238 Ma modernité attendra

Instants-clés de mon cerveau
que la vanité dépouille
au point d’en laisser voir les os.

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Parlez de moi à l’encre effaçable,
en murmures de crayon.
Payez-moi en natures-mortes.

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Dans le nid rond des palmes sèches
les alizés remuent des documents,
des archives antédiluviennes
où la nature humaine
n’est même pas citée.

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Reproduction basique de mon habitat naturel.
Distance de sécurité et barreaux résistants.
Galettes de blé et portions de fruits à heures fixes :
Je crois que je serais plus à l’aise dans un zoo…

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Se lover dans le nid
sous de longues ailes noires,
et, tel un bébé vautour,
manger à même le bec
de la culpabilité.

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Comment oserai-je me regarder
dans le miroir d’obsidienne
des beaux yeux d’Anubis
s’il s’avère que j’ai mal compté?

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On ne se sent jamais si loin de la sagesse
que lorsque l’on en a le plus besoin.
Empiler des porcelaines,
viser le centre de la cible,
telles sont les tâches qui nous incombent
au moment même où nos mains tremblent.

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Je vis de l’avant,
et tes images,
dans le rétroviseur,
pourraient paraître plus proche
qu’elles ne le sont vraiment.
Je vais pleins phares,
un refrain dans la tête,
lancinant et superbe,
profitant des nuits
pour refaire le plein.

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Des mots posés,
mais pas comme des oiseaux,
posés ainsi que des pansements,
peut-être pas de quoi soigner,
au moins pour protéger la plaie,
ce cœur béant,
à la merci des injures
et de nos évènements.

Des paroles enivrantes
pour inspirer mieux que le vin.
De longues suites de symboles,
qui voudraient ressembler
de toutes leurs forces
à des partitions
simples, sublimes, sensibles.

Tout un ciel à coups de pinceaux,
tâché par la brosse des nuages.
La mer dessinée à la mousse carbonique,
un océan à l’extincteur.
Le soir très doucement assassiné,
et son sang sur toutes les rétines.
Le monde vu et revu,
la terre mal regardée.

Les passantes pressées de plaire en passant.
Le soir vautré sur l’horizon,
tequila sunset à la main,
dans la suie des cigares
et la sueur des bachatas un peu cochonnes.
À l’heure à laquelle personne ne se couche.
Le soir expire dans les bras pulpeux de la nuit.

La voix rauque du ressac.
Les visages qui jouent à cache-cache :
il nous reste à lire dans les beaux yeux
comme au bal masqué.
On est bien plus jolis sans nos bouches.
Bisous pris dans la toile de l’actualité.

Bonsoirs un peu forcés.
Le soir appartient déjà au passé.
Allaité tout le temps
au petit-lait des recommencements,
je vais ma nuit à pas de plumes,
pris dans la boucle temporelle
d’un éternel début de roman.

Le renouveau nous interdit de vieillir
sous peine de blanchiment,
de fausses dents,
de rhumatismes terrifiants.
J’ai une minute de retard
sur le chrono de la modernité ;
ça n’a pas l’air mais c’est énorme.
Suffisant pour te disqualifier
de toutes les épreuves,
pour que tu files comme un faussaire
dans la toile du temps dépenaillé.

À grands pas vers le parking souterrain.
Dans la nuit souterraine
du parking sous-marin.
Dans la nuit aux longs bras poulpeux,
entre les ventouses du commerce
et les bancs occupés
par les hommes désœuvrés.
La nuit élevée à la dure.

Tu m’attends à côté de la voiture.

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« Celui qui a appris à faire sa nacre dans l’eau troublée n’est jamais tout à fait dans le trouble. »
(Henri Michaux)

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