule de trompette,
comme si d’une sourdine il s’agissait,
mettre des filtres entre mes dents,
avaler le coton, le sparadrap
et les antiseptiques.

Quelqu’un devra se dévouer
pour commencer à honorer
les esprits du silence.
S’allonger dans un bain chaud
et se tailler les cordes vocales,
se tirer une balle dans le larynx,
pendre ses écrits haut et court…

Arrivés au stade où certains se tuent,
les écrivains, qu’un rien affecte,
parlent simplement de se taire.

~~~

« Dans un monde sans mélancolie,
les rossignols se mettraient à roter. »
Cioran.

*Pour info, « privacité » n’existe pas en français.
C’est peut-être un dérivé clandestin de « privacy » en anglais, ‘batardisé’ par « privacidad » en espagnol, (« privacitat » ou « privadesa » en catalan) sans doute colporté par l’internet et son soi-disant respect de la privacité, ses politiques de privacité, etc. L’académie me recommande « vie privée » (encore un exemple de l’inexplicable paralysie qui frappe la langue française à l’heure de former des substantifs) ou « confidentialité », terme qui ne me convient absolument pas comme remplaçant. Je ne défends rien de confidentiel, sinon une sphère, ou pour le moins un rayon, un périmètre (un pentacle !) où je puisse mener ma vie sans avoir à redouter l’intervention extérieure d’un tiers qui n’ait pas été invité à le faire. Un petit rond de terre où l’on ne viendrait pas nous piétiner, ni moi ni mes oignons.
Je dois aussi reconnaître que mon cerveau ne sait plus trop à quel saint se vouer ; j’ai une fâcheuse tendance à traduire des tournures de langues étrangères, pour peu qu’elles parviennent à s’incruster joliement dans le texte. Mais bon, bref, si on trouve facilement des mots comme « byssus » ou « périœsophagien », décidément, la ‘privacité’ ne se trouve pas dans le dictionnaire. Elle ne se rencontre franchement pas beaucoup ailleurs non plus… Qu’on la trouve au moins dans ce texte, non d’un chien ! On manque vraiment de mots pour se défendre… et pour faire caguer les académiciens ! C’est pourtant ‘gratifiant’ de ‘générer’ des néologismes, en dépit de la ‘dangerosité’, d’aller au-delà de ces buts ‘inatteignables’ et ‘abracadabrantesques’. Liberté, égalité, ‘privacité’ hahaha!! C’est justement pour ça que j’emploie le terme, pour qu’il existe un petit peu avant que la notion ne disparaisse complètement. La ligne est mince entre la norme et l’évolution, comme elle l’est entre les belles lettres et le barbarisme. Comme disait Desproges : « Pour l’intellectuel, une langue vulgaire, c’est une langue qu’on comprend. »
(Correcteur : 17 erreurs trouvées… Et au lieu de « Desproges » il propose « despote ». Je suis certain que ça l’aurait fait marrer…)
Merci pour votre attention, on peut retourner écouter roter les rossignols…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.