234 Élevés au sol

Ce qu’il manque à mon détestable dédain, à ma désapprobation générale, ce sont des œillères qui m’empêcheraient de regarder vers le bas, afin d’ignorer mieux tout ce qui grouille, ce qui au sol s’agite, transpire, remue, tout ce qui se dandine et offusque les sens, tel asticots odieusement nus sous l’écorce.

Il me faut un filtre à humains, un casque de réalité diminuée, un sortilège pour me sortir, même un instant, des couloirs anguleux de cette mentalité piranésienne où partout grouillent des difformités dignes de Jheronimus Bosch, Jardin des délices réchauffé au chalumeau.

Je n’espère rien changer, à d’autres le chamboultou ou la terraformation, je désire seulement révoquer ma manière de voir, réapprendre à ignorer, triturer les mamelles de l’insouciance, troquer l’amer dégoût contre le dédain insipide. Il me faut quelque chose pour faucher mon champ audiovisuel, un truc d’illusionniste pour me simuler des terres vierges, ou des forêts pas trop violées, des pelouses modérément piétinés…

J’aurai bien besoin d’une visière inversée, d’une casquette qui ne me laisserait voir que le ciel, la moitié jolie du champ de vision. Lorsque je regarde la ville, je rêve de ruines envahies de graminées et de figuiers sauvages, de quartiers replantés par les lézards et les fientes fertiles des oiseaux de passage.

Misanthropie éruptive. Misanthropire qu’avant. Stratovolcan dans la caboche. Le quotidien de l’homme ressemble à un cendrier rebutant. Ras la moelle de vos « mauvais vitriers ». Ça ne suffit plus d’intercaler des verres de couleur ! Vendez-moi des lunettes pour voir de très très près, ou bien de très très loin, parce que tout le milieu m’écœure, parce qu’en deçà de l’horizon j’ai la nausée.

Nous existons sur une croûte où se pressent de partout des trognes bactériennes. J’en ai des ulcères plein les yeux des siffloteurs, des singes-hurleurs, des ordures entre les coraux, des verrues fermant les sourires, du sans-plomb sous la peau. Les complaisants, les asphyxiants, les délais de paiement. Les toux, les mucus, les sueurs, les salives, les relents. Le passé aux écailles collantes, les lenteurs, les grands séminaires et les glandes séminales. Les vapeurs, les soupirs, les cimenteurs, les brûlis, les branleurs. Les excrétions, les vociférations, les jus de cuisson et le droit de cuisse, l’hymne à l’amour des consanguins, l’hymne à la joie percé de postillons. Les défilés militaires et les parades de séduction, les filiations, les cordes ou les cravates au cou, la suie de Birkenau partout. Les crêtes, les jabots, et les glandes. Les traces d’humidité, ces regards que l’on aimerait pouvoir crever. Le surplus, le surpoids, le surendettement, le surfait, les surfeurs. Les sangsues et la ciboule des aisselles…

L’humanité mûrit comme un abcès, un furoncle au fondement de l’évolution. Et les cités sont des cancers, ceux qui se meuvent, des métastases.
Et l’on aimerait que les cris soient des retours au port, que les cylindres soient des cigales, qu’un peu de sang de rossignol se mêle à celui des moineaux pouilleux. Mais la nuit tombe telle une lame de guillotine sur ce jour avachi, fer de lance d’un siècle insensible.

Ils me vendent un silence de pacotille, du repos emballé de noir, un mégaoctet gratuit de merveilles et trois bouts de sucre en dessert. Du ballon, des boutanches, du lupanar. Les réponses à tout de la conso et des pharmacies.

Qu’est-ce qu’on peut faire si l’on est hors-la-loi, presque banni, quand on ne se sent plus du tout nourrit par ce pain et ces jeux-là ?

Panem et circenses. User des locutions plutôt que de son flingue. Essayer d’être serein plutôt que sournois. S’isoler au lieu d’exiger le calme, arrêter de croire au travail d’équipe, au groupe, au clan ou aux couples exemplaires.

La terre est un fond vert. Effacées, les façades ne me servent qu’à me projeter des épopées de simples choses, une série sans fin où l’homme est transparent, un monde idéal dans lequel je ne peux pas lire les pensées purulentes, une vie sans deviner le futur, une réalité où les boules de cristal seraient remplies d’air frais, tels ces lacs d’altitude où presque rien ne vit, où le vent ne veut plus rien dire, où les alentours ne se la ramènent pas avec des caquètements, des cricris, des ronrons, des glouglous, des coincoins, des cancans, ni tous ces aboiements débiles, sans épines, ni tresses, ni grelots, sans lianes et sans fossés, sans cette jungle d’êtres, sans cet amazone de gens, d’ongles pointeurs, de bras poulpeux, griffes vivantes, couteaux de ponte et grands rostres visqueux…

Je sais bien que c’est moi l’inadapté, et qu’il me faut agir en conséquence : Bouchons anti-bruit, verres fumés, et désintérêt viscéral. Je n’emprunterai au monde que ses espaces vides, les trous entre les lettres. Comme sur une partition de saxo, je marquerai au crayon les moments où reprendre mon air, et, tel un cétacé, je ne frôlerai la surface que l’espace d’une respiration.

Si j’aime autant la mer,
c’est parce qu’il n’y a presque rien dessus.
J’adore la mer parce qu’elle brille,
et que le monde est terne,
que même les couleurs me courent sur le haricot,
que je n’épargnerais que les oiseaux.
Si j’aime autant la mer,
c’est parce que pour bien la regarder
il me faut vous tourner le dos.

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« Pa mí, los civilizados, son unos aves de corral, jajaja, to’ amontonados y eso… pero yo, yo no puedo, no, no puedo… Yo necesito aire, calor, lluvia, hacha… »
(Pour moi, les civilisés, ce sont des poulets de batterie, héhéhé, tous entassés et tout ça… mais moi, moi je peux pas, non, je peux pas… Moi j’ai besoin de grand air, de soleil, de pluie, de hache… »)
Interview de Xxxxxx, ermite argentin.

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