232 Sucre rouille

Les sages nous l’avaient bien dit,
(y compris les imbéciles, d’ailleurs, nous avaient prévenus)
quelqu’un a cru bon de prendre note ?

On se contente de regretter,
de regarder ailleurs,
de rouler de gros yeux
en découvrant les saletés accumulées
sous les pesants tapis
de la bonne société.
Comme si on n’avait jamais
entendu parler du travail des gamins
à l’heure d’enfiler son Levis !

Ainsi savourons-nous
le robusta des colonies
en faisant fi de cet arrière-goût d’esclavage, la rouille des fers qui peint le sucre roux.
Et bienvenues soient les maffias
au bal des bienheureux,
la corruption qui lubrifie
notre délicate mécanique,
de l’écrou de treize
au brillant microprocesseur.

On se donne, on s’adonne,
on se livre tout entier
aux illusionnistes,
on bave de rire
sur les lanceurs d’alarme,
sur ces non-conformistes
qui nous dérangent,
qui nous démangent
qui troublent l’harmonie
des mentalités d’autoroute.
On tranche sans pitié le doigt
qu’ils appuient où ça fait mal,
mais on se met à geindre
sitôt que le Moloch se grippe,
que le grand cric nous croque,
ou que ça fout le beau-frère au chômage.

On s’en va chialer aux portes des princes
qu’on a cimentés sur le trône
parce qu’ils promettaient
que l’on germerait
sur le compost du tiers-monde
qu’on pousserait
dans la charogne de son prochain,
qu’en écrasant les autres
on gagnerait en altitude,
qu’on trouverait un strapontin
dans la grand-salle.

Et voilà-t-y pas que c’est nous,
« les autres »,
que l’on fait partie de la masse,
celle qui passe à la moulinette
dès que la bourse a ses besoins.
Mais même à moitié mâchouillés
par les engrenages du système,
on s’empresse de pourlécher leurs semelles
en échange de leurs épluchures.

C’est inhérent à notre race,
l’humain ne fonctionne pas autrement.
Les faveurs, les trahisons, le piston,
les dessous de table et les faux-jupons,
du plombier au premier ministre,
de l’ancien testament à l’OMS,
de la reine du bal au roi des cons.

J’ai vu des ingénieurs ramasser les asperges,
des médecins décharger des bateaux,
aussi vu l’idiot du village
en charge des projets sociaux.
On vénère les cons aux hormones,
l’avocat pédophile,
l’évêque et le bidasse qui pissent allègrement
sur les souliers de la justice.
La justice me ferait marrer
si elle ne me faisait pas trembler…
Et ça convient tant qu’on s’engraisse,
ça caresse le consommateur
dans le sens de la bière.
On se dégrippe le cerveau
à l’huile de friture.

Et nous, la foule,
bien sûr que nous applaudissons,
parce qu’un panneau nous a dit d’applaudir, parce qu’il y a des petits fours
et une casquette à la clé.
On continue de croire que le gentil berger
ne mange que du fromage,
on se presse d’oublier
les agneaux disparus,
tous les ossements entassés
dans les bas-côtés de la gourmandise.

« On va pas tout le temps penser
aux conséquences de nos actions ».
« Il faut bien s’occuper, se faire plaisir »
va-t-on me rétorquer…
Et bien soit.
Ainsi soit-il, ainsi soient l’oppression, l’exclusion, ou les processions.
Amen à nos morsures.
Bénissons l’agresseur,
fermons les yeux sur la crasse,
ne nous laissons pas éblouir par l’incivilité.
Faisons du lard en espérant
qu’on nous mangera le plus tard possible.

Toutes les utopies terminent au placard.
Le reste tient dans l’enclos désolant d’un grand zéro.
On ne devrait plus étudier que Machiavel,
se torcher le fion avec le sutra du diamant.
Ça me casse le moral de penser
qu’il ne reste plus rien à apprendre de nous,
et que, d’une certaine façon,
l’univers sait parfaitement ce que nous valons.

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« Ah ! Demeurer ainsi,
sans souffrir et sans être,
et, pour toute âme,
avoir l’âme de la fenêtre !  »

Jules Supervielle

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